Extraits du premier mémoire
sur les sacrifices

Lorsque nous arrivâmes au pâturage, Jacinthe, ce jour-là, s’assit pensive sur une pierre.

– Jacinthe, viens jouer.
– Je ne veux pas jouer aujourd’hui.
– Pourquoi ne veux-tu pas jouer ?
– Parce que je suis en train de penser. Cette Dame nous a dit de dire le chapelet et de faire des sacrifices pour la conversion des pécheurs. Maintenant, lorsque nous dirons le chapelet, nous réciterons les "Ave Maria" et les "Padre Nosso" tout entiers. Et les sacrifices comment les ferons-nous ?

François trouva tout de suite un bon sacrifice :

– Donnons notre goûter aux brebis et faisons le sacrifice de ne rien prendre.

En quelques minutes, nous avions distribué notre goûter aux brebis et nous passâmes ainsi une journée à jeun. Le chartreux le plus austère n’en aurait pas fait autant.

(...)

Jacinthe prit tellement à cœur les sacrifices pour la conversion des pécheurs qu’elle ne laissait passer aucune occasion. Il y avait quelques enfants, fils de deux familles de Moita (Petit hameau au nord de la Cova da Iria), qui passaient de porte en porte à mendier. Nous les rencontrâmes un jour alors que nous allions avec notre troupeau.
En les voyant, Jacinthe nous dit :

– Donnons notre goûter à ces pauvres enfants pour la conversion des pécheurs !

Elle courut le leur porter. Dans l’après-midi, elle me dit qu’elle avait faim. Il y avait là quelques chênes-verts et des chênes. Les glands étaient encore assez verts. Malgré cela, je lui dis que nous pourrions en manger. François monta sur un chêne-vert pour remplir ses poches, mais Jacinthe eut l’idée que nous pourrions plutôt manger ceux des chênes pour faire le sacrifice de manger quelque chose d’amer. Et nous avons savouré cet après-midi-là une nourriture délicieuse ! Jacinthe prenait cela comme un de ses sacrifices habituels. Elle cueillait les glands des chênes ou les olives des oliviers. Je lui dis un jour :

– Jacinthe, ne mange pas cela, c’est trop amer.
– C’est parce que c’est amer que je le mange pour convertir les pécheurs.

Ce ne furent pas là nos seuls jeûnes. Nous avions décidé que, lorsque nous rencontrerions ces petits pauvres, nous leur donnerions notre goûter. Et les pauvres petits, contents de notre aumône, cherchaient à nous rencontrer et nous attendaient sur le chemin. Dès que nous les apercevions, Jacinthe courait leur porter toutes nos provisions de la journée, avec une telle satisfaction, comme si elle n’en avait pas eu besoin elle-même. Ces jours-là, notre nourriture était : des pignons, des racines de campanules, (c’est une petite fleur jaune qui possède à la racine une petite boule de la grosseur d’une olive) des mûres, des champignons et quelque chose que nous cueillions à la racine des pins, dont je ne me souviens plus le nom ; ou encore des fruits, s’il y en avait tout près sur une des propriétés qui appartenaient à nos parents.

Jacinthe semblait infatigable dans la pratique du sacrifice. Un jour, un voisin offrit à ma mère un bon pâturage pour notre troupeau, mais c’était assez loin et nous étions au milieu de l’été. Ma mère accepta cette offre faite avec tant de générosité et m’y envoya. Comme il y avait, tout près, une mare où le troupeau pouvait aller boire, elle me dit que c’était mieux de faire la sieste là, à l’ombre des arbres. Sur le chemin, nous rencontrâmes nos chers petits pauvres, et Jacinthe courut leur donner l’aumône. La journée était très belle et le soleil très chaud.

Dans cette lande aride et sèche, tout semblait vouloir s’embraser. La soif se faisait sentir et nous n’avions pas une goutte d’eau à boire. Au début, nous avons offert ce sacrifice avec géné­rosité, pour la conversion des pécheurs, mais, arrivée l’heure du midi, nous ne pouvions plus résister.

Je proposais alors à mes compagnons d’aller dans un lieu tout près demander un peu d’eau. Ils acceptèrent la proposition et j’allai frapper à la porte d’une vieille femme, qui, en me donnant une cruche d’eau, me donna aussi un peu de pain, que j’acceptais avec reconnaissance et je courus le distribuer à mes compagnons. Ensuite je donnai la cruche à François et lui dis de boire.

– Je ne veux pas boire, répondit-il.
– Pourquoi ?
– Je veux souffrir pour la conversion des pécheurs.
– Toi, Jacinthe, bois.
– Moi aussi je veux offrir le sacrifice pour les pécheurs.

Je versais alors l’eau dans le creux d’une pierre afin que nos brebis la boivent et j’allai rapporter la cruche à sa propriétaire. La chaleur devenait de plus en plus intense. Les cigales et les grillons joignaient leur chant à celui des grenouilles de la mare voisine et faisaient un bruit insupportable. Jacinthe, affaiblie par la faim et par la soif, me dit, avec une simplicité qui lui était naturelle :

– Dis aux grillons et aux grenouilles de ne plus chanter, j’ai tellement mal à la tête !

Alors François demanda :

– Ne veux-tu pas, souffrir cela pour les pécheurs ?

La pauvre enfant, tenant sa tête entre ses deux petites mains, répondit :

– Oui, je le veux, laisse-les chanter.

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