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Méditation pour le 5e mystère glorieux

Tirée de Vie divine de la Très Sainte Vierge
de Marie d'Agreda

Le couronnement de la Très Sainte Vierge au Ciel


À peine l'âme auguste, et qui n'a pas d'égale de la sainte Vierge, fut séparée du corps, Jésus-Christ la reçut à sa droite sur son trône royal, et l'immense procession des anges et des saints se dirigea vers le ciel. Le rédempteur, entra avec sa mère entourée de gloire, sans qu'il lui fût demandé compte dans un jugement particulier, des dons et des faveurs qui lui avaient été accordés, ni de rien autre chose, selon la promesse qui lui fut faite, lorsqu'elle fut exemptée du péché originel, comme élue pour reine, comme privilégiée, et n'ayant pas part à toutes les misères des enfants d'Adam. Dès le premier instant de sa conception, elle fut une aurore claire et resplendissante, environnée des rayons du soleil divin, elle surpassa la clarté des plus ardents séraphins, ensuite elle fut élevée jusqu'à toucher la divinité dans l'union du Verbe avec la sainte humanité, il fut dès lors convenable et nécessaire, que pendant toute l'éternité elle fût sa compagne, et qu'il y eût la plus grande ressemblance possible entre le fils et la mère. Le divin rédempteur la présenta sous ce titre auguste devant le trône divin, et il dit :

Mon Père éternel, ma chère mère, votre fille bienaimée, et l'épouse chérie de l'Esprit-Saint, vient recevoir la possession éternelle de la couronne, et de la gloire que nous lui avons préparée en récompense de ses mérites. C'est celle qui est née parmi les enfants d'Adam comme une rose entre les épines, sans tâche, pure et belle, digne d'être reçue dans nos mains ; c'est notre élue, notre unique et singulière, à qui nous avons donné la grâce et la participation de nos perfections, au-dessus des règles ordinaires des autres créatures, en elle nous avons déposé le trésor de notre divinité ; c'est celle qui a trouvé grâce à nos yeux et en qui nous avons pris nos complaisances. Il est donc juste, que ma mère reçoive la récompense comme mère, et si pendant tout le cours de sa vie, elle a été semblable à moi au degré possible à une pure créature, elle doit encore aussi me ressembler dans la gloire et être sur le trône de notre majesté, afin que là où est la sainteté par essence, soit aussi celle qui en a reçu la plus grande participation.

Le Père et le Saint-Esprit approuvèrent aussitôt ce décret du Verbe incarné, et l'âme très sainte de Marie, fut élevée à la droite de son fils sur le trône royal de l'auguste Trinité. C'est la plus sublime excellence de notre grande reine, d'être placée sur le trône nième des personnes divines, et d'y avoir le rang et le titre de souveraine Impératrice, lorsque tous les autres habitants du ciel, sont les ministres et les serviteurs du roi Tout Puissant. Il n'est pas possible d'exprimer l'intensité de la nouvelle joie que reçurent dans ce jour solennel tous les bienheureux, ils entonnèrent de nouveaux cantiques de louanges au Très Haut, pour la gloire incompréhensible de sa fille, mère et épouse, dans laquelle ils glorifiaient, l'œuvre de sa main toute puissante ; et quoique le Seigneur ne puisse pas recevoir une nouvelle gloire intérieure, puisqu'elle est infinie de toute éternité ; néanmoins les manifestations extérieures de ses complaisances, pour l'heureux accomplissement de ses décrets éternels furent plus grandes dans ce jour, car il sortit une voix du trône divin qui dit :

Tous nos désirs et notre divine volonté se sont accomplis dans la gloire de notre bienaimée, et tout s'est fait à l'entière satisfaction de notre complaisance.

Le troisième jour dans lequel l'âme très sainte de la divine mère Vierge jouissait de la gloire, le Seigneur manifesta à toute la cour céleste, que c'était sa volonté que cette grande âme revînt au monde, et reprit son corps, afin d'être de nouveau élevée en corps et en âme au trône divin, sans attendre la résurrection générale des morts. Tous applaudirent au décret divin, le rédempteur lui-même descendit du ciel avec l'âme glorieuse de sa mère à ses côtés, accompagné des saints et des esprits bienheureux ; après être arrivés au sépulcre à la vue du temple virginal du Très Haut, le Seigneur parla ainsi aux saints :

Ma mère a été conçue sans aucune tâche de péché, afin que de sa très pure substance virginale et immaculée, je me revêtisse de l'humanité avec laquelle je suis venu au monde, racheté déjà de l'esclavage auquel il était assujetti, ma chair est la chair de ma mère, elle a encore coopéré avec moi dans l'œuvre de la rédemption ; ainsi je dois la ressusciter comme je me suis ressuscité, et que ce soit au même moment où je ressuscitai moi-même, car je veux la rendre en tout semblable à moi.

 Tandis que tous les saints applaudissaient par des cantiques de louanges à ce nouveau bienfait, l'âme très pure de la reine entra aussitôt, par le commandement de son divin fils, dans son corps très pur, et le ressuscita en le prenant, elle lui communiqua les quatre qualités glorieuses, savoir ; la clarté, l'impassibilité, l'agilité et la subtilité, qui correspondent toutes à la gloire de l'âme dont elles tirent leur origine. La sainte Vierge sortit avec ces qualités du sépulcre en corps et en âme, sans remuer la pierre, et ses habits et le linceul restèrent dans le tombeau.

Il est impossible ici de décrire la clarté, la splendeur et l'admirable beauté de sa gloire ; il nous suffit de considérer que de même que la divine mère donna à son très saint fils la forme humaine dans son sein virginal, et la lui donna très pure et sans tache pour racheter le monde ; ainsi en retour de ce don, le Seigneur lui donna dans cette résurrection et nouvelle génération, une autre gloire et beauté semblable à la sienne ; et dans cette correspondance toute mystérieuse et divine chacun fit ce qui lui fut possible, car la Vierge mère engendra Jésus-Christ semblable à elle-même autant qu'il fut possible, et Jésus-Christ la ressuscita en lui communiquant sa gloire, autant qu'elle fut capable d'en recevoir dans sa sphère de pure créature. La magnifique procession partit du sépulcre avec une musique céleste, et s'avança à travers la région de l'air vers le ciel empyrée, au même moment ou le Christ ressuscita, le jour du dimanche qui suivit immédiatement la mort, après minuit ; c'est pourquoi tous les apôtres ne purent connaître le miracle, excepté ceux qui étaient présents et veillaient auprès du saint sépulcre. Les saints et les anges entrèrent dans le ciel dans le même ordre qu'ils étaient venus de la terre ; après eux venait le glorieux Rédempteur et à sa droite la reine mère avec une parure enrichie d'or et embellie de divers ornements. Elle était si admirablement belle que tous les bienheureux en étaient dans l'admiration et l'étonnement, ils se tournaient pour l'admirer et la bénir avec une nouvelle joie et de nouveaux cantiques de louanges. Alors on entendit ces éloges mystérieux que Salomon a écrits :

Sortez fils de Sion pour voir votre reine que louent les étoiles du matin et que bénissent les enfants du Très Haut. Qu'elle est celle-ci qui s'élève du désert comme une colonne de fumée, formée de tous les parfums ? Qu'elle est celle-ci qui parait comme l'aurore, plus belle que la lune, élue comme le soleil, et terrible comme une armée rangée en bataille ? Qu'elle est celle-ci qui vient du désert, appuyée sur son bienaimé, abondante en délices ? Qu'elle est celle-ci dans qui la Divinité même a trouvé plus de complaisances que dans tout le reste des créatures, et qu'il élève au-dessus de toutes, jusqu'au trône de sa lumière inaccessible et de sa Majesté. Ô merveille qu'on n'avait jamais vue dans les cieux ! Ô prodige de la toute-puissance, qui la glorifie et l'exalte ainsi.

La très sainte Vierge arriva dans cette gloire en corps et en âme au trône royal de la très sainte Trinité, et les trois personnes divines la reçurent avec un embrassement éternellement indissoluble, elle fut comme absorbée entre les personnes divines et comme submergée dans cette mer infinie de l'abîme de la Divinité, et tous les saints remplis d'admiration et d'une nouvelle joie extraordinaire, entendirent ces paroles du Père éternel :

Notre fille Marie a été élue et choisie par notre éternelle volonté, comme unique et singulière parmi toutes les créatures, et elle est aussi la première pour nos délices ; jamais elle n'a dégénéré de son titre de fille, qui lui a été donné dès l'éternité dans notre entendement divin ; c'est pourquoi elle a droit sur notre royaume éternel, dont elle doit être reconnue et couronnée la légitime Souveraine et Reine.

Le Verbe incarné dit aussi :

 À ma mère véritable et naturelle, appartiennent toutes les créatures que j'ai créées et rachetées, et tout ce dont je suis roi, elle doit en être aussi la souveraine reine légitime.

Et l'Esprit-Saint dit :

Par le titre de mon épouse unique et élue, auquel elle a correspondu avec une parfaite fidélité, la couronne de reine lui est due aussi pour toute l'éternité.

Après ces paroles, les trois personnes divines placèrent sur la tête auguste de la très sainte Vierge, une couronne de gloire, d'une splendeur si belle, qu'il ne s'en était jamais vue auparavant, et qu'il ne s'en verra donner à l'avenir à une pure créature. Dans le même instant, il sortit une voix du trône, qui dit :

Notre amie et élue entre toutes les créatures, notre royaume vous appartient, vous êtes souveraine, reine, maîtresse de tous les Séraphins et de tous les anges nos ministres, et de l'universalité de toutes nos créatures ; veillez donc, commandez et régnez heureusement sur elles ; dans notre suprême Consistoire nous vous donnons l'empire, la majesté et le domaine, parce que, quoique remplie de grâce au-dessus de toutes les créatures, vous vous êtes humiliée dans votre esprit, et vous vous êtes toujours mise au dernier rang ; recevez maintenant le rang sublime qui vous est dû, et participez au souverain domaine que notre divinité possède sur tout ce que notre toute-puissance a créé. De votre trône royal vous commanderez jusqu'au centre de la terre, et par le pouvoir que nous vous donnons, vous tiendrez l'enfer assujetti ; tous vous craindront et vous obéiront jusque dans les cavernes infernales ; vous règnerez sur la terre, et sur tous les éléments, nous mettons dans vos mains les vertus et les effets de toutes les causes naturelles, et leur conservation, afin que vous disposiez des influences du ciel et des fruits de la terre, de tout ce qui existe et existera ; distribuez-le selon votre bon plaisir, et notre volonté sera toujours prompte à accomplir la vôtre. Vous êtes impératrice et reine de l'Église militante, sa protectrice, son avocate, sa mère et sa maîtresse. Vous serez l'amie, la patronne, la protectrice de tous les justes nos amis, vous les consolerez, les fortifierez et les remplirez de biens, selon qu'ils s'en rendront dignes par leur dévotion. Vous êtes la Dépositaire de toutes nos richesses divines, la Trésorière de nos biens. Nous laissons dans vos mains les secours et les faveurs de noire grâce, afin que vous les dispensiez ; car nous ne voulons rien accorder au monde, qui ne passe par vos mains, et nous ne voulons rien refuser, de ce que vous accorderez. La grâce sera répandue sur vos livres, pour tout ce que vous, voudrez et ordonnerez dans le ciel et sur la terre ; les anges et les hommes vous obéiront en tout lieu, parce que tout ce qui est à nous vous appartient, de même que vous nous avez toujours appartenue, et vous règnerez avec nous pour l'éternité.

Pour l'exécution de ce décret éternel le Tout Puissant ordonna à tous les courtisans du ciel de lui prêter tous obéissance et hommage, en la reconnaissant pour leur reine, et tous promptement obéissants se reconnurent ses serviteurs et ses vassaux, et la vénérèrent de la même manière, avec le culte, la crainte filiale, et la respectueuse vénération avec laquelle ils adorent le Seigneur ; ainsi ils donnèrent relativement les mêmes devoirs à la divine mère ; et ce petit nombre de saints qui étaient au ciel en corps et en âme, se prosternèrent et vénérèrent leur Reine par des hommages corporels. L'Impératrice des cieux fut ainsi glorifiée et couronnée au milieu de ces magnifiques démonstrations, qui furent une grande gloire pour elle et une nouvelle joie pour les bienheureux et un sujet de complaisance pour la très sainte Trinité ; elle donna une nouvelle gloire à toute la céleste Jérusalem, principalement à saint Joseph, son chaste époux, à ses saints parents et tous ceux qui lui étaient unis ; mais pardessus tout à ses mille anges gardiens. Les saints virent dans son cœur très pur, comme un petit  globe d'une splendeur et d'une beauté singulière qui leur causa et leur causera sans cesse une admiration et une joie spéciale ; c'est la récompense et le témoignage de ce qu'elle avait gardé d'une manière digne dans son sein, le Verbe incarné sous les espèces sacramentelles et l'avait reçu dignement avec pureté et sainteté, sans aucune faute, ni une ombre même d'imperfection, mais avec une grande dévotion, amour et culte. Pour les autres récompenses correspondantes à ses héroïques et singulières vertus, il est impossible d'en dire quelque chose qui puisse les faire connaître d'une manière convenable. Nous dirons seulement que cette résurrection eut lieu le quinze août, son corps très pur, demeura pendant trente-six heures dans le sépulcre, comme celui de son très saint fils.

Les apôtres et les disciples sans pouvoir essuyer leurs larmes, assistaient jour et nuit au sépulcre, en particulier saint Pierre et saint Jean, et remarquant que la musique céleste avait cessée et qu'ils ne l'entendaient plus, ils comprirent que la divine mère était ressuscitée et était transportée au ciel en corps et en âme, comme son divin fils, alors ils se rassemblèrent tous avec les disciples et les autres fidèles, ils ouvrirent le sépulcre et le trouvèrent vide. Saint Pierre prit la tunique et le linceul et les vénéra, ce que firent aussi tous les autres, ils furent ainsi pleinement assurés de la résurrection et de l'assomption de la sainte Vierge au ciel ; ils célébrèrent cette merveille avec des larmes de joie et de douleur, en chantant des psaumes, et des hymnes de louanges et de gloire au Seigneur et sa divine mère, mais suspendus entre l'étonnement et la tendresse, ils regardaient le sépulcre s'en pouvoir s'en éloigner, lorsqu'un ange du Seigneur descendit du ciel, et leur apparut en leur disant :

Hommes de Galilée, de quoi êtes-vous étonnés ? Votre reine et la nôtre vit déjà en corps et en âme dans le ciel, où elle règne pour toujours avec le Christ ; elle m'envoie afin que je vous confirme cette vérité et que je vous dise de sa part, qu'elle vous recommande de nouveau l'Église, la conversion des âmes, et la propagation de l'évangile de Jésus-Christ au ministère duquel elle veut que vous reveniez aussitôt, comme il vous a été ordonné, et elle prendra soin de vous du haut du ciel.

Les apôtres furent ranimés par cet avis, et dans leurs courses apostoliques, ils reconnurent ensuite très souvent sa toute puissante protection, en particulier à l'heure de leur martyre, car elle leur apparut à tous, les assista comme une mère miséricordieuse, et ensuite elle présenta leurs âmes au Seigneur, comme elle le fera aussi fidèlement pour tous ceux qui la serviront avec une véritable ferveur dans la vie et l'invoqueront à la mort.

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Méditation pour le 4e mystère glorieux

Tirée de La vie de Notre Seigneur Jésus-Christ
de Ludolphe le Chartreux

L'Assomption

Aucun livre canonique ne nous raconte de quelle manière la bienheureuse Vierge fut enlevée au ciel ; et parmi les Latins, aucun ancien auteur ne donne d'histoire certaine sur ce sujet intéressant. Saint Jean lui-même, qui aurait pu nous en instruire mieux que tout autre, ne nous a laissé aucune relation écrite sur la précieuse mort de Celle qui lui avait été recommandée comme sa propre mère ; c'est sans doute parce que la divine Providence ne jugeait pas cette manifestation opportune. Saint Jérôme ajoute à ce propos :

« Dans la vallée de Josaphat, qui est située entre la montagne de Sion et celle des Oliviers, s'élève une admirable église consacrée à Marie ; on y montre encore un tombeau vide, où, suivant la tradition commune, cette bienheureuse Vierge avait été ensevelie. Je dis cela, parce que plusieurs Chrétiens de nos jours doutent si elle a été transportée dans le ciel avec son corps ou si ce corps est resté en terre ; car on ne sait ni quand ni comment il a disparu de ce lieu, s'il a été déposé ailleurs ou s'il a été réuni à son âme triomphante. Beaucoup d'autres soutiennent néanmoins que la Sainte-Vierge est déjà ressuscitée, et qu'elle est désormais revêtue d'une glorieuse immortalité dans la possession éternelle de son Fils bien-aimé. De ces deux sentiments, quel est le plus certain ? Nous n'osons le décider ; nous préférons cependant croire celui qui est le plus honorable à la toute-puissance divine, sans toutefois que nous prétendions définir par notre seule autorité ce qui nous paraît être plus probable. »

Ainsi parle saint Jérôme. Sur ce même sujet écoutons saint Augustin exprimer son sentiment en ces termes :

« Je fais remarquer d'abord que l'Évangile ne parle plus de la sainte Vierge depuis le moment où le Sauveur expirant sur la croix la confia à saint Jean ; et saint Luc se contente de dire dans les Actes des Apôtres (I, 14) : Tous ensemble persévéraient dans la prière avec Marie, mère de Jésus. Puisque l'Écriture ne fait mention ni de son trépas ni de son Assomption, nous devons chercher dans la raison ce qui, à cet égard, nous semblera plus conforme à la vérité ; car l'autorité n'a point de valeur sans la vérité. Quand donc je considère la condition humaine, je ne crains pas d'affirmer que la bienheureuse Vierge a subi la mort temporelle ; mais la parfaite sainteté qui convient à sa dignité sublime permet-elle de supposer que cette noble Mère du Très-Haut est tombée en pourriture, a été livrée aux vers et réduite en poudre comme la masse commune ? Il est vrai que le Seigneur a dit à notre premier père : "Tu viens de la poussière, et tu retourneras dans la poussière" (Gen. III, 19). Cependant la chair que Jésus-Christ avait prise de la sainte Vierge a échappé à cette sentence générale, de manière à ne point éprouver la dissolution ordinaire.

Il est également vrai que le Seigneur a dit à la première femme : "Je t'accablerai d'afflictions, et tu enfanteras dans la douleur" (Ibid. 16). La sainte Vierge a bien souffert d'immenses afflictions, lorsque son âme fut transpercée dans la Passion du Sauveur comme par un glaive acéré ; néanmoins, elle n'a point enfanté dans la douleur. C'est ainsi qu'elle a été dispensée de plusieurs lois universelles à cause de son incomparable dignité. Serait-ce donc une impiété de penser que, si la mort l'a frappée, elle ne l'a point pourtant retenue captive ? Si Jésus-Christ a voulu maintenir Marie toujours vierge sans tache ni souillure, pourquoi n'aurait-il pas voulu la préserver de toute infection et putréfaction ? Puisqu'il est venu dans le monde pour accomplir et non pour abolir la loi, ne devait-il pas comme un bon fils pourvoir à l'honneur de sa tendre Mère ? Et, puisqu'en naissant de son chaste sein, il l'a exaltée pardessus toutes les créatures durant sa vie, ne peut-on pas pieusement croire qu'il l'a favorisée d'un juste privilège, en la gardant d'une corruption humiliante ?

C'est un opprobre pour notre humanité d'être sujette à devenir un amas de pourriture et la proie des vers. Or comme notre Rédempteur en fut exempt, la Vierge dont il est né en fut pareillement affranchie ; car la chair de Jésus est la chair de Marie, de telle sorte qu'en élevant sa propre nature par-dessus les astres, le Sauveur a honoré celle de tout homme et principalement celle de son auguste Mère. Autant donc que je le conçois et que je le crois, Marie a reçu de son divin Fils une prérogative incomparable ; car non-seulement elle voit glorifié en Jésus-Christ le corps qu'elle a enfanté, mais de plus elle voit même glorifié en sa propre personne le corps où elle l'a conçu, telle est mon intime conviction jusqu'à ce qu'elle soit renversée par une autorité constante ; car un sanctuaire aussi vénérable, un trésor aussi précieux que le corps de Marie est plus convenablement placé et conservé au ciel que sur la terre ; et parce qu'il resta pur sans être jamais souillé, il mérita bien de demeurer incorruptible sans être jamais dissous. Voilà pourquoi je n'ose ni dire ni penser qu'un dépôt aussi sacré soit devenu la pâture des vers ; une pareille supposition semble inconciliable avec l'excellence de la divine maternité. D'après plusieurs raisons tirées des Écritures, je dois confesser que le Seigneur, après avoir rempli la sainte Vierge d'une grâce supérieure, l'a comblée d'une gloire suréminente, en l'associant aux joies de l'éternité plus parfaitement que tous les autres ; que par conséquent, après avoir donné le jour à son Sauveur et au Sauveur du monde, elle n'a point été abandonnée dans le tombeau à l'humiliation commune de la pourriture.

En effet, si, par sa volonté miséricordieuse, le Seigneur a garanti des flammes dévorantes non seulement les personnes, mais même les vêtements des trois jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone, s'il a délivré de tout mal le prophète Jonas dans le ventre de la baleine, s'il a protégé Daniel contre les dents meurtrières des lions affamés, est-ce que par une juste bienveillance, il n'aurait pas soustrait à la corruption, aux vers et à la poussière sa propre Mère ornée de tant de vertus, de mérites et de prérogatives ?

Puisque, pour arracher à différents périls ses simples serviteurs, il ne s'est point astreint à suivre l'ordre de la nature, nous ne doutons point que, pour conserver Marie dans toute son intégrité, il n'ait préféré suivre l'ordre de la grâce. Donc, Marie règne en corps et en âme avec son divin Fils ; elle, qui l'a jadis enfanté sans éprouver d'atteinte à sa virginité, le possède maintenant sans subir d'altération en sa chair ; et Celle qui a produit l'Auteur de la vie pour tous jouit de la vie complète en tout son être. Si dans ce discours j'ai parlé comme je devais, veuillez l'agréer, Seigneur, vous et les vôtres ; sinon daignez me le pardonner. »

Telles sont les paroles de saint Augustin. Nous devons croire par conséquent que, si la sainte Vierge a été soumise à la mort, du moins elle ne l'a point été à la corruption. Après son paisible trépas, son âme bienheureuse ne tarda point à se réunir à son corps glorifié ; elle fut alors portée en triomphe dans le ciel, comme l'a décrit saint Jérôme dans son sermon pour la solennité de l'Assomption :

« C'est en ce jour illustre, dit-il, que la Vierge immaculée fut ravie dans les hauteurs des cieux, où elle est assise sur un trône de gloire, à côté de son divin Fils. Aussi la sainte Église ne craint pas de proclamer qu'elle a été exaltée par-dessus tous les chœurs angéliques ; cet éloge lui convient d'une manière tellement exclusive qu'on n'en peut dire autant d'aucun autre saint ; car bien que les saints soient semblables aux anges, comme Jésus-Christ le déclare, ils ne leur sont cependant point supérieurs. Représentons-nous donc toute la cour céleste qui s'empresse d'aller à la rencontre de cette reine environnée d'une lumière étincelante ; au milieu des hymnes et des cantiques, elle est conduite jusqu'à la place sublime qui lui fut préparée avant la création du monde. Nul doute que toute la Jérusalem céleste n'ait alors tressailli d'une allégresse ineffable, retenti d'immenses acclamations et ressenti un accroissement de dilection et de félicité. Ce n'est pas sans raison : car le Seigneur des armées, escorté de ses phalanges victorieuses, s'avança lui-même au-devant de sa digne Mère pour lui faire honneur ; et après l'avoir introduite dans son royaume, en lui témoignant une tendre affection, il la fit siéger majestueusement à sa droite. Or, si les habitants des cieux se réjouissent en apprenant la conversion d'un pécheur sur la terre, quels ne durent pas être leurs transports en voyant l'exaltation de leur Souveraine dans l'empyrée. Son triomphe et sa glorification excitèrent leur jubilation et leurs applaudissements, parce que les honneurs rendus à Marie se rapportent à Jésus, le Sauveur de tous.

Cette intronisation solennelle dont nous célébrons la mémoire chaque année, ils en célèbrent la fête durant toute l'éternité avec des sentiments continuels d'allégresse et d'admiration, d'amour et de vénération ; car ils ne se lassent point de bénir et de féliciter la Vierge immaculée dont ils ne cessent point de servir et d'adorer le Fils comme leur Roi, devant lequel toutes les puissances s'abaissent et tous les genoux s'inclinent respectueusement. Aussi, n'y a-t-il point de perfection et de beauté, de splendeur et de gloire qui ne brillent avec un éclat incomparable en cette divine Mère. Toutefois, si vous aimez à contempler les prérogatives dont elle est décorée, n'oubliez pas de considérer les vertus qu'elle a pratiquées ; car sa vie est un modèle pour tous les Chrétiens, et sa conduite a servi de règle pour l'Église entière. Assurément, il n'est point au monde de créature plus excellente et plus puissante ; afin de mériter sa protection et d'obtenir son assistance, efforçons-nous de marcher sur ses traces et d'imiter ses exemples. »

Après avoir entendu saint Jérôme, écoutons saint Bernard (Serm. I de Assumpt.)

« Aujourd'hui notre terre envoie au ciel un présent très précieux pour établir entre Dieu et l'homme un commerce d'amitié par un heureux échange de dons réciproques. Voilà qu'en effet un fruit merveilleux de la terre s'élève jusqu'au ciel, d'où descendent les grâces excellentes. La Vierge Marie monte au-dessus des astres afin de répandre ses bienfaits sur les hommes. Et que ne donnera-t-elle pas ? Elle en a la faculté et la volonté, parce qu'elle est toute-puissante et très miséricordieuse, comme Reine de l'univers et Mère du Fils de Dieu. Ces titres sont les plus propres à relever la grandeur de son pouvoir et de sa bonté ; car pourrait-on supposer que le Fils de Dieu n'honore point sa Mère ? ou pourrait-on douter de l'affectueuse charité de Celle qui durant neuf mois a porté dans ses chastes entrailles la Charité incarnée ? Sans parler davantage des bienfaits que nous procure son exaltation, si nous aimons Marie, nous nous réjouirons certainement, parce qu'elle va retrouver son Fils ; et nous l'en féliciterons, à moins que nous ne soyons monstrueusement ingrats envers notre généreuse bienfaitrice. Aujourd'hui, dès son entrée dans la sainte Sion, elle est reçue par Celui qu'elle-même avait déjà reçu, quand il était entré dans ce monde inférieur. Avec quel honneur, quelle joie et quelle gloire il s'empresse de l'accueillir ? Sur la terre, il n'y eut jamais de temple plus auguste que le sein virginal où Marie admit le Fils de Dieu ; au ciel pareillement, il n'y a point de degré plus sublime que le trône royal où le Fils de Dieu place aujourd'hui Marie. Des deux côtés, on ne peut voir de plus dignes réceptions ; elles sont l'une et l'autre ineffables, parce qu'elles sont incompréhensibles. Pourquoi donc, en cette fête de l'Assomption, l'Église fait-elle lire l'Évangile qui raconte comment une femme privilégiée eut le bonheur de loger le Sauveur ?

À mon avis, c'est pour que cette réception nous fasse estimer de quelque manière celle dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire ; ou plutôt c'est pour que la gloire inestimable de la première nous donne quelque idée de la seconde pareillement inestimable. En effet, lors même que quelqu'un parlerait le langage des hommes et des Anges, pourrait-il jamais expliquer comment par l'opération mystérieuse du Saint-Esprit s'est fait chair le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait ; et comment le Seigneur d'une majesté infinie, qui n'est point circonscrit dans les limites de l'univers, s'est néanmoins renfermé dans les entrailles d'une Vierge, en s'incarnant ? Qui pourrait aussi concevoir avec quelle splendeur la Reine du monde s'élève de la terre en ce jour ; avec quelle dévotion les légions célestes s'avancent en foule à sa rencontre ; avec quels cantiques harmonieux elle est introduite dans les tabernacles éternels ; avec quel gracieux visage, avec quel aimable sourire et quels joyeux embrassements JésusChrist l'aborde et la salue, l'exalte au-dessus de toute créature et la comble de toutes les faveurs, comme il convient à une telle Mère et à un tel Fils ? Assurément, elle fut heureuse autrefois de recueillir les baisers du divin Enfant, lorsqu'elle le pressait avec une pieuse tendresse sur son sein virginal, en le nourrissant d'un lait très-pur ; mais n'est-elle pas plus heureuse encore de recueillir les baisers de l'Homme-Dieu assis à la droite du Père éternel, aujourd'hui qu'elle monte triomphante vers le trône de gloire, en chantant les suaves paroles de l'épithalame sacré : "Qu'il me donne un baiser de sa bouche" (Cant. I, 1) ? Oh ! qui racontera la génération du Christ et l'Assomption de Marie ? Car autant cette divine Mère surpassait en grâce toutes les créatures, tandis qu'elle demeurait sur terre ; autant elle les surpasse en gloire, maintenant qu'elle réside au ciel. Si comme l'assure saint Paul (I Cor. II, 9) l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a point ressenti ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment, qui peut dire, savoir ou comprendre ce qu'il a réservé pour sa propre Mère qui l'aime plus que tous les autres ? Heureuse donc Marie et mille fois heureuse, d'abord quand elle reçoit le Sauveur, puis quand le Sauveur la reçoit elle-même à son tour ! »

Avant que saint Bernard s'exprimât de la sorte, saint Anselme avait dit sur le même sujet (De Excellent. B. V. M. c. 8) :

« Quand Notre Seigneur eut résolu d'appeler sa propre Mère dans son royaume éternel pour lui manifester la magnificence de sa gloire, quel appareil d'honneur et de dignité ne déploya point toute la cour des Anges ? quels cantiques de louange et d'allégresse ne firent point retentir les anciens justes, associés depuis quelque temps aux purs esprits ? Tous les citoyens de l'heureuse patrie se disposèrent à recevoir leur Souveraine avec une pompe extraordinaire, en se livrant à une jubilation ineffable. Faut-il s'en étonner ? Jésus lui-même, leur divin Maître, Fils de cette très-chaste Vierge, voulut aller avec empressement à la rencontre de sa Mère bienaimée ; est-ce qu'alors quelqu'un de ses familiers aurait négligé de participer à la joie de cette grande fête ? N'est-il pas d'usage parmi les hommes que tous les fidèles serviteurs témoignent une vive satisfaction en voyant venir un ami particulièrement cher à leur puissant seigneur ? et que ne font-ils pas surtout pour accueillir convenablement ses plus proches parents ? S'il en est ainsi dans ce monde même, où ceux qui sont bons le sont beaucoup moins que dans la sainte Jérusalem, quels ne durent pas être les délicieux transports et les mélodieux concerts des célestes habitants, quand ils apprirent que la Mère de Dieu allait arriver en leur compagnie et que le Fils de Dieu allait l'admettre en son règne. Lui-même, en effet, accompagné de plusieurs myriades ou plutôt d'innombrables chœurs d'anges, s'élance au-devant de cette Vierge auguste qui s'élève de la terre ; il la fait monter au plus haut des cieux, et la fait asseoir sur un trône d'honneur, d'où elle doit dominer éternellement avec lui sur toutes les créatures. Depuis ce moment, fut-il jamais réception plus solennelle, exaltation plus sublime ?

Ce jour de triomphe et de bonheur suprême pour vous, notre douce Reine, est un sujet de réjouissance et d'admiration continuelle pour tous les siècles ; car aujourd'hui, non-seulement vous êtes comblée d'une gloire incomparable, mais encore le ciel même avec tout ce qu'il contient est orné d'une gloire nouvelle par votre présence, qui en accroît la splendeur au-delà de toute pensée et de toute expression. Lorsque vous avez pénétré dans ce bienheureux séjour, ô illustre Souveraine, vous l'avez ennobli par l'excellence de vos vertus et de vos mérites, en même temps que vous l'avez enrichi par la surabondance de vos grâces et de vos miséricordes. Alors, les purs esprits qui, depuis le commencement du monde, jouissaient de l'éternelle béatitude, tressaillirent d'une allégresse extraordinaire ; car en voyant que le fruit béni de votre féconde virginité avait réparé les nombreuses pertes de leur sainte cité, ils durent ressentir une joie plus grande à l'arrivée de Celle qui leur avait procuré des biens si considérables. »

« Femme bénie entre toutes les autres, continue le même saint docteur, au jour de votre Assomption, la terre aussi fut arrosée d'une grâce merveilleuse ; car en apprenant que vous-même, formée d'elle et sortie d'elle comme tous les enfants de la race humaine, vous étiez exaltée jusqu'au trône du Créateur, elle crut fermement que, à la faveur des bénédictions dont vous étiez remplie, elle était soustraite désormais à la peine de l'antique malédiction, justement encourue par la faute de nos premiers parents. Que puis-je ajouter ? car celui qui désire célébrer la grâce et la gloire dont vous avez été comblée sent défaillir son intelligence et sa langue devant ce sujet immense. Votre triomphe, en effet, a non seulement embelli d'une façon inappréciable tout ce qui est au ciel ; mais de plus il a relevé d'une manière ineffable tout ce qui est sur la terre. Tous les hommes ont acquis un très haut degré d'honneur quand, à cause de votre heureuse Virginité sans tache, ils sont devenus capables de connaître, d'aimer et de servir leur Dieu surnaturellement. En voyant que vous, leur sœur, après avoir vécu parmi eux ici-bas, vous étiez transportée par-dessus tous les cieux et placée près de votre divin Fils, ils ont reconnu qu'ils ne devaient rien aux vaines idoles, mais qu'ils devaient tout à leur Dieu, incarné dans votre sein très chaste pour rétablir son œuvre détériorée. Quelles louanges et quelles félicitations l'univers entier doit aussi conséquemment. à cette Vierge très sainte qui, par son incomparable pureté devenant mère de Dieu, a mérité de devenir la réparatrice du monde perdu. Aucun simple mortel ne peut suffisamment estimer combien de reconnaissance elle mérite pour avoir procuré un si grand bien à toute la création ; car tout ce que Dieu avait fait bon originairement était dégradé, lorsqu'il fut ramené à son ancien état au moyen de cette Vierge immaculée. Ainsi donc, comme Dieu est le père et le maître de tous ceux qu'il a créés par sa puissance et constitués par sa sagesse, Marie pareillement est la mère et la maîtresse de tous ceux qu'elle a réhabilités par ses mérites et reconstitués par la grâce dont elle s'est rendue digne.

Et comme Dieu a engendré de sa propre substance Celui qui a donné la première existence à toutes choses, Marie aussi a produit de sa propre chair Celui qui leur a rendu l'intégrité primitive. En outre, comme rien ne se maintient à moins que le Fils de Dieu ne le soutienne, de même nul ne se sauve à moins que le Fils de Marie ne le rachète. Quiconque voudra considérer l'influence prodigieuse que cette femme privilégiée a exercée pour la restauration du monde, sera frappé de stupeur et réduit au silence dans l'impuissance de concevoir l'éminence de sa dignité. C'est pourquoi, sans sonder des secrets pour nous  impénétrables, ne nous lassons point de la prier, afin de ressentir heureusement l'effet des mystères que nous ne pouvons comprendre. D'après les raisons que nous venons d'exposer, nous devons conclure qu'aucun homme ne peut être réprouvé de Dieu s'il implore et s'il obtient la protection de Marie ; car elle-même a conçu et enfanté Celui qui délivre les hommes de la mort et du péché, Celui-là seul qui peut les sauver ou les damner, Celui-là seul par conséquent qu'ils doivent craindre et en qui ils doivent espérer. Or si Marie est la Mère de Dieu, elle est en même temps la Mère des hommes ; si son Fils est leur Juge et leur Sauveur, il est également leur Frère. Comment-donc pourrions-nous n'avoir pas confiance, puisque notre salut ou notre damnation dépendent d'un Frère aussi bon et d'une Mère aussi tendre ? Ce bon Frère nous laissera-t-il punir après avoir expié nos fautes ? et cette tendre Mère nous laissera-t-elle perdre après nous avoir donné un Rédempteur ? Assurément cette douce Mère suppliera son doux Fils et Celui-ci l'exaucera certainement en faveur des enfants qu'elle a adoptés et des frères qu'il a affranchis. »

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Méditation pour le 3e mystère glorieux

Tirée de La vie de Notre Seigneur Jésus-Christ
de Ludolphe le Chartreux

La Pentecôte

Au jour de la Pentecôte, qui est le cinquantième après sa Résurrection et le dixième après son Ascension, le Seigneur Jésus rappelle à son Père céleste la promesse qu'il a faite à ses bien-aimés Apôtres de leur envoyer prochainement le Saint-Esprit. De concert alors, les deux premières personnes divines confient à la troisième la mission spéciale de descendre sur les disciples fidèles pour les consoler, les fortifier et les instruire, pour les remplir de grâces, les orner de vertus et les combler de joie. Selon la remarque du Vénérable Bède, cette troisième personne accomplit de plein gré cette grande fonction, parce qu'étant égale et consubstantielle aux deux autres, elle a la même volonté et la même puissance. Ainsi le Saint-Esprit fut envoyé conjointement par le Père et le Fils, dont il procède pareillement. Il vint donc en la fête de la Pentecôte. C'était, avec celle de Pâques et celle des Tabernacles, une des trois principales dont la solennité durait sept jours consécutifs chez les Juifs. À cette fête, qui se célébrait cinquante jours après Pâques, on avait donné le nom grec de Pentecôte, qui signifie cinquante ; car les Israélites, dispersés parmi les nations, parlaient communément la langue grecque, qui était alors la plus répandue et en quelque sorte universelle. Lorsque la solennité de la Pentecôte était commencée, les disciples étaient tous ensemble dans le même lieu, où leur divin Maître avait célébré sa dernière Cène, sur le mont Sion (Act. II, 1). C'est là que, réunies dans l'attente du divin Paraclet, cent vingt personnes environ de l'un et l'autre sexe continuaient de prier ; ainsi le nombre des disciples était déjà dix fois plus grand que celui des Apôtres (Ibid. I, 14 et 15). Vers l'heure de tierce, tout à coup on entendit venir du ciel comme le bruit d'un souffle violent c'est-à-dire d'un vent impétueux, ou plutôt de l'Esprit-Saint lui-même qui faisait sentir son action véhémente ; car il venait ainsi avec un bruit éclatant pour effrayer les cœurs rebelles, et avec un souffle puissant pour ranimer les pieux fidèles (Ibid. II, 2). Ce vent impétueux remplit toute la maison où les disciples étaient assis ; ou mieux encore, le Saint Esprit remplit tous ceux qui étaient assemblés dans le cénacle, selon la parole du Seigneur qui leur avait dit : Retirez-vous dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut (Luc. XXIV, 49). Apprenons ici que Dieu ne communique ses dons surnaturels qu'aux Chrétiens unis par la charité et disposés par le recueillement à recevoir sa visite bienfaisante. Les assistants virent alors apparaître comme des langues de feu, c'est-à-dire des rayons de feu sous forme de langues, qui se partagèrent et s'arrêtèrent sur la tête de chacun d'eux (Act. II, 3). Ce n'est pas sans motif, dit S. Grégoire (Hom. XXX in Evang.), que le Saint-Esprit se manifesta sous la figure de flammes ; car dans tous les cœurs qu'il remplit, il dissipe l'engourdissement du froid et excite le désir ardent de son éternité. Suivant Origène, notre Dieu est un feu qui consume, tant qu'il trouve des vices à détruire en nous ; puis quand il les a fait disparaître, il est un feu qui illumine. Selon S. Jérôme (in Ps. LXXVII), comme le feu a la double propriété d'éclairer et de brûler, de même Dieu éclaire les justes et brûle les pécheurs qu'il châtie dans l'enfer. De plus, les sept dons que confère le Saint-Esprit sont convenablement signifiés par les sept effets que produit le feu. Ainsi, comme le feu purifie les corps, liquéfie la cire, embellit les métaux, durcit la brique, soulève les vapeurs, éclaire les lampes et adoucit les aliments ; de même le Saint-Esprit purifie les cœurs par le don de crainte, les attendrit par le don de piété, les décore par le don de science, les affermit par le don de force, les élève par le don de conseil, les éclaire par le don d'intelligence et les adoucit par le don de sagesse. Tous aussitôt furent pleins du Saint-Esprit, et commencèrent à parler diverses langues, selon qu'il leur en mettait l'expression à la bouche (Act. II, 4), car l'Esprit qui souffle où il veut, comme Jésus-Christ le disait (Joan. III, 8), distribue ses dons ainsi qu'il lui plaît, ajoute saint Paul (I Cor. XII, 11). Aussi, par la lumière resplendissante de la science, il les instruisit de toute vérité ; par l'ardeur inextinguible de sa charité, il les embrasa de toute dilection ; par la force invincible de sa puissance, il les confirma en toute vertu ; et de plus il leur communiqua la connaissance infuse de toutes les langues, selon cette prédiction de la Sagesse (I, 7) : L'Esprit du Seigneur remplit le globe de la terre, et celui qui contient tout, c'est-à-dire l'homme, petit monde, abrégé de la création, possède la science de la parole. En d'autres termes : l'Esprit-Saint remplit le monde entier, en conférant aux disciples le don des langues afin qu'ils pussent parler le langage de tous. C'était un signe prophétique que l'Église chrétienne, d'abord contenue dans la Judée seule, devait s'étendre à toutes les nations dont elle parlait déjà les différents idiomes. Les premiers chrétiens qui s'exprimaient ainsi dans toutes les langues marquaient que dans toutes ces langues il y aurait de fidèles croyants. Comme la langue est l'instrument de la parole, et comme le feu est un principe de lumière, de chaleur et aussi de solidité pour la terre qu'il durcit, le Saint-Esprit, en descendant sur les Apôtres sous forme de langue de feu, montrait d'une manière sensible ce qu'il devait produire en eux ; car il venait leur mettre les paroles à la bouche, éclairer leur intelligence, échauffer leur cœur et fortifier leur volonté. Remarquons que le Saint-Esprit est descendu deux fois ostensiblement sur les Apôtres, ainsi que sur Jésus-Christ auparavant. Il descendit sur Jésus-Christ, à l'époque du Baptême, sous forme de colombe ; puis au moment de la Transfiguration, sous forme de nuée transparente ; la raison, en est que le Saint-Esprit devait communiquer la grâce du Rédempteur au moyen des sacrements, figurés par la colombe qui est un oiseau fécond, et au moyen de la doctrine, représentée par la nuée lumineuse d'où sortit cette voix céleste : Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le (Matth. XXII, 5). Il descendit aussi sur les Apôtres, en premier lieu sous forme de souffle, pour indiquer l'effusion de la grâce dont ils devaient être les ministres ; ce fut lorsque le Seigneur leur dit, en soufflant sur eux : Recevez le Saint- Esprit, les péchés que vous remettrez seront remis (Joan. XX, 22 et 23). Il descendit en second lieu sur tous les disciples, sous forme de langues de feu, pour marquer la diffusion de la grâce par la doctrine dont ils devaient être les prédicateurs ; ce fut lorsque, tous remplis du Saint-Esprit, ils commencèrent à parler en diverses langues. Ainsi, comme le fait observer saint Grégoire (Hom. 30 in Evang.), les Apôtres reçurent le Saint-Esprit deux fois manifestement après que le Sauveur fut ressuscité ; d'abord quand Jésus-Christ leur apparut encore sur la terre, puis quand il fut monté au ciel. Cette communication réitérée du Saint-Esprit signifiait le précepte de la charité répandue dans les cœurs par sa grâce ; car de même que la charité est une et comprend deux préceptes, de même aussi le Saint-Esprit est un et vint néanmoins deux fois. Jésus-Christ, étant sur la terre, le donna pour inspirer l'amour du prochain, ensuite il l'envoya du ciel pour exciter l'amour de Dieu ; mais s'il ne l'envoya du ciel qu'après l'avoir donné étant sur la terre, c'est parce que l'amour du prochain doit nous conduire à l'amour de Dieu, selon cette maxime de saint Jean (I Epist. IV, 20) : Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? Avant la Passion du Sauveur, les Apôtres avaient déjà reçu deux fois le Saint-Esprit ; d'abord pour purifier leurs âmes, quand ils furent baptisés ; puis pour opérer des miracles, quand le Seigneur les envoya prêcher dans la Judée en leur disant : Guérissez les malades, ressuscitez les morts, chassez les démons (Matth. X, 8). Saint Jérôme dit à ce propos (Quæst. 9 ad Hedibiam) : « J'ose affirmer que, depuis le moment où ils ont cru en Jésus-Christ, les Apôtres ont toujours eu le Saint Esprit, et que, sans sa grâce, ils n'auraient pu accomplir aucun prodige ; mais ils ne l'avaient reçu que dans une faible mesure selon leurs dispositions imparfaites. Au jour de Pâques, le Seigneur ressuscité le leur conféra de nouveau, afin qu'ils pussent administrer les sacrements ; et au jour de la Pentecôte, il le leur envoya plus spécialement, pour qu'ils fussent capables d'évangéliser toutes les nations. » – « Il est certain, ajoute saint Léon (Serm. 2 de Pentec.), qu'en remplissant les Apôtres au jour de la Pentecôte, le Saint Esprit n'a point alors distribué ses premiers dons, mais plutôt qu'il a répandu ses nouvelles largesses. En effet, il avait déjà dirigé et sanctifié les Patriarches et les Prophètes, les prêtres de l'ancienne loi et tous les justes des premiers siècles ; il n'y eut jamais de sacrements institués, ni de mystères célébrés sans sa grâce, de telle manière que ses secours ont toujours été également nécessaires, bien que ses faveurs n'aient pas toujours été aussi largement accordées. » Remarquons encore que le Saint-Esprit se communique aux hommes de deux manières, visiblement ou invisiblement. Il s'est manifesté visiblement par cinq espèces de signes extérieurs : sous forme de colombe au Baptême du Seigneur, sous forme de nuée en la Transfiguration du Sauveur, sous forme de souffle le jour de Pâques, sous forme de feu et de langue le jour de la Pentecôte. Il se donne invisiblement, lorsqu'il descend dans les cœurs purs pour les sanctifier, selon cette parole de Jésus-Christ : L'Esprit souffle où il veut ; mais vous ignorez d'où il vient et où il va. On ne doit pas en être surpris ; car, comme le dit saint Bernard (Serm. 74 in Cant.), « il ne pénètre dans l'âme ni par les yeux puisqu'il n'a point de couleur, ni par les oreilles puisqu'il n'a point de son, ni par les narines puisqu'il n'est point aérien, ni par la bouche puisqu'il n'est point matériel ; il n'est susceptible ni d'être mangé ou bu, ni d'être touché ou palpé. Si ses voies sont étrangères aux sens extérieurs, comment puis-je savoir qu'il demeure en moi ? Par le mouvement du cœur je découvre sa présence véritable ; par la fuite des vices j'éprouve sa vertu puissante ; par l'examen et la désapprobation de mes secrètes pensées je comprends sa profonde sagesse ; par un certain amendement de mes mœurs je ressens sa bonté miséricordieuse ; par la forme et la rénovation de mes sentiments je perçois son admirable beauté ; par l'ensemble de toutes ces observations intimes je reconnais sa merveilleuse grandeur. » Ainsi parle saint Bernard.
(…)
Il y avait alors à Jérusalem des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel (Act. II, 5) ; car les Hébreux, que leurs différentes captivités avaient dispersés de toutes parts s'étaient réunis par une disposition providentielle pour célébrer la solennité de la Pentecôte. Au bruit de ce qui s'était passé, ils accoururent en grand nombre au lieu où les disciples étaient assemblés ; et ils furent fort surpris de ce que chacun d'eux les entendait parler en sa propre langue (Ibid. 6). D'autres cependant se moquaient des disciples, en affirmant qu'ils étaient pleins de vin nouveau, c'est-à-dire qu'ils étaient plongés dans une ivresse extrême ; car celle qui vient du vin nouveau est la plus violente. Quoique ces incrédules parlassent ainsi par ironie, ils disaient vrai de quelque façon ; car les disciples étaient pleins, non point de ce vin vieux qui jadis avait été servi aux noces de Cana, mais de ce vin nouveau dont le Sauveur disait : On ne met point le vin nouveau en de vieux vaisseaux (Luc. V, 37). Pierre, se levant à la tête des Apôtres, prouva qu'ils n'étaient point ivres, comme on le prétendait, puisque, selon l'usage, ils n'avaient ni bu ni mangé avant cette heure-là, qui était la troisième du jour ou neuvième du matin ; il montra qu'ils étaient plutôt remplis du Saint-Esprit, ainsi que l'avait annoncé le prophète Joël (II, 28). Jésus-Christ en effet, après être monté dans les cieux, venait de distribuer ses dons aux hommes, en leur envoyant le Saint-Esprit qui est la source de tous nos biens. Il avait ainsi accompli en ses disciples ce qu'il leur avait promis avant sa Passion, quand il leur disait (Joan. XVI, 7) : Si je ne m'en vais point, le Consolateur ne viendra point à vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai. En d'autres termes : Vous ne pouvez recevoir pleinement le Saint-Esprit, tant que je suis avec vous en la chair, parce que vous m'aimez d'une manière trop humaine. Aussi, après avoir reçu le Saint-Esprit, l'Apôtre disait (II Cor. V, 16) : Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la sorte. À ce propos voici comment s'exprime saint Bernard (Serm. 3 de Ascens.) : « Si les Apôtres, encore attachés à l'humanité du Sauveur, quoiqu'elle fût très-sainte comme appartenant au Saint des saints, ne pouvaient être remplis de son divin Esprit avant d'être privés de sa présence visible, à plus forte raison, étant liés et collés à votre propre chair qui est souillée et infectée par des imaginations impures, vous ne pouvez recevoir l'Esprit sanctificateur à moins que vous ne tâchiez de renoncer à toute consolation sensuelle. Il est vrai que vous éprouverez d'abord de la peine, mais si vous persévérez en cette abnégation, votre tristesse se changera en joie ; car lorsque votre affection sera purifiée et votre volonté renouvelée, vous exécuterez avec beaucoup de facilité et de ferveur des choses qui vous paraissaient auparavant difficiles et impossibles même. » Si donc vous désirez goûter les délices spirituelles, vous devez rejeter les voluptés charnelles ; car selon saint Grégoire (Hom. 30), il faut refuser au corps les plaisirs qui le flattent pour procurer à l'âme les douceurs qui la charment. Mais aujourd'hui, hélas ! même parmi les personnes dévotes ou religieuses, combien peu savent préférer les jouissances divines aux délectations mondaines ! L'Apôtre distingue deux classes d'hommes bien opposés, quand il dit -. Ceux qui sont charnels aiment les choses de la chair, ceux au contraire qui sont spirituels aiment les choses de F esprit (Rom. VIII, 5). Dans la pratique, on reconnaît un homme vraiment spirituel d'après plusieurs signes particuliers, par exemple : s'il ne montre pas moins d'ardeur pour fuir les dangers ou pour rechercher les remèdes de l'âme que ceux du corps ; car autant celle-là l'emporte sur celui-ci, autant on doit soigneusement éviter ce qui pourrait la blesser et employer ce qui pourrait la guérir. En outre, de même que le corps trouve son plaisir et sa force dans la nourriture matérielle, l'âme en doit trouver pareillement dans la nourriture spirituelle que lui fournissent l'oraison, la prédication, l'Écriture Sainte, la lecture pieuse, l'adorable Eucharistie et l'office divin ; aussi quand l'âme est privée de sa réfection accoutumée, elle n'en doit pas éprouver moins de peine que le corps quand il est privé de la sienne propre. On reconnaît encore d'une manière générale les hommes spirituels, quand ils veillent à tous les besoins de l'esprit avec la même sollicitude que les hommes charnels à ceux de la chair. Or les hommes charnels s'empressent de pourvoir en temps convenables à leurs diverses nécessités pour le vivre ou le vêtement, pour le froid ou le chaud ; l'homme spirituel doit également songer aux vertus et aux grâces qui lui sont nécessaires dans l'adversité ou la prospérité, par rapport à ses amis et à ses ennemis ; il doit aussi examiner attentivement sa conduite envers Dieu dans les exercices religieux, et envers le prochain dans ses relations sociales. Mais où rencontrer celui-là pour lui décerner nos éloges ? (Eccli. XXXI, 9.) De nos jours on en voit encore plusieurs qui font le bien, mais ils ne le font qu'en partie ; car s'ils se montrent généreux, ils sont en même temps voluptueux ; si au contraire ils sont chastes, ils ne sont pas toujours désintéressés ; ceux-ci témoignent de la douceur, mais par faiblesse de caractère ils tombent souvent dans la pusillanimité ; ceux-là oublient les injures qu'ils pardonnent sans difficulté, mais, en ne veillant point assez sur leur cœur, ils provoquent des rixes par leur emportement ; les uns se glorifient des dons qu'ils ont obtenus de la miséricorde divine, comme s'ils les avaient acquis par leur propre industrie ; les autres se condamnent à des macérations, à des jeûnes et à des veilles, mais ils s'abandonnent à différents vices, à l'orgueil, à l'avarice ou à l'envie ; beaucoup même déchirent la réputation d'autrui par leurs détractions. Aussi on peut dire avec le Prophète (Mich. VII, 4) : Le meilleur d'entre eux est comme une ronce, et le plus juste comme l'épine d'une haie ; ils piquent et blessent tout ce qui les approche et les touche. Quiconque veut tendre à la perfection et plaire à Dieu dans la vie spirituelle doit suivre avant tout les règles suivantes :
1° Il doit avoir une connaissance claire et complète de ses défauts et de ses faiblesses ;
2° combattre avec courage et constance ses mauvaises inclinations ou passions ;
3° trembler en pensant aux graves et nombreux péchés qu'il a commis, parce qu'il n'est pas certain d'en avoir fait une pénitence suffisante ni même d'en avoir obtenu le pardon ;
4° il doit craindre beaucoup que sa propre fragilité ne l'entraîne en de nouveaux péchés, aussi grands ou même plus considérables que les précédents ;
5° garder avec soin et mortifier avec énergie ses sens corporels pour assujettir tous ses membres au service de Jésus-Christ ;
6° fuir avec empressement, comme on fuirait un démon de l'enfer, toute personne, toute créature qui porte au péché ou même à quelque imperfection de la vie spirituelle ;
7° il doit rendre au Seigneur de continuelles actions de grâces pour les bienfaits dont il l'a comblé jusqu'à présent et qu'il lui prodigue encore chaque jour ;
8° prier nuit et jour ;
9° enfin porter sans cesse la croix du Sauveur, en pratiquant les quatre prescriptions du Sauveur qui sont comme les quatre bras de cette croix, savoir : la mortification des vices pernicieux, l'éloignement des biens terrestres, le renoncement aux affections charnelles et le mépris de soi-même.

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Méditation pour le 2e mystère glorieux

Tirée des Méditations sur les mystères de notre sainte foi
du vénérable père Du Pont, s. j.

L’ENTRÉE TRIOMPHALE
DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST DANS LE CIEL
ET COMMENT IL EST ASSIS A LA DROITE DE SON PÈRE


I. — Jésus entre dans le ciel.

Considérons l'entrée de Notre-Seigneur dans le royaume de son Père. Remarquons principalement quels sont ceux qui l'accompagnent, quelle est l'allégresse, quels sont les cantiques des justes et des anges dans cette glorieuse journée.

1) Ceux qui l'accompagnent sont toutes les âmes qu'il a retirées des Limbes, dont quelques-unes sont réunies à leurs corps, s'il est vrai que ceux qui ressuscitèrent avec lui ne moururent point une seconde fois. On voit ici l'accomplissement de cette parole du Roi-prophète : En montant en haut, il a mené la captivité captive. C'est-à-dire : il a mené après lui les âmes qui étaient auparavant prisonnières dans les Limbes ; il les a réduites dans une heureuse captivité, en les attachant pour jamais à sa personne par les chaînes de l'amour ; il a fait de leur esclavage leur béatitude, puisqu’en vérité il n'est pas moins doux et moins glorieux d'être son captif, que dur et honteux d'être esclave du démon. Oh ! que ces illustres prisonniers avaient le cœur rempli d'allégresse ! qu'ils s'estimaient heureux de pouvoir suivre leur libérateur ! avec quelle ardeur ils désiraient de se voir assis sur les trônes qui leur étaient préparés, et où ils devaient jouir d'une liberté parfaite ! Ils comparaient l'étroite et obscure prison de laquelle ils étaient sortis, avec le palais resplendissant et immense dont on leur ouvrait les portes ; et, surpris de la beauté d'un si délicieux séjour, ils s'écriaient : Dieu des armées, que vos tabernacles sont aimables ! Mon âme est ravie et hors d'elle-même en contemplant la maison du Seigneur.

2) C'est alors qu'ils entendirent cette musique céleste dont parle le Prophète royal, lorsqu'il dit : Le Seigneur est monté au bruit des acclamations et des cantiques de joie, il s'est élevé au son des trompettes. Oh ! avec quels transports ces âmes fortunées bénirent leur Rédempteur ! quelles louanges elles chantèrent en son honneur ! et que leurs cœurs, unis par la reconnaissance, exécutèrent un concert autrement harmonieux que celui des clairons et des trompettes. Elles exaltaient à l'envi les miséricordes du Seigneur. Chantez, se disaient-elles les unes aux autres, chantez à la gloire de notre Dieu, chantez à la gloire de notre Roi qui règne sur toute la terre, et qui est assis sur son trône saint. Puis elles ajoutaient : Chantez au Seigneur qui est monté au plus haut des cieux vers l'orient, et qui habite une lumière inaccessible, d'où il éclaire des splendeurs de sa gloire tous ses élus.

3) Ce chœur d'âmes justes était soutenu par un autre d'esprits bienheureux qui accompagnaient aussi le Sauveur, et formaient le char magnifique sur lequel il était porté. Le char du Seigneur, dit le Psalmiste, est composé d'anges sans nombre ; des millions témoignent leur joie en exaltant sa puissance et en chantant ses grandeurs. Prêtons l'oreille à leurs célestes cantiques. Les uns disent : Princes du ciel, ouvrez vos portes ; portes éternelles, ouvrez-vous, et le Roi de gloire entrera. Les autres, remplis d'une vive admiration, répondent : Quel est ce Roi de gloire qui veut entrer par nos portes ? Les premiers reprennent : C'est le Seigneur, le Dieu des armées ; c'est lui qui est le Roi de gloire. D'autres encore demandent dans un transport d'allégresse : Quel est celui qui vient d'Édom et de Bosra avec des vêtements teints de sang ? Il est beau dans sa parure, et il s'avance avec une majesté sans égale. C'est-à-dire : Qui est celui qui s'élève de la terre, qui sort des combats, couvert de sang et de blessures, mais d'un éclat merveilleux, et avec de nobles marques de sa valeur et de sa puissance ? Et il réplique lui-même : C'est moi, dont la parole est la parole de la justice, et qui suis venu pour combattre et pour sauver. J'ai exercé la justice dans le monde ; j'ai payé les dettes des hommes ; j'ai combattu contre l'enfer pour leur salut. Maintenant, je me fais justice à moi-même et à ceux que j'ai sauvés, en montant au ciel et en les conduisant avec moi dans mon royaume. À ces mots, tous s'écrient d'une voix : L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la puissance, la divinité, la sagesse, la force, l'honneur, la gloire, mille bénédictions et mille louanges dans les siècles des siècles.

Ô Sauveur du monde, je me réjouis de vous voir triompher avec tant de gloire et de justice. Montez, Seigneur, au lieu de votre repos, vous et l'arche de votre sanctifications. Reposez-vous après vos travaux. Montez au plus haut des cieux ; volez sur les ailes des vents, sur les ailes des chérubins. Que toutes les créatures soient sous vos pieds : aucune ne vous égale dans vos perfections. Permettez-moi de me joindre aux esprits bienheureux, d'unir mes chants à leurs chants, de vous louer et de vous bénir avec eux, en répétant leur éternel cantique : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant, qui était, qui est, et qui doit venir. Aujourd'hui les cieux, témoins de votre entrée triomphale, sont remplis de votre gloire.

4) Mais arrêtons-nous particulièrement à méditer la joie que ressent notre Sauveur en ce jour. Car il peut aussi se dire à lui-même qu'il est monté au ciel dans des transports d'allégresse. Son âme est ravie en voyant l'issue glorieuse de ses travaux. Ce bon Pasteur a retrouvé sa brebis perdue ; il la mène au ciel d'où il était descendu pour la chercher, et il invite tous les esprits célestes à l'en féliciter et à s'en réjouir avec lui.

Ô divin Pasteur, qui avez cherché avec tant de peine et qui avez enfin trouvé la brebis égarée qu'était le genre humain, je me réjouis de ce que vous la portez vous-même au-dessus des astres, au bruit des acclamations et des applaudissements des anges. Que le ciel et la terre vous félicitent de votre gloire ; faites que je contribue et que je participe moi-même à votre triomphe ; cherchez-moi dans le désert de ce monde, attirez-moi à vous, et après m'avoir ramené au bercail sur la terre, conduisez-moi avec vous dans les fertiles pâturages de la bienheureuse éternité.

II. — Jésus s'assied à la droite de son Père.

1) Le Sauveur ayant traversé les airs et pénétré, comme dit saint Paul, jusqu'au plus haut des cieux, présenta à son Père céleste cette glorieuse troupe de captifs qu'il avait retirés des Limbes. Il voulut, pour ainsi parler, lui rendre compte de ce qu'il avait fait dans le monde pour son service ; et il n'eut qu'à répéter à cet effet les paroles que nous lisons à la fin de son discours après la Cène. Mon Père, dit-il, j'ai manifesté votre nom aux hommes ; je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai achevé l'œuvre que vous m'aviez donné à faire : et maintenant, glorifiez-moi en vous-même de cette gloire que j'ai possédée en vous avant que le monde fût tiré du néant. Oh ! que le Père éternel agréa volontiers des mains de son Fils une offrande d'un si grand prix ! Il le reçut lui-même avec une joie ineffable, et le fit aussitôt asseoir à sa droite, accomplissant cette prophétie de David : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite. Il le fait asseoir, pour signifier par cette attitude la stabilité de son règne et la dignité de sa personne ; il le fait asseoir à sa droite, pour marquer qu'il lui communique les plus riches trésors de sa gloire, qu'il l'élève au-dessus des anges et des archanges, au-dessus des puissances et des dominations, au-dessus des chérubins et des séraphins, comme leur chef et leur souverain. Car auquel des anges a-t-il jamais dit : Asseyez-vous à ma droite ? Au contraire, il les soumet tous à l'empire de cet Homme-Dieu, dont ils sont les serviteurs et les ministres.

2) Ici, reconnaissons avec quelle libéralité le Père éternel récompense les services que son Fils lui a rendus. Il élève au-dessus de tous celui qui s'est humilié plus que personne ; il change sa croix en un trône, sa couronne d'épines en une couronne de lumière, les opprobres de sa Passion et les blasphèmes des Juifs en des applaudissements et des louanges, la compagnie de deux larrons en celle de toutes les hiérarchies célestes ; et parce qu'il est descendu au plus profond de la terre, il monte au plus haut des cieux. En un mot, Dieu lui donne un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est dans la gloire de son Père. - Apprends donc, ô mon âme, à t'humilier pour ton Sauveur, dans l'espérance d'être relevée un jour avec lui ; et ne doute pas que Dieu ne se montre aussi fidèle à récompenser ses enfants adoptifs qu'il l'a été à glorifier celui qui est par nature son Fils unique. Il le sera certainement, en considération de ce Fils qu'il aime comme lui-même, et dont la gloire est le principe de la nôtre. Car, lorsque nous étions morts par nos péchés, Dieu, dit saint Paul, qui est riche en miséricorde, poussé par l'amour extrême dont il nous a aimés, nous a vivifiés en Jésus-Christ, par la grâce duquel nous sommes sauvés ; il nous a ressuscités avec lui, et il nous fera asseoir dans le ciel avec Jésus-Christ.

3) Ces réflexions nous aideront à exciter en nous de vifs sentiments de confiance en Dieu, et d'espérance de monter au ciel avec notre Sauveur. En effet, que ne devons-nous pas espérer de la miséricorde du Père et des mérites du Fils ? Prenons surtout la ferme résolution de ne chercher que Jésus-Christ et de ne désirer que l'accomplissement de sa volonté. Ayons toujours présentes à la mémoire ces paroles de l'Apôtre : Recherchez uniquement les choses d'en haut, où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père.

Ô très doux Jésus, si le cœur de l'homme est là où se trouve son trésor, mon cœur est nécessairement où vous êtes, car vous seul êtes mon trésor, et je n'estime rien que vous. Ô mon âme, pense que tu es étrangère en ce monde, et que ton Père et ton Sauveur règne dans le ciel. Hâte-toi d'aller où il est. Les portes du Paradis, fermées pendant tant de siècles, sont enfin ouvertes. Réjouis-toi d'une si heureuse nouvelle. Cours avec la rapidité du cerf, vole aussi haut que l'aigle, monte jusqu'au trône de ton Seigneur. Prosterne-toi à ses pieds, et crois fermement que si tu demeures en esprit auprès de lui, tu jouiras un jour de sa divine présence, réunie à ton corps sorti du tombeau, durant les siècles.

III. — Jésus glorifié exerce deux emplois.

1) Considérons que le Fils de Dieu, aussitôt qu'il eut pris possession de sa gloire, commença à exercer l'office de rémunérateur. C'est lui qui assigne des trônes aux âmes saintes qu'il a introduites dans le bienheureux séjour. Il place les unes parmi les anges, les autres parmi les archanges et les principautés, d'autres encore parmi les chérubins et les séraphins, conformément à leurs mérites. Ici, nous pouvons nous figurer quelle place il donne aux patriarches et aux prophètes, au glorieux saint Joseph, au grand saint Jean-Baptiste, et à ceux qui sont montés en corps et en âme avec lui dans le ciel. Oh ! quelle langue pourrait exprimer la joie que tous ressentent de se voir en si glorieuse compagnie, élevés sur des trônes si magnifiques ! Les anges se disent en bénissant le Seigneur : Les places que Lucifer et les partisans de sa révolte ont perdues par leur orgueil commencent à se remplir ; les hommes comblent les vides de la sainte cité. Oh ! avec quelle fidélité Dieu accomplit la promesse qu'il a faite à Isaïe son serviteur en parlant de son Fils : Parce qu'il est livré à la mort, et qu'il a été mis au nombre des scélérats, parce qu'il s'est chargé des péchés d'une multitude criminelle, et qu'il a prié pour les violateurs de la loi, je lui donnerai en partage un peuple nombreux, et il distribuera lui-même les dépouilles des forts !

Je me réjouis, ô mon Sauveur, de ce que vous distribuez vous-même les trésors de votre gloire à ceux qui ont fait un bon usage de vos grâces. Accordez-moi de vous servir avec tant de constance et de générosité, que je mérite d'avoir part à la distribution des dépouilles dont vous enrichissez vos élus.

2) Un autre emploi que le Sauveur s'empresse d'exercer dès qu'il est dans le ciel, est celui d'avocat des hommes qu'il a laissés sur la terre. Comment remplit-il ce second office ? En montrant à son Père les blessures qu'il a reçues pour obéir à ses ordres et pour nous sauver. Or, ce que Jésus a commencé aussitôt, après son entrée dans la gloire, il le continue, et il le continuera jusqu'à la fin des temps : vérité qui doit nous inspirer les plus légitimes sentiments de confiance et d'amour. Rappelons-nous ce motif d'encouragement proposé par l'Apôtre aux Hébreux : Ayant pour grand-prêtre Jésus, Fils de Dieu, demeurons termes dans la foi dont nous faisons profession. Ne rougissons pas de confesser ce que nous croyons ; efforçons-nous d'obtenir ce que nous espérons. S'il nous arrive par malheur de tomber en quelque faute, alors surtout nous nous souviendrons de ces paroles si consolantes du disciple bien-aimé : Mes petits enfants, je vous écris ces choses afin que vous ne péchiez point. Si néanmoins quelqu’un pèche, nous avons pour avocat auprès du Père Jésus-Christ le juste, qui s'est fait victime de propitiation pour nos péchés ; et non seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux de tout le monde. Comme donc il est infiniment saint, et que la rédemption dont il est l'auteur a été abondante, nous avons l'assurance qu'il ne cessera point de plaider en notre faveur qu'il ne nous ait obtenu et appliqué le pardon qu'il nous a mérité par l'effusion de tout son sang. Il nous a ouvert les portes du ciel, il ne nous les fermera point ; mais il nous fera la grâce de participer à la perpétuité de son royaume pour la gloire de son Père, avec lequel il vit et règne dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

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Méditation pour le 1er mystère glorieux 

Tirée de L’année liturgique
de Dom Prosper Guéranger, osb


La Résurrection

La nuit du samedi au dimanche voit enfin s'épuiser ses longues heures ; et le lever du jour est proche. Marie, le cœur oppressé, attend avec une courageuse patience le moment fortuné qui doit lui rendre son Fils. Madeleine et ses compagnes ont veillé toute la nuit et ne tarderont pas à se mettre en marche vers le saint tombeau. Au fond des  limbes, l'âme du divin Rédempteur s'apprête à donner le signal du départ à ces myriades d'âmes justes si longtemps captives, qui l'entourent de leur respect et de leur amour. La mort plane en silence sur le sépulcre où elle retient sa victime. Depuis le jour où elle dévora Abel, elle a englouti d'innombrables générations ; mais jamais elle n'a tenu dans ses liens une si noble proie. Jamais la sentence terrible du jardin n'a reçu un si effrayant accomplissement ; mais aussi jamais la tombe n'aura vu ses espérances déjouées par un si cruel démenti. Plus d'une fois, la puissance divine lui a dérobé ses victimes : le fils de la veuve de Naïm, la fille du chef de la synagogue, le frère de Marthe et de Madeleine lui ont été ravis ; mais elle les attend à la seconde mort. Il en est un autre cependant, au sujet duquel il est écrit : « Ô mort, je serai ta mort ; tombeau, je serai ta ruine .» (Os. 13, 14) Encore quelques instants : les deux adversaires vont se livrer combat.

De même que l'honneur de la divine Majesté ne pouvait permettre que le corps uni à un Dieu attendît dans la poussière, comme celui des pécheurs, le moment où la trompette de l'Ange nous doit tous appeler au jugement suprême ; de même il convenait que les heures durant lesquelles la mort devait prévaloir fussent abrégées. « Cette génération perverse demande un prodige, avait dit le Rédempteur ; il ne lui en sera accordé qu'un seul : celui du prophète Jonas. » (Matth. 12, 39) Trois jours de sépulture : la fin de la journée du vendredi, la nuit suivante, le samedi tout entier avec sa nuit, et les premières heures du dimanche ; c'est assez : assez pour la justice divine désormais satisfaite ; assez pour certifier la mort de l'auguste victime, et pour assurer le plus éclatant des triomphes ; assez pour le cœur désolé de la plus aimante des mères.

« Personne ne m'ôte la vie ; c'est moi-même qui la dépose ; j'ai le pouvoir de la quitter ; et j'ai aussi celui de la reprendre. » (Jo. 10, 18). Ainsi parlait aux Juifs le Rédempteur avant sa Passion ; la mort sentira tout à l'heure la force de cette parole de maître. Le dimanche, jour de la Lumière, commence à poindre ; les premières lueurs de l'aurore combattent déjà les ténèbres. Aussitôt l'âme divine, du Rédempteur s'élance de la prison des limbes, suivie, de toute la foule des âmes saintes qui l'environnaient. Elle traverse en un clin d'œil l'espace et, pénétrant dans le sépulcre, elle rentre dans ce corps qu'elle avait quitté trois jours auparavant au milieu des angoisses de l'agonie. Le corps sacré se ranime, se relève et se dégage des linceuls, des aromates et des bandelettes dont il était entouré. Les meurtrissures ont disparu, le sang est revenu dans les veines ; et de ces membres lacérés par les fouets, de cette tête déchirée par les épines, de ces pieds et de ces mains percés par les clous, s'échappe une lumière éclatante qui remplit la caverne. Les saints Anges, qui adorèrent avec attendrissement l'enfant de Bethléhem, adorent avec un tremblement le vainqueur du tombeau. Ils plient avec respect et déposent sur la pierre où le corps immobile reposait tout à l'heure, les linceuls dont la piété des deux disciples et des saintes femmes l'avait enveloppé.

Mais le Roi des siècles ne doit pas s'arrêter davantage sous cette voûte funèbre ; plus prompt que la lumière qui pénètre le cristal, il franchit l'obstacle que lui opposait la pierre qui fermait l'entrée de la caverne, et que la puissance publique avait scellée et entourée de soldats armés qui faisaient la garde. Tout est resté intact ; il est libre, le triomphateur du trépas ; ainsi, nous disent unanimement les saints docteurs, parut-il aux yeux de Marie dans l'étable, sans avoir fait ressentir aucune violence au sein maternel. Ces deux mystères de notre foi s'unissent, et proclament le premier et le dernier terme de la mission du Fils de Dieu : au début, une Vierge-Mère ; au dénouement, un tombeau scellé rendant son captif.

Le silence le plus profond règne encore à ce moment où l'Homme-Dieu vient de briser le sceptre de la mort. Son affranchissement et le nôtre ne lui ont coûté aucun effort. Ô Mort ! que reste-t-il maintenant de ton empire ? Le péché nous avait livrés à toi ; tu te reposais sur ta conquête ; et voici que ta défaite est au comble. Jésus, que tu étais si fière de tenir sous ta cruelle loi, t'a échappé ; et nous tous, après que tu nous auras possédés, nous t'échapperons aussi. Le tombeau que tu nous creuses deviendra notre berceau pour une vie nouvelle : car ton vainqueur est le premier-né entre les morts (Apoc. 1, 5) ; et c'est aujourd'hui la Pâque, le Passage, la délivrance, pour Jésus et pour tous ses frères. La route qu'il a frayée, nous la suivrons tous ; et le jour viendra où toi qui détruis tout, toi l'ennemie, tu seras anéantie à ton tour par le règne de l'immortalité (Cor. 15, 26). Mais dès ce moment nous contemplons ta défaite, et nous répétons, pour ta honte, ce cri du grand Apôtre : « Ô Mort, qu'est devenue ta victoire ? Qu'as-tu, fait de ton glaive ? Un moment tu as triomphé, et te voilà engloutie dans ton triomphe. » (Ibid. 55)

Mais le sépulcre ne doit pas rester toujours scellé ; il faut qu'il s'ouvre, et qu'il témoigne au grand jour que celui dont le corps inanimé l'habita quelques heures, l'a quitté pour jamais. Soudain la terre tremble, comme au moment où Jésus expirait sur la croix ; mais ce tressaillement du globe n'indique plus l'horreur ; il exprime l'allégresse. L'Ange du Seigneur descend du ciel ; il arrache la pierre d'entrée, et s'assied dessus avec majesté ; une robe éblouissante de blancheur est son vêtement, et ses regards lancent des éclairs. À son aspect, les gardes tombent par terre épouvantés ; ils sont là comme morts, jusqu'à ce que la bonté divine apaisant leur terreur, ils se relèvent et, quittant ce lieu redoutable, se dirigent vers la ville pour rendre compte de ce qu'ils ont vu.

Cependant Jésus ressuscité, et dont nulle créature mortelle n'a encore contemplé la gloire, a franchi l'espace et en un moment il s'est réuni à sa très sainte Mère. Il est le Fils de Dieu, il est le vainqueur de la mort ; mais il est le fils de Marie. Marie a assisté près de lui jusqu'à la fin de son agonie ; elle a uni le sacrifice de son cœur de mère à celui qu'il offrait lui-même sur la croix ; il est donc juste que les premières joies de la résurrection soient pour elle. Le saint Évangile ne raconte pas l'apparition du Sauveur à sa Mère, tandis qu'il s'étend sur toutes les autres ; la raison en est aisée à saisir. Les autres apparitions avaient pour but de promulguer le fait de la résurrection ; celle-ci était réclamée par le cœur d'un fils, et d'un fils tel que Jésus. La nature et la grâce exigeaient à la fois cette entrevue première, dont le touchant mystère fait les délices des âmes chrétiennes. Elle n'avait pas besoin d'être consignée dans le livre sacré ; la tradition des Pères, à commencer par saint Ambroise, suffisait à nous la transmettre, quand bien même nos cœurs ne l'auraient pas pressentie ; et lorsque nous en venons à nous demander pour quelle raison le Sauveur, qui devait sortir du tombeau le jour du dimanche, voulut le faire dès les premières heures de ce jour, avant même que le soleil eût éclairé l'univers, nous adhérons sans peine au sentiment des pieux et savants auteurs qui ont attribué cette hâte du Fils de Dieu à l'empressement qu'éprouvait son cœur, de mettre un terme à la douloureuse attente de la plus tendre et de la plus affligée des mères.

Quelle langue humaine oserait essayer de traduire les épanchements du Fils et de la Mère à cette heure tant désirée ? Les yeux de Marie, épuisés de pleurs et d'insomnie, s'ouvrant tout à coup à la douce et vive lumière qui lui annonce l'approche de son bien-aimé ; la voix de Jésus retentissant à ses oreilles, non plus avec l'accent douloureux qui naguère descendait de la croix et transperçait comme d'un glaive son cœur maternel, mais joyeuse et tendre, comme il convient à un fils qui vient raconter ses triomphes à celle qui lui a donné le jour ; l'aspect de ce corps qu'elle recevait dans ses bras ; il y a trois jours, sanglant et inanimé, maintenant radieux et plein de vie, lançant comme les reflets de la divinité à laquelle il est uni ; les caresses d'un tel fils, ses paroles de tendresse, ses embrassements qui sont ceux d'un Dieu.

Notre Seigneur a bien voulu décrire lui-même cette ineffable scène dans une révélation qu'il fit à la séraphique vierge sainte Thérèse. Il daigna lui confier que l'accablement de la divine Mère était si profond, qu'elle n'eût pas tardé à succomber à son martyre, et que lorsqu'il se montra à elle au moment où il venait de sortir du tombeau, elle eut besoin de quelques moments pour revenir à elle-même avant d'être en état de goûter une telle joie ; et le Seigneur ajoute qu'il resta longtemps auprès d'elle, parce que cette présence prolongée lui était nécessaire.

Nous, chrétiens, qui aimons notre Mère, qui l'avons vue sacrifier pour, nous son propre fils sur le Calvaire, partageons d'un cœur filial la félicité dont Jésus se plait à la combler en ce moment, et apprenons en même temps à compatir aux douleurs de son cœur maternel. C'est ici la première manifestation de Jésus ressuscité : récompense de la foi qui veilla toujours au cœur de Marie, pendant même la sombre éclipse qui avait duré trois jours.

Mais il est temps que le Christ se montre à d'autres, et que la gloire de sa résurrection commence à briller sur le monde. Il s'est fait voir d'abord à celle de toutes les créatures qui lui était la plus chère, et qui seule était digne d'un tel bonheur ; maintenant, dans sa bonté, il va récompenser, par sa vue pleine de consolation, les âmes dévouées qui sont demeurées fidèles à son amour, dans un deuil trop humain peut-être, mais inspiré par une reconnaissance que ni la mort, ni le tombeau n'avaient découragée.

Hier, Madeleine et ses compagnes, lorsque le coucher du soleil vint annoncer que, selon l'usage des Juifs, le grand samedi faisait place au dimanche, sont allées par la ville acheter des parfums, pour embaumer de nouveau le corps de leur cher maître, aussitôt que la lumière du jour leur permettra d'aller lui rendre ce pieux devoir. La nuit s'est passée sans sommeil ; et les ombres ne sont pas encore totalement dissipées que Madeleine, avec Marie, mère de Jacques, et Salomé, est déjà sur le chemin qui conduit au Calvaire, près duquel est le sépulcre où repose Jésus. Dans leur préoccupation, elles ne s'étaient pas même demandé quels bras elles emploieraient pour déranger la pierre qui ferme l'entrée de la grotte ; moins encore ont-elles songé au sceau de la puissance publique qu'il faudrait auparavant briser, et aux gardes qu'elles vont rencontrer près du tombeau. Aux premiers rayons du jour, elles arrivent au terme de leur pieux voyage ; et la première chose qui frappe leurs regards, c'est la pierre qui fermait l'entrée, ôtée de sa place, et laissant pénétrer le regard dans les profondeurs de la chambre sépulcrale. L'Ange du Seigneur, qui avait eu mission de déranger cette pierre et qui s'était assis dessus comme sur un trône, ne les laisse pas longtemps dans la stupeur qui les a saisies : « Ne craignez pas, leur dit-il ; je sais que vous cherchez Jésus ; il n'est plus ici ; il est ressuscité, comme il l'avait dit ; pénétrez vous-mêmes dans le tombeau, et reconnaissez la place où il a reposé. »

C'était trop pour ces âmes que l'amour de leur maître transportait, mais qui ne le connaissaient pas encore par l'esprit. Elles demeurent « consternées », nous dit le saint Évangile. C'est un mort qu'elles cherchent, un mort chéri ; on leur dit qu'il est ressuscité ; et cette parole ne réveille chez elles aucun souvenir. Deux autres Anges se présentent à elles dans la grotte tout illuminée de l'éclat qu'ils répandent. Éblouies de cette lumière inattendue, Madeleine et ses compagnes, nous dit saint Luc, abaissent vers la terre leurs regards mornes et étonnés. « Pourquoi cherchez-vous chez les morts, leur disent les Anges, celui qui est vivant ? Rappelez-vous donc ce qu'il vous disait en Galilée : qu'il serait crucifié, et que, le troisième jour, il ressusciterait. » Ces paroles font quelques impressions sur les saintes femmes ; et au milieu de leur émotion, un léger souvenir du passé semble renaître dans leur mémoire. « Allez donc, continuent les Anges ; dites aux disciples et à Pierre qu'il est ressuscité, et qu'il les devancera en Galilée. »

Elles sortent en hâte du tombeau et se dirigent vers la ville, partagées entre la terreur et un sentiment de joie intérieure qui les pénètre comme malgré elles. Cependant elles n'ont vu que les Anges, et un sépulcre ouvert et vide. À leur récit, les Apôtres, loin de se laisser aller à la confiance, attribuent, nous dit encore saint Luc, à l'exaltation d'un sexe faible tout ce merveilleux qu'elles s'accordent à raconter. La résurrection prédite si clairement, et à plusieurs reprises, par leur maître ne leur revient pas non plus en mémoire. Madeleine s'adresse en particulier à Pierre et à Jean ; mais que sa foi à elle est faible encore ! Elle est partie pour embaumer le corps de son cher maître et elle ne l'a pas trouvé ; sa déception douloureuse s'épanche encore devant les deux Apôtres : « Ils ont enlevé, dit-elle, le Seigneur du tombeau ; et nous ne savons pas où ils l'ont mis. »

Pierre et Jean se déterminent à se rendre sur le lieu. Ils pénètrent dans la grotte ; ils voient les linceuls disposés en ordre sur la table de pierre qui a reçu le corps de leur maître ; mais les Esprits célestes qui font la garde ne se montrent point à eux. Jean cependant, et c'est lui-même qui nous en rend témoignage, reçoit en ce moment la foi : désormais il croit à la résurrection de Jésus.

Jusqu'à cette heure, Jésus n'a encore apparu qu'à sa Mère : les femmes n'ont vu que des Anges qui leur ont parlé. Ces bienheureux Esprits leur ont commandé d'aller annoncer la résurrection de leur maître aux disciples et à Pierre. Elles ne reçoivent pas cette commission pour Marie ; il est aisé d'en saisir la raison : le fils s'est déjà réuni à sa mère ; et la mystérieuse et touchante entrevue se poursuit encore durant ces préludes. Mais déjà le soleil brille de tous ses feux, et les heures de la matinée avancent ; c'est l'Homme-Dieu qui va proclamer lui-même le triomphe que le genre humain vient de remporter en lui sur la mort. Suivons avec un saint respect l'ordre de ces manifestations, et efforçons-nous respectueusement d'en découvrir les mystères.

Madeleine, après le retour des deux Apôtres, n'a pu résister au désir de visiter de nouveau la tombe de son maître. La pensée de ce corps qui a disparu, et qui, peut-être, devenu le jouet des ennemis de Jésus, gît sans honneurs et sans sépulture, tourmente son âme ardente et bouleversée. Elle est repartie, et bientôt elle arrive à la porte du sépulcre. Là, dans son inconsolable douleur, elle se livre à ses sanglots ; puis bientôt, se penchant vers l'intérieur de la grotte, elle aperçoit les deux Anges assis chacun à une des extrémités de la table de pierre sur laquelle le corps de Jésus fut étendu sous ses yeux. Elle ne les interroge pas ; ce sont eux qui lui parlent : « Femme, disent-ils, pourquoi pleures-tu ? — Ils ont enlevé mon maître, et je ne sais où ils l'ont mis. » Et après ces paroles, elle sort brusquement du sépulcre, sans attendre la réponse des Anges. Tout à coup, à l'entrée de la grotte, elle se voit en face d'un homme, et cet homme est Jésus. Madeleine ne le reconnaît pas ; elle est à la recherche du corps mort de son maître ; elle veut l'ensevelir de nouveau. L'amour la transporte, mais la foi n'éclaire pas cet amour ; elle ne sent pas que celui dont elle cherche la dépouille inanimée est là, vivant, près d'elle.

Jésus, dans son ineffable condescendance, daigne lui faire entendre sa voix : « Femme, lui dit-il, pourquoi pleures-tu ? que cherches-tu ? » Madeleine n'a pas reconnu cette voix ; son cœur est comme engourdi par une excessive et aveugle sensibilité ; elle ne connaît pas encore Jésus par l'esprit. Ses yeux se sont pourtant arrêtés sur lui ; mais son imagination qui l'entraîne lui fait voir dans cet homme le jardinier chargé de cultiver le jardin qui entoure le sépulcre. Peut-être, se dit-elle, est-ce lui qui a dérobé le trésor que je cherche ; et sans réfléchir plus longtemps, elle s'adresse à lui-même sous cette impression : « Seigneur, dit-elle humblement à l'inconnu, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je vais l'emporter. » C'était trop pour le cœur du Rédempteur des hommes, pour celui qui daigna louer hautement chez le pharisien l'amour de la pauvre pécheresse ; Il ne peut plus tarder à récompenser cette naïve tendresse ; Il va l'éclairer. Alors, avec cet accent qui rappelle à Madeleine tant de souvenirs de divine familiarité, Il parle ; mais Il ne dit que ce seul mot : « Marie ! — Cher maître ! » répond avec effusion l'heureuse et humble femme, illuminée tout à coup des splendeurs du mystère.

Elle s'élance et voudrait coller ses lèvres à ces pieds sacrés dans l'embrassement desquels elle reçut autrefois son pardon. Jésus l'arrête ; le moment n'est pas venu de se livrer à de tels épanchements. Il faut que Madeleine, premier témoin de la résurrection de l'Homme-Dieu, soit élevée pour prix de son amour, au plus haut degré de l'honneur. Il ne convient pas que Marie révèle à d'autres les secrets sublimes de son cœur maternel ; c'est à Madeleine de témoigner de ce qu'elle a vu, de ce qu'elle a entendu dans le jardin. C'est elle qui sera, comme disent les saints docteurs, l'Apôtre des Apôtres eux-mêmes. Jésus lui dit : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et le leur, vers mon Dieu et le leur. »

Telle est la seconde apparition de Jésus ressuscité, l'apparition à Marie-Madeleine, la première dans l'ordre du témoignage. Adorons l'infinie bonté du Seigneur, qui, avant de songer à établir la foi de sa résurrection dans ceux qui devaient la prêcher jusqu'aux extrémités du monde, daigne d'abord récompenser l'amour de cette femme qui l'a suivi jusqu'à la croix, jusqu'au-delà du tombeau, et qui, étant plus redevable que les autres, a su aussi aimer plus que les autres. En se montrant d'abord à Madeleine, Jésus a voulu satisfaire avant tout l'amour de son cœur divin pour la créature, et nous apprendre que le soin de sa gloire ne vient qu'après.

Madeleine, empressée de remplir l'ordre de son maître, se dirige vers la ville et ne tarde pas à se trouver en présence des disciples. « J'ai vu le Seigneur, leur dit-elle, et il m'a dit ceci. » Mais la foi n'est pas encore entrée dans leurs âmes ; le seul Jean a reçu ce don au sépulcre, bien que ses yeux n'aient vu que le tombeau désert. Souvenons-nous qu'après avoir fui comme les autres, il s'est retrouvé au Calvaire pour recevoir le dernier soupir de Jésus, et que là il est devenu le fils adoptif de Marie.

Cependant les compagnes de Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé, qui l'ont suivie de loin sur la route du saint tombeau, reviennent seules à Jérusalem. Soudain Jésus se présente à leurs regards, et arrête leur marche lente et silencieuse. « Je vous salue », leur dit-il. À cette parole, leur cœur se fond de tendresse et d'admiration. Elles se précipitent avec ardeur à ses pieds sacrés, elles les embrassent, et lui prodiguent leurs adorations. C'est la troisième apparition du Sauveur ressuscité, moins intime mais plus familière que celle dont Madeleine fut favorisée. Jésus n'achèvera pas la journée sans se manifester à ceux qui sont appelés à devenir les hérauts de sa gloire ; mais il veut, avant tout, honorer aux yeux de tous les siècles à venir ces généreuses femmes qui, bravant le péril et triomphant de la faiblesse de leur sexe, l'ont consolé sur la croix par une fidélité qu'il ne rencontra pas dans ceux qu'il avait choisis et comblés de ses faveurs. Autour de la crèche où il se montrait pour la première fois aux hommes, il convoqua de pauvres bergers par la voix des Anges, avant d'appeler les rois par le ministère d'un astre matériel ; aujourd'hui qu'il est arrivé au comble de sa gloire, qu'il a mis par sa résurrection le sceau à toutes ses œuvres et rendu certaine sa divine origine, en rassurant notre foi par le plus irréfragable de tous les prodiges, il attend, avant d'instruire et d'éclairer ses Apôtres, que d'humbles femmes aient été par lui instruites, consolées, comblées enfin des marques de son amour. Quelle grandeur dans cette conduite si suave et si forte du Seigneur notre Dieu, et qu'il a raison de nous dire par le Prophète : « Mes pensées ne sont pas vos pensées ! » (Is. 55, 8).

S'il eût été à notre disposition d'ordonner les circonstances de sa venue en ce monde, quel bruit n'eussions-nous pas fait pour appeler le genre humain tout entier, rois et peuples, autour de son berceau ? Avec quel fracas eussions-nous promulgué devant toutes les nations le miracle des miracles, la Résurrection du crucifié, la mort vaincue et l'immortalité reconquise ? Le Fils de Dieu, qui est « la Force et la Sagesse de Père » (1 Cor. 1, 24), s'y est pris autrement. Au moment de sa naissance, Il n'a voulu pour premiers adorateurs que des hommes simples et rustiques, dont les récits ne devaient pas retentir au-delà des confins de Bethléhem ; et voilà qu'aujourd'hui la date de cette naissance est l'ère de tous les peuples civilisés. Pour premiers témoins de sa Résurrection, Il n'a voulu que de faibles femmes ; et voilà qu'en ce jour même, à l'heure où nous sommes, la terre entière célèbre l'anniversaire de cette Résurrection ; tout est remué, un élan inconnu le reste de l'année se fait sentir aux plus indifférents ; l'incrédule qui coudoie le croyant sait du moins que c'est aujourd'hui Pâques ; et, du sein même des nations infidèles, d'innombrables voix chrétiennes s'unissent aux nôtres, afin que s'élève de tous les points du globe vers notre divin ressuscité l'acclamation joyeuse qui nous réunit tous en un seul peuple, le divin Alléluia. « Ô Seigneur », devons-nous nous écrier avec Moïse, quand le peuple élu célébra la première Pâque et traversa à pied sec la mer Rouge, « ô Seigneur, qui d'entre les forts est semblable à vous ? » (Ex. 15, 11).

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Méditation pour le 5e mystère douloureux 

Tirée de L’année liturgique
de Dom Prosper Guéranger, osb

La crucifixion


Après bien des coups Jésus parvient enfin au sommet de ce monticule qui doit servir d'autel au plus sacré et au plus puissant de tous les holocaustes. Les bourreaux s'emparent de la croix et vont l'étendre sur la terre, en attendant qu'ils y attachent la victime. Auparavant, selon l'usage des Romains, qui était aussi pratiqué par les Juifs, on offre à Jésus une coupe qui contenait du vin mêlé de myrrhe. Ce breuvage qui avait l'amertume du fiel, était un narcotique destiné à engourdir jusqu'à un certain point les sens du patient, et à diminuer les douleurs de son supplice. Jésus touche un moment de ses lèvres cette potion que la coutume, plutôt que l'humanité, lui faisait offrir ; mais Il refuse d'en boire, voulant rester tout entier aux souffrances qu'Il a daigné accepter pour le salut des hommes. Alors les bourreaux Lui arrachent avec violence ses vêtements collés à ses plaies et s'apprêtent à Le conduire au lieu où la croix l'attend. L'endroit du Calvaire où Jésus fut ainsi dépouillé, et où on Lui présenta le breuvage amer, est désigné comme la dixième station de la Voie douloureuse. Les neuf premières sont encore visibles dans les rues de Jérusalem, de l'emplacement du prétoire jusqu'au pied du Calvaire ; mais cette dernière ainsi que les quatre suivantes, sont dans l'intérieur de l'église du Saint-Sépulcre qui renferme dans sa vaste enceinte le théâtre des dernières scènes de la Passion du Sauveur.

Jésus est conduit à quelques pas de là par ses bourreaux, à l'endroit où, la Croix étendue par terre marque la onzième station de la Voie douloureuse. Il se couche, comme un agneau destiné à l'holocauste, sur le bois qui doit servir d'autel. On étend ses membres avec violence, et des clous qui pénètrent entre les nerfs et les os, fixent au gibet ses mains et ses pieds. Le sang jaillit en ruisseaux de ces quatre sources vivifiantes où nos âmes viendront se purifier. C'est la quatrième fois qu'il s'échappe des veines du Rédempteur. Marie entend le bruit sinistre du marteau, et son cœur de mère en est déchiré. Madeleine est en proie à une désolation d'autant plus amère, qu'elle sent son impuissance à soulager le Maître tant aimé que les hommes lui ont ravi. Cependant Jésus élève la voix ; Il profère sa première parole du Calvaire : « Père, dit-il, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font. » (Luc. 23, 34) Ô bonté infinie du Créateur ! Il est venu sur cette terre, ouvrage des mains, et les hommes L'ont crucifié ; jusque sur la Croix, Il a prié pour eux, et dans sa prière Il semble vouloir les excuser !

La Victime est attachée au bois sur lequel il faut qu'elle expire ; mais elle ne doit pas rester ainsi étendue à terre. Isaïe a prédit que le royal rejeton de Jessé serait arboré comme un étendard à la vue de toutes les nations. (1s. 11, 10). Il faut que le divin crucifié sanctifie les airs infestés de la présence des esprits de malice ; il faut que le Médiateur de Dieu et des hommes, le souverain Prêtre et intercesseur, soit établi entre le ciel et la terre, pour traiter la réconciliation de l'un et de l'autre. À peu de distance de l'endroit où la Croix est étendue, on a pratiqué un trou dans la roche ; il faut que la Croix y soit enfoncée, afin qu'elle domine toute la colline du Calvaire. C'est le lieu de la douzième Station. Les soldats opèrent avec de grands efforts la plantation de l'arbre du salut. La violence du contre-coup vient encore accroître les douleurs de Jésus dont le corps tout entier est déchiré, et qui n'est soutenu que sur les plaies de ses pieds et de ses mains. Le voilà exposé nu aux yeux de tout un peuple, Lui qui est venu en ce monde pour couvrir la nudité que le péché avait causée en nous. Au pied de la Croix, les soldats se partagent ses vêtements ; ils les déchirent et en font quatre parts ; mais un sentiment de terreur les porte à respecter la tunique. Selon une pieuse tradition, Marie l'avait tissée de ses mains virginales. Ils la tirent au sort, sans l'avoir rompue ; et elle devient ainsi le symbole de l'unité de l'Église que l'on ne doit jamais rompre sous aucun prétexte.

Au-dessus de la tête du Rédempteur est écrit en hébreu, en grec et en latin : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. Tout le peuple lit et répète cette inscription ; il proclame ainsi de nouveau, sans le vouloir, la royauté du fils de David. Les ennemis de Jésus l'ont compris ; ils courent demander à Pilate que cet écriteau soit changé ; mais ils n'en reçoivent d'autre réponse que celle-ci : « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit ». (Joan. 19, 22). Une circonstance que la tradition des Pères nous a transmise, annonce que ce Roi des Juifs, repoussé par son peuple, n'en régnera qu'avec plus de gloire sur les nations de la terre qu'Il a reçues de son Père en héritage. Les soldats, en plantant la Croix dans le sol, l'ont disposée de sorte que le divin crucifié tourne le dos à Jérusalem, et étend ses bras vers les régions de l'occident. Le Soleil de la vérité se couche sur la ville déicide et se lève en même temps sur la nouvelle Jérusalem, sur Rome, cette fière cité, qui a la conscience de son éternité, mais qui ignore encore qu'elle ne sera éternelle que par la Croix.

L'arbre de salut, en plongeant dans la terre, a rencontré une tombe ; et cette tombe est celle du premier homme. Le sang rédempteur coulant le long du bois sacré descend sur un crâne desséché ; et ce crâne est celui d'Adam, le grand coupable dont le crime a rendu nécessaire une telle expiation. La miséricorde du Fils de Dieu vient planter sur ces ossements endormis depuis tant de siècles le trophée du pardon, pour la honte de Satan, qui voulut un jour faire tourner la création de l'homme à la confusion du Créateur. La colline sur laquelle s'élève l'étendard de notre salut s'appelait le Calvaire, nom qui signifie un Crâne humain ; et la tradition de Jérusalem porte que c'est en ce lieu que fut enseveli le père des hommes et, le premier pécheur. Les saints Docteurs des premiers siècles ont conservé à l'Église la mémoire d'un fait si frappant ; saint Basile, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Épiphane, saint Jérôme, joignent leur témoignage à celui d'Origène, si voisin des lieux ; et les traditions de l'iconographie chrétienne s'unissant à celles de la piété, on a de bonne heure adopté la coutume de placer, en mémoire de ce grand fait, un crâne humain au pied de l'image du Sauveur en croix.

Mais levons nos regards vers cet Homme-Dieu, dont la vie s'écoule si rapidement sur l'instrument de son supplice. Le voilà suspendu dans les airs, à la vue de tout Israël, « comme le serpent d'airain que Moïse avait offert aux regards du peuple dans le désert » (Joan. 3, 14) ; mais ce peuple n'a pour Lui que des outrages. Leurs voix insolentes et sans pitié montent jusqu'à lui : « Toi qui détruis le temple de Dieu, et le rebâtis en trois jours, délivre-toi maintenant ; si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix, si tu peux. » (Matth. 17, 40) Puis les indignes pontifes du judaïsme enchérissent encore sur ces blasphèmes : « Il est le sauveur des autres, et il ne peut se sauver lui-même ! Allons ! Roi d'Israël, descends de la croix, et nous croirons en toi ! Tu as mis ta confiance en Dieu ; c'est à lui de te délivrer. N'as-tu pas dit : Je suis le Fils de Dieu ? » (Matth. 27, 42-43) Et les deux voleurs crucifiés avec lui s'unissaient à ce concert d'outrages.

Jamais la terre, depuis quatre mille ans, n'avait reçu de Dieu un bienfait comparable à celui qu'Il daignait lui accorder à cette heure ; et jamais non plus l'insulte à la majesté divine n'était montée vers elle avec tant d'audace.

Nous chrétiens, qui adorons Celui que les Juifs blasphèment, offrons-Lui en ce moment la réparation à laquelle Il a tant de droits. Ces impies Lui reprochent ses divines paroles, et les tournent contre Lui ; rappelons-Lui à notre tour celle-ci qu'Il a dite aussi, et qui doit remplir nos cœurs d'espérance : « Lorsque Je serai élevé de terre, J'attirerai tout à Moi. » (Joan 12, 32) Le moment est venu, Seigneur Jésus, de remplir votre promesse ; attirez-nous à Vous. Nous tenons encore à la terre ; nous y sommes enchaînés par mille intérêts et par mille attraits ; nous y sommes captifs de l'amour de nous-mêmes, et sans cesse notre essor vers Vous en est arrêté ; soyez l'aimant qui nous attire et qui rompe nos liens, afin que nous montions jusqu'à Vous, et que la conquête de nos âmes vienne enfin consoler votre Cœur oppressé.

Cependant on est arrivé, au milieu du jour ; il est la sixième heure, celle que nous appelons midi. Le soleil qui brillait au ciel, comme un témoin insensible, refuse tout à coup sa lumière ; et une nuit épaisse étend ses ténèbres sur la terre entière. Les étoiles paraissent au ciel, les mille voix de la nature s'éteignent et le monde semble prêt à retomber dans le chaos. On dit que le célèbre Denys de l'Aréopage d'Athènes, qui fut plus tard l'heureux disciple du Docteur des Gentils, s'écria, au moment de cette affreuse éclipse : « Ou le Dieu de la nature est dans la souffrance, ou la machine de ce monde est au moment de se dissoudre. » Phlégon, auteur païen, qui écrivait un siècle après, rappelle encore l'épouvante que répandirent dans l'empire romain ces ténèbres inattendues dont l'invasion vint tromper tous les calculs des astronomes.

Un phénomène si imposant, témoignage trop visible du courroux céleste, glace de crainte les plus audacieux blasphémateurs. Le silence succède à tant de clameurs. C'est alors que celui des deux voleurs, dont la croix était à la droite de celle de Jésus, sent le remords et l'espérance naître à la fois dans son cœur. Il ose reprendre son compagnon avec lequel tout à l'heure il insultait l'innocent : « Ne crains-tu point Dieu, lui dit-il, toi non plus qui subis la même condamnation ? Pour nous, c'est justice ; car nous recevons ce que nos actions méritent ; mais celui-ci, il n'a rien fait de mal. » Jésus défendu par un voleur, en ce moment où les docteurs de la loi juive, ceux qui sont assis dans la chaire de Moïse, n'ont pour lui que des outrages ! Rien ne fait mieux sentir le degré d'aveuglement auquel la Synagogue est arrivée. Dymas, ce larron, cet abandonné, figure en ce moment la gentilité qui succombe sous le poids de ses crimes, mais qui bientôt se purifiera en confessant la divinité du crucifié. Il tourne péniblement sa tête vers la Croix de Jésus, et s'adressant au Sauveur : « Seigneur, dit-il, souvenez-vous de moi quand vous serez entré dans votre royaume. » Il croit à la royauté de Jésus, à cette royauté que les prêtres et les magistrats de sa nation tournaient tout à l'heure en dérision. Le calme divin, la dignité de l'auguste victime sur le gibet, lui ont révélé toute sa grandeur ; il Lui donne sa foi, il implore d'elle avec confiance un simple souvenir, lorsque la gloire aura succédé à l'humiliation. Quel chrétien la grâce vient de faire de ce larron ! Et cette grâce, qui oserait dire qu'elle n'a pas été demandée et obtenue par la Mère de miséricorde, en ce moment solennel où elle s'offre dans un même sacrifice avec son fils ? Jésus est ému de rencontrer dans un voleur supplicié pour ses crimes cette foi qu'Il a cherchée en vain dans Israël ; Il répond à son humble prière : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui même tu seras avec Moi dans le Paradis. » (Luc. 23, 43) C'est la deuxième parole de Jésus sur la croix. L'heureux pénitent la recueille dans la joie de son cœur ; il garde désormais le silence et attend, dans l'expiation, l'heure fortunée qui doit le délivrer.

Cependant Marie s'est approchée de la Croix sur laquelle Jésus est attaché. Il n'est point de ténèbres pour le cœur d'une mère qui l'empêchent de reconnaître son fils. Le tumulte s'est apaisé depuis que le soleil a dérobé sa lumière, et les soldats ne mettent pas obstacle à ce douloureux rapprochement. Jésus regarde tendrement Marie, Il voit sa désolation ; et la souffrance de son cœur, qui semblait arrivée au plus haut degré, s'en accroît encore. Il va quitter la vie ; et sa mère ne peut monter jusqu'à Lui, Le serrer dans ses bras, Lui prodiguer ses dernières caresses ! Madeleine est là aussi, éplorée, hors d'elle-même. Les pieds de son Sauveur qu'elle aimait tant, qu'elle arrosait encore de ses parfums il y a quelques jours, ils sont blessés, noyés dans le sang qui en a jailli et qui déjà se fige sur les plaies. Elle peut encore les baigner de ses larmes ; mais ses larmes ne guériront pas. Elle est venue pour voir mourir celui qui récompensa son amour par le pardon. Jean le bien-aimé, le seul Apôtre qui ait suivi son maître jusqu'au Calvaire, est abîmé dans sa douleur ; il se rappelle la prédilection que Jésus daigna lui témoigner, hier encore, au festin mystérieux ; il souffre pour le fils, il souffre pour la mère ; mais son cœur ne s'attend pas au prix inestimable dont Jésus a résolu de payer son amour. Marie de Cléophas a accompagné Marie près de la Croix ; les autres femmes forment un groupe à quelque distance. (Matth. 27, 55)

Tout à coup, au milieu d'un silence qui n'était interrompu que par des sanglots, la voix de Jésus mourant a retenti pour la troisième fois. C'est à sa mère qu'Il s'adresse : « Femme, lui dit-il ; car il n'ose l'appeler sa mère afin de ne pas retourner le glaive dans la plaie de son cœur ; Femme, voilà votre fils. » Il désignait Jean par cette parole. Puis Il ajoute, en s'adressant à Jean lui-même : « Fils, voilà votre mère. » (Joan. 19, 26) Échange douloureux au cœur de Marie, mais substitution fortunée qui assure pour jamais à Jean, et en lui à la race humaine, le bienfait d'une mère. Acceptons ce généreux testament de notre Sauveur qui par son incarnation nous avait procuré l'adoption de son Père céleste, et dans ce moment nous fait don de sa propre mère.

Déjà la neuvième heure (trois heures de l'après-midi) approche ; c'est celle que les décrets éternels ont fixée pour le trépas de l'Homme-Dieu. Jésus éprouve en son âme un nouvel accès de ce cruel abandon qu'Il a ressenti dans le jardin. Il sent tout le poids de la disgrâce de Dieu qu'Il a encourue en se faisant caution pour les pécheurs. L'amertume du calice de la colère de Dieu, qu'il Lui faut boire jusqu'à la lie, Lui cause une défaillance qui s'exprime par ce cri plaintif : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi M'avez-Vous abandonné ? » (Matth. 27, 46) C'est la quatrième parole ; mais cette parole ne ramène pas la sérénité au ciel. Jésus n'ose plus dire : « Mon Père ! » On dirait qu'Il n'est plus qu'un homme pécheur, au pied du tribunal inflexible de Dieu. Cependant une ardeur dévorante consume ses entrailles, et de sa bouche haletante s'échappe à grand-peine cette parole qui est la cinquième : « J'ai soif. » (Joan. 19, 28) Un des soldats vient présenter à ses lèvres mourantes une éponge imbibée de vinaigre ; c'est tout le soulagement que Lui offre dans sa soif brûlante cette terre qu'Il rafraîchit chaque jour de sa rosée, et, dont Il a fait jaillir les fontaines et les fleuves.

Le moment est enfin venu où Jésus doit rendre son âme à son Père. Il parcourt d'un regard les oracles divins qui ont annoncé jusqu'aux moindres circonstances de sa mission ; Il voit qu'il n'en est pas un seul qui n'ait reçu son accomplissement, jusqu'à cette soif qu'Il éprouve, jusqu'à ce vinaigre dont on L'abreuve. Proférant alors la sixième parole, Il dit : « Tout est consommé. » (Joan. 19, 30) Il n'a donc plus qu'à mourir, pour mettre le dernier sceau aux prophéties qui ont annoncé sa mort comme le moyen final de notre rédemption. Mais il faut qu'Il meure en Dieu. Cet homme épuisé, agonisant, qui tout à l'heure murmurait à peine quelques paroles, pousse un cri éclatant qui retentit au loin et saisit à la fois de crainte et d'admiration le centurion romain qui commandait les gardes au pied de la Croix. « Mon Père ! s'écrie-t-il, Je remets mon esprit entre vos mains. » (Luc. 23, 46) Après cette septième et dernière parole, sa tête s'incline sur sa poitrine d'où s'échappe son dernier soupir.

À ce moment terrible et solennel, les ténèbres cessent, le soleil reparaît au ciel ; mais la terre tremble, les pierres éclatent, la roche même du Calvaire se fend entre la Croix de Jésus et celle du mauvais larron ; la crevasse violente est encore visible aujourd'hui. Dans le Temple de Jérusalem, un phénomène effrayant vient épouvanter les prêtres juifs. Le voile du Temple qui cachait le Saint des Saints se déchire de haut en bas, annonçant la fin du règne des figures. Plusieurs tombeaux où reposaient de saints personnages s'ouvrent d'eux-mêmes et les morts qu'ils contenaient vont revenir à la vie. Mais c'est surtout au fond des enfers que le contre-coup de cette mort qui sauve le genre humain se fait sentir. Satan comprend enfin la puissance et la divinité de ce juste contre lequel il a imprudemment ameuté les passions de la Synagogue. C'est son aveuglement qui a fait répandre ce sang dont la vertu délivre le genre humain, et lui rouvre les portes du ciel. Il sait maintenant à quoi s'en tenir sur Jésus de Nazareth, dont il osa approcher au désert pour le tenter. Il reconnaît avec désespoir que ce Jésus est le propre Fils de l'Éternel, et que la rédemption refusée aux anges rebelles vient d'être accordée surabondante à l'homme, par les mérites du sang que lui-même Satan a fait verser sur le Calvaire.

Fils adorable du Père, nous vous adorons expiré sur le bois de votre sacrifice. Votre mort si amère nous a rendu la vie. Nous frappons nos poitrines, à l'exemple de ces Juifs qui avaient attendu votre dernier soupir, et qui rentrent dans la ville émus de componction. Nous confessons que ce sont nos péchés qui Vous ont arraché violemment la vie ; daignez recevoir nos humbles actions de grâces pour l'amour que Vous nous avez témoigné jusqu'à la fin. Vous nous avez aimés en Dieu ; désormais, c'est à nous de Vous servir comme rachetés par votre sang. Nous sommes en votre possession, et Vous êtes notre Seigneur. Marie, votre mère, demeure au pied de la Croix ; rien ne la peut séparer de votre dépouille mortelle. Madeleine est enchaînée à vos pieds glacés par la mort ; Jean et les saintes femmes forment autour de vous un cortège de désolation. Nous adorons encore une fois votre corps sacré, votre sang précieux, votre Croix qui nous a sauvés.

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Horaire estimé de la Passion

Heure

Événement

Jeudi saint

17 h - 18 h

Repas rituel de la Pâque juive

18 h - 18 h 30

Lavement des pieds

18 h 30 - 19 h 30

Repas de fête au cours duquel sont institués la sainte Eucharistie et le sacerdoce

19 h 30 - 20 h 30

Discours après la Cène & Prière sacerdotale

20 h 30 - 21 h

Itinéraire vers le Jardin des Oliviers

21 h - 22 h

Première heure d’Agonie

22 h - 23 h

Deuxième heure d’Agonie

23 h - 24 h

Troisième heure d’Agonie. Réconfort de l’Ange et sueur de Sang

Vendredi saint

00 h - 01 h

Arrestation de Jésus et retour à Jérusalem.

Trahison de Judas et fuite des Apôtres

01 h - 01 h 45

Séance chez Anne et reniement de saint Pierre

01 h 45 - 02 h 30

Première condamnation du Sanhédrin

02 h 30 - 06 h 30

Nuit au cachot

6 h 30 - 7 h

Deuxième condamnation au Sanhédrin

7 h 00 - 7 h 45

Présentation à Pilate

7 h 45 - 8 h 30

Chez Hérode

8 h 30 - 9 h 00

Retour chez Pilate

9 h 00 - 9 h 45

Flagellation, Couronnement d’Épines, Ecce homo

9 h 45 - 10 h 30

Condamnation par Pilate

10 h 30 - 11 h 30

Chemin de Croix

11 h 30 - 12 h

Crucifixion puis Ténèbres

12 h - 15 h

Agonie sur la Croix rythmée par sept paroles

15 h

Mort de Jésus-Christ

15 h 30 - 17 h

Descente de la Croix & Sépulture


La connaissance du processus de coagulation du sang permet aux experts légistes d'attester les points suivants (source : Le Linceul de Turin : Linceul du Christ par Alain Farrando. Éditions de l'Esvelhadou, décembre 2013) :

  • - Le corps a été déposé dans le Linceul environ 2 heures après la mort du crucifié.
  • - Il faut plus de 36 heures pour obtenir une empreinte du sang "décalquée" et non "baveuse" ou "poisseuse", ce que l'on constate sur le Linceul.
  • - Il faut moins de 40 heures de contact entre le cadavre et le Linceul pour qu'il n'y ait pas commencement de putréfaction. Or aucune trace de putréfaction n'est décelable sur le Linceul.

D'où la chronologie suivante :

  • - 15 h : Mort du Christ (d'après l'évangile Matt 27,46).
  • - 17 h : Enveloppement du corps dans le Linceul (environ 2 h après).
  • - Dimanche 5 h du matin (36 h après l’enveloppement) : Temps minimum pour obtenir une empreinte "décalquée" et non "baveuse".
  • - Dimanche 9 h du matin (40 h après l’enveloppement) : Temps maximum avant le début de la putréfaction.

D’après ces estimations, la Résurrection aurait donc eu lieu vers 7 h du matin à plus ou moins 2 h près. D’après la tradition, la Résurrection a eu lieu le 27 mars 33. Or à la latitude de Jérusalem, le 27 mars, le soleil se lève à 5 h 50, à l’heure du soleil.

Donc celui qui est appelé le "Soleil de justice" par le prophète Malachie (III,20), ainsi que dans la troisième leçon des matines du petit office de la Sainte Vierge pendant le temps de carême, est très probablement ressuscité au moment du lever du soleil.

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Méditation pour le 4e mystère douloureux 

Tirée de La douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ
par la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich

Le portement de croix

Jésus est chargé de sa croix

Les archers conduisirent le Sauveur au milieu de la place, et plusieurs esclaves entrèrent par la porte occidentale, portant le bois de la croix qu'ils jetèrent à ses pieds avec fracas. Les deux bras étaient provisoirement attachés à la pièce principale avec des cordes. Les coins, le morceau de bois destiné à soutenir les pieds, l'appendice qui devait recevoir l'écriteau et divers autres objets furent apportés par des valets du bourreau. Jésus s'agenouilla par terre, prés de la croix, l'entoura de ses bras et la baisa trois fois, en adressant à voix basse à son Père un touchant remerciement pour la rédemption du genre humain qui commençait. Comme les prêtres, chez les païens, embrassaient un nouvel autel, le Seigneur embrassait sa croix, cet autel éternel du sacrifice sanglant et expiatoire. Les archers relevèrent Jésus sur ses genoux, et il lui fallut à grand peine charger ce lourd fardeau sur son épaule droite. (…) Il resta à genoux, courbé sous son fardeau. Pendant que Jésus priait, des exécuteurs firent prendre aux deux larrons les pièces transversales de leurs croix, ils les leur placèrent sur le cou et y lièrent leurs mains : les grandes pièces étaient portées par des esclaves. (…) La trompette de la cavalerie de Pilate se fit entendre, et un des Pharisiens à cheval s'approcha de Jésus agenouillé sous son fardeau, et lui dit : « Le temps des beaux discours est passé ; qu'on nous débarrasse de lui ! En avant, en avant ! » On le releva violemment, et il sentit tomber sur ses épaules tout le poids que nous devons porter après lui, suivant ses saintes et véridiques paroles.

Alors commença la marche triomphale du Roi des rois, si ignominieuse sur la terre, si glorieuse dans le ciel. On avait attaché deux cordes au bout de l'arbre de la croix, et deux archers la maintenaient en l'air avec des cordes, pour qu'elle ne tombât pas par terre ; quatre autres tenaient des cordes attachées à la ceinture de Jésus ; son manteau, relevé, était attaché autour de sa poitrine. Le Sauveur, sous le fardeau de ces pièces de bois liées ensemble, me rappela vivement Isaac portant vers la montagne le bois destiné au sacrifice où lui-même devait être immolé. La trompette de Pilate donna le signal du départ, parce que le gouverneur lui-même voulait se mettre à la tête d'un détachement pour prévenir toute espèce de mouvement tumultueux dans la ville. Il était à cheval, revêtu de son armure, et entouré de ses officiers et d'une troupe de cavaliers. Ensuite venait un détachement d'environ trois cents soldats d'infanterie, tous venus des frontières de l'Italie et de la Suisse. En avant du cortège allait un joueur de trompette, qui en sonnait à tous les coins de rue et proclamait la sentence. Quelques pas en arrière marchait une troupe d'hommes et d'enfants qui portaient des cordes, des clous, des coins et des paniers où étaient différents objets ; d'autres, plus robustes, portaient des porches, des échelles et les pièces principales des croix des deux larrons ; puis venaient quelques-uns des Pharisiens à cheval, et un jeune garçon qui portait devant sa poitrine l'inscription que Pilate avait faite pour la croix ; il portait aussi, au haut d'une perche, la couronne d'épines de Jésus, qu'on avait jugé ne pouvoir lui laisser sur la tête pendant le portement de la croix. (…) Enfin s'avançait Notre Seigneur, les pieds nus et sanglants, courbé sous le pesant fardeau de la croix, chancelant, déchiré, meurtri, n'ayant ni mangé, ni bu, ni dormi depuis la Cène de la veille, épuisé par la perte de son sang, dévoré de fièvre, de soif, de souffrances intérieures infinies ; sa main droite soutenait la croix sur l'épaule droite ; sa gauche, fatiguée, faisait par moments un effort pour relever sa longue robe, où ses pieds mal assurés s'embarrassaient. Quatre archers tenaient à une grande distance le bout des cordes attachées à sa ceinture ; les deux archers de devant le tiraient à eux, les deux qui suivaient le poussaient en avant, en sorte qu'il ne pouvait assurer aucun de ses pas et que les cordes l'empêchaient de relever sa robe. Ses mains étaient blessées et gonflées par suite de la brutalité avec laquelle elles avaient été garrottées, précédemment ; son visage était sanglant et enflé, sa chevelure et sa barbe souillée de sang ; son fardeau et ses chaînes pressaient sur son corps son vêtement de laine, qui se collait à ses plaies et les rouvrait. Autour de lui, ce n'était que dérision et cruauté : mais ses souffrances et ses tortures indicibles ne pouvaient surmonter son amour ; sa bouche priait, et son regard éteint pardonnait. (…) Le long du cortège marchaient plusieurs soldats armés de lances ; derrière Jésus venaient les deux larrons, conduits aussi avec des cordes, chacun par deux bourreaux ; ils portaient sur la nuque les pièces transversales de leurs croix, séparées du tronc principal, et leurs bras étendus étaient attachés aux deux bouts. (…) Ils étaient un peu enivrés par suite d'un breuvage qu'on leur avait fait prendre. Cependant le bon larron était très calme ; le mauvais, au contraire, était insolent, furieux et vomissait des imprécations. (…) La moitié des Pharisiens à cheval fermait la marche ; quelques-uns de ces cavaliers couraient ça et là pour maintenir l'ordre. (…)

Jésus fut conduit par une rue excessivement étroite et longeant le derrière des maisons, afin de laisser place au peuple qui se rendait au Temple, et aussi pour ne pas gêner Pilate et sa troupe. La plus grande partie du peuple s'était mise en mouvement aussitôt après la condamnation (…) ; la foule, composée d'un mélange de toute sorte de gens, étrangers, esclaves, ouvriers, femmes et enfants, était encore grande, et on se précipitait en avant de tous les côtés pour voir passer le triste cortège ; l'escorte des soldats romains empêchait qu'on ne s'y joignit, et les curieux étaient obligés de prendre des rues détournées et de courir en avant : la plupart allèrent jusqu'au Calvaire. La rue par laquelle on conduisit Jésus était à peine large de deux pas ; elle passait derrière des maisons, et il y avait beaucoup d'immondices. Il eut beaucoup à souffrir : (…) la populace aux fenêtres l'injuriait ; des esclaves lui jetaient de la boue et des ordures ; de méchants garnements versaient sur lui des vases pleins d'un liquide noir et infect ; des enfants même, excités par ses ennemis, ramassaient des pierres dans leurs petites robes, et couraient à travers le cortège pour les jeter sous ses pieds en l'injuriant. C'était ainsi que les enfants le traitaient, lui qui avait aimé les enfants, qui les avait bénis et déclarés bienheureux.

Première chute de Jésus

La rue, peu avant sa fin, se dirige à gauche, devient plus large et monte un peu ; il y passe un aqueduc souterrain venant de la montagne de Sion ; il longe le forum où courent aussi sous terre des rigoles revêtues en maçonnerie, et il aboutit à la piscine Probatique, près de la porte des Brebis. (…) On trouve avant la montée une espèce d'enfoncement où il y a souvent de l'eau et de la boue quand il a plu, et où l'on a placé une grosse pierre pour faciliter le passage, ce qui se voit souvent dans les rues de Jérusalem, lesquelles sont très inégales en plusieurs endroits. Lorsque Jésus arriva là, il n'avait plus la force de marcher ; comme les archers le tiraient et le poussaient sans miséricorde, il tomba de tout son long contre cette pierre, et la croix tomba prés de lui. Les bourreaux s'arrêtèrent en le chargeant d'imprécations et en le frappant à grands coups de pied ; le cortège s'arrêta un moment en désordre : c'était en vain qu'il tendait la main pour qu'on l'aidât : « Ah ! dit-il, ce sera bientôt fini », et il pria pour ses bourreaux ; mais les Pharisiens crièrent : « Relève-le ; sans cela il mourra dans nos mains. » Des deux côtés du chemin on voyait ça et là des femmes qui pleuraient et des enfants, qui s'effrayaient. Soutenu par un secours surnaturel Jésus releva la tête, et ces hommes abominables, au lieu d'alléger ses souffrances, lui remirent ici la couronne d'épines. Lorsqu'ils l'eurent remis sur ses pieds en le maltraitant, ils replacèrent la croix sur son dos, et il lui fallut pencher de côté, avec des souffrances inouïes, sa tête déchirée par les épines, afin de faire place sur son épaule au fardeau dont il était chargé. C'est avec ce nouvel accroissement à ses tortures qu'il gravit en chancelant la montée que présentait ici la rue devenue plus large.

Deuxième chute de Jésus

La mère de Jésus, toute navrée de douleur, avait quitté le Forum prés d'une heure auparavant, après le prononcé du jugement inique qui condamnait son fils ; elle était accompagnée de Jean et de quelques femmes. Elle avait visité plusieurs endroits sanctifiés par les souffrances du Seigneur, mais lorsque le son de la trompette, l'empressement du peuple et la mise en mouvement du cortège de Pilate annoncèrent le départ pour le Calvaire, elle ne put résister au désir de voir encore son divin fils, et elle pria Jean de la conduire à un des endroits où Jésus devait passer. Ils venaient du quartier de Sion ; ils longèrent un des cotés de la place que Jésus venait de quitter, et passèrent par des portes et des allées ordinairement fermées, mais qu'on avait laissées ouvertes parce que la foule se précipitait dans toutes les directions. Ils passèrent ensuite par le côté occidental d'un palais dont une porte s'ouvrait sur la rue où entra le cortège après la première chute de Jésus. (…) Jean obtint d'un domestique ou d'un portier compatissant la permission d'aller gagner la porte en question avec Marie et ceux qui l'accompagnaient. Un des neveux de Joseph d'Arimathie était avec eux : Suzanne, Jeanne Chusa et Salomé de Jérusalem accompagnaient la sainte Vierge. La mère de Dieu était pâle, les yeux rouges de pleurs, tremblante et se soutenant à peine, (…) enveloppée de la tête aux pieds dans un manteau d'un gris bleuâtre. On entendait déjà le bruit du cortège qui s'approchait, le son de la trompette et la voix du héraut criant le jugement au coin des rues. La porte fut ouverte par le domestique ; le bruit devint plus distinct et plus effrayant. Marie pria et dit à Jean : « Dois-je voir ce spectacle ? Dois-je m'enfuir ? Comment pourrai-je le supporter ? » « Si vous ne restiez pas, répondit Jean, vous vous le reprocheriez amèrement plus tard. » Ils passèrent alors la porte ; elle s'arrêta et regarda à droite sur le chemin qui montait un peu et redevenait uni à l'endroit où était Marie. Hélas ! comme le son de la trompette lui perça le coeur ! Le cortège était encore à quatre-vingts pas de là ; il n'y avait pas de peuple en avant, mais des deux côtés et derrière quelques groupes. Beaucoup de gens de la populace qui avaient quitté le forum les derniers couraient çà et là par des rues détournées pour trouver des places d'où ils pussent voir le cortège. Lorsque les gens qui portaient les instruments du supplice s'approchèrent d'un air insolent et triomphant, la mère de Jésus se prit à trembler et à gémir ; elle joignit ses mains, et un de ces misérables demanda : « Quelle est cette femme qui se lamente ? » Un autre répond : « C'est la mère du Galiléen. » Quand ces scélérats entendirent ces paroles, ils accablèrent de leurs moqueries cette douloureuse mère ; ils la montrèrent au doigt, et l'un d'eux prit dans sa main les clous qui devaient attacher Jésus à la croix, et les présenta à la sainte Vierge d'un air moqueur. Elle regarda Jésus en joignant les mains, et, brisée par la douleur, s'appuya pour ne pas tomber contre la porte, pâle comme un cadavre et les lèvres bleues. Les Pharisiens passèrent sur leurs chevaux, puis l'enfant qui portait l'inscription, puis enfin, à deux pas derrière lui, le fils de Dieu son fils, le très saint, le rédempteur, son bien-aimé Jésus, chancelant, courbé sous son lourd fardeau, détournant douloureusement sa tête couronnée d'épines de la lourde croix qui pesait sur son épaule. Les archers le tiraient en avant avec des cordes ; son visage était livide, sanglant et meurtris, sa barbe inondée d'un sang à moitié figé qui en collait tous les poils ensemble. Ses yeux éteints et ensanglantés, sous l'horrible tresse de la couronne d'épines, jetèrent sur sa douloureuse mère un regard triste et compatissant, et trébuchant sous son fardeau, il tomba pour la seconde fois[1] sur ses genoux et sur ses mains. Marie, sous la violence de sa douleur, ne vit plus ni soldats ni bourreaux : elle ne vit que son fils bien-aimé réduit à ce misérable état ; elle se précipita de la porte de la maison au milieu des archers qui maltraitaient Jésus, tomba à genoux près de lui et le serra dans ses bras. J'entendis les mots : « Mon fils ! Ma mère ! » mais je ne sais s'ils furent prononcés réellement ou seulement en esprit.

Il y eut un moment de désordre : Jean et les saintes femmes voulaient relever Marie. Les archers l'injurièrent ; l'un d'eux lui dit : « Femme, que viens-tu faire ici ? Si tu l'avais mieux élevé il ne serait pas entre nos mains ! » Quelques soldats furent émus. Cependant ils repoussèrent la sainte Vierge en arrière, mais aucun archer ne la toucha. Jean et les femmes l'entourèrent, et elle tomba comme morte sur ses genoux contre la pierre angulaire de la porte, à laquelle le mur s'appuyait. Elle tournait le dos au cortège ; sa mains touchèrent à une certaine hauteur la pierre contre laquelle elle s'affaissa. (…) Les deux disciples qui étaient avec la mère de Jésus l'emportèrent dans l'intérieur de la maison dont la porte fut fermée. Pendant ce temps, les archers avaient relevé Jésus et lui avaient remis d'une autre manière la croix sur les épaules. Les bras de la croix s'étaient détachés : l'un des deux avait glissé et s'était pris dans les cordes. Ce fut celui-ci que Jésus embrassa, de sorte que par derrière la pièce principale penchait davantage vers la terre. (…)

Simon de Cyrène, troisième chute de Jésus

Le cortège arriva à la porte d'un vieux mur intérieur de la ville. Devant cette porte est une place où aboutissent trois rues. Là, Jésus, ayant à passer encore par-dessus une grosse pierre, trébucha et s'affaissa ; la croix roula à terre près de lui ; lui-même, cherchant à s'appuyer sur la pierre, tomba misérablement tout de son long et il ne put plus se relever. Des gens bien vêtus qui se rendaient au Temple passèrent par là et s'écrièrent avec compassion : « Hélas ! le pauvre homme se meurt ! » Il y eut quelque tumulte, on ne pouvait plus remettre Jésus sur ses pieds, et les Pharisiens, qui conduisaient la marche, dirent aux soldats : « Nous ne pourrons pas l'amener vivant, si vous ne trouvez quelqu'un pour porter sa croix. » Ils virent à peu de distance un païen, nommé Simon de Cyrène, accompagné de ses trois enfants, et portant sous le bras un paquet de menues branches, car il était jardinier et venait de travailler dans les jardins situés près du mur oriental de la ville. Chaque année, il venait à Jérusalem pour la fête, avec sa femme et ses enfants, et s'employait à tailler des haies comme d'autres gens de sa profession. Il se trouvait au milieu de la foule dont il ne pouvait se dégager, et quand les soldats reconnurent à son habit que c'était un païen et un ouvrier de la classe inférieure, ils s'emparèrent de lui et lui dirent d'aider le Galiléen à porter sa croix. Il s'en défendit d'abord et montra une grande répugnance, mais il fallut céder à la force. Ses enfants criaient et pleuraient, et quelques femmes qui le connaissaient les prirent avec elles. Simon ressentait beaucoup de dégoût et de répugnance à cause du triste état où se trouvait Jésus et de ses habits tout souillés de boue ; mais Jésus pleurait et le regardait de l'air le plus touchant. Simon l'aida à se relever, et aussitôt les archers attachèrent beaucoup plus en arrière l'un des bras de la croix qu'ils assujettirent sur l'épaule de Simon. Il suivait immédiatement Jésus, dont le fardeau était ainsi allégé. Les archers placèrent aussi autrement la couronne d'épines. Cela fait, le cortège se remit en marche. Simon était un homme robuste, âgé de quarante ans ; (…) deux de ses fils étaient déjà grands ; ils s'appelaient Rufus et Alexandre, et se réunirent plus tard aux disciples. Le troisième était plus petit (…). Simon ne porta pas longtemps la croix derrière Jésus sans se sentir profondément touché.

Véronique et le suaire

Le cortège entra dans une longue rue qui déviait un peu à gauche et où aboutissaient plusieurs rues transversales. Beaucoup de gens bien vêtus se rendaient au Temple et plusieurs s'éloignaient à la vue de Jésus par une crainte pharisaïque de se souiller, tandis que d'autres marquaient quelque pitié. On avait fait environ deux cents pas depuis que Simon était venu porter la croix avec le Seigneur, lorsqu'une femme de grande taille et d'un aspect imposant, tenant une jeune fille par la main, sortit d'une belle maison située à gauche. Elle se jeta au-devant du cortège. C'était Séraphia, femme de Sirach, membre du conseil du Temple, qui fut appelée Véronique, de vera icon (vrai portrait), à cause de ce qu'elle fit en ce jour.

Séraphia avait préparé chez elle un excellent vin aromatisé, avec le pieux désir de le faire boire au Seigneur sur son chemin de douleur. Elle était déjà allée une fois au-devant du cortège : tenant par la main une jeune fille qu'elle avait adoptée, elle courut à côté des soldats, lorsque Jésus rencontra sa sainte mère. Mais il ne lui avait pas été possible de se faire jour à travers la foule et elle était retournée près de sa maison pour y attendre Jésus. Elle s'avança voilée dans la rue : un linge était suspendu sur ses épaules ; la petite fille, âgée d'environ neuf ans, se tenait près d'elle et cacha, à l'approche du cortège, le vase plein de vin. Ceux qui marchaient en avant voulurent la repousser, mais, exaltée par l'amour et la compassion, elle se fraya un passage avec l'enfant qui se tenait à sa robe, traversa la populace, les soldats et les archers, parvint à Jésus, tomba à genoux et lui présenta le linge qu'elle déploya devant lui en disant : « Permettez-moi d'essuyer la face de mon Seigneur. » Jésus prit le linge de la main gauche, l'appliqua contre son visage ensanglanté, puis le rapprochant de la main droite qui tenait le bout de la croix, il pressa ce linge entre ses deux mains et le rendit avec un remerciement. Séraphia le mit sous son manteau après l'avoir baisé et se releva. La jeune fille leva timidement le vase de vin vers Jésus, mais les soldats et les archers ne souffrirent pas qu'il s'y désaltérât. La hardiesse et la promptitude de cette action avaient excité un mouvement dans le peuple, ce qui avait arrêté le cortège pendant près de deux minutes et avait permis à Véronique de présenter le suaire. Les Pharisiens et les archers, irrités de cette pause, et surtout de cet hommage public rendu au Sauveur, se mirent à frapper et à maltraiter Jésus, pendant que Véronique rentrait en hâte dans sa maison.

À peine était-elle rentrée dans sa chambre, qu'elle étendit le suaire sur la table placée devant elle et tomba sans connaissance : la petite fille s'agenouilla près d'elle en sanglotant. Un ami qui venait la voir, la trouva ainsi près du linge déployé où la face ensanglantée de Jésus s'était empreinte d'une façon merveilleuse, mais effrayante. Il fut très frappé de ce spectacle, la fit revenir à elle et lui montra le suaire devant lequel elle se mit à genoux en pleurant et en s'écriant : « Maintenant, je veux tout quitter, car le Seigneur m'a donné un souvenir. » Ce suaire était de laine fine, trois fois plus long que large ; on le portait habituellement autour du cou. C'était l'usage d'aller avec un pareil suaire au-devant des gens affligés, fatigués ou malades, et de leur en essuyer je visage en signe de deuil et de compassion. Véronique garda toujours le suaire pendu au chevet de son lit. Après sa mort, il revint par les saintes femmes à la sainte Vierge, puis à l'Église par les apôtres.

[1] Il y a plus de trois chutes dans les visions d’Anne-Catherine Emmerich. Le chemin de croix traditionnel n’en a retenu que trois.

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Méditation pour le 3e mystère douloureux 

Tirée de La douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ
par la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich

Le couronnement d'épines

Pendant la flagellation de Jésus, Pilate parla plusieurs fois au peuple, qui une fois fit entendre ce cri : « Il faut qu'il meure, quand nous devrions tous mourir aussi ! » Quand Jésus fut conduit au corps de garde, ils crièrent encore : « Qu'on le tue ! qu'on le tue ! » Car il arrivait sans cesse de nouvelles troupes de Juifs que les commissaires des princes des prêtres excitaient à crier ainsi. Il y eut ensuite une pause. Pilate donna des ordres à ses soldats ; les princes des princes et leurs conseillers, qui se tenaient sous des arbres et sous des toiles tendues, assis sur des bancs placés des deux côtés de la rue devant la terrasse de Pilate, se firent apporter à manger et à boire par leurs serviteurs. Pilate, l'esprit troublé par ses superstitions, se retira quelques instants pour consulter ses dieux et leur offrir de l'encens.

La Sainte Vierge et ses amis se retirèrent du forum après avoir recueilli le sang de Jésus. Je les vis entrer avec leurs linges sanglants dans une petite maison peu éloignée bâtie contre un mur. Je ne sais plus à qui elle appartenait. Je ne me souviens pas d'avoir vu Jean pendant la flagellation.

Le couronnement d'épines eut lieu dans la cour intérieure du corps de garde situé contre le forum, au-dessus des prisons. Elle était entourée de colonnes et les portes étaient ouvertes. Il y avait là environ cinquante misérables, valets de geôliers, archers, esclaves et autres gens de même espèce qui prirent une part active aux mauvais traitements qu'eut à subir Jésus. La foule se pressait d'abord autour de l'édifice ; mais il fut bientôt entouré d'un millier de soldats romains, rangés en bon ordre, dont les rires et les plaisanteries excitaient l'ardeur des bourreaux de Jésus comme les applaudissements du public excitent les comédiens.

Au milieu de la cour ils roulèrent la base d'une colonne où se trouvait un trou qui avait dû servir pour assujettir le fût. Ils placèrent dessus un escabeau très bas, qu'ils couvrirent par méchanceté de cailloux pointus et de tessons de pot. Ils arrachèrent les vêtements de Jésus de dessus son corps couvert de plaies, et lui mirent un vieux manteau rouge de soldat qui ne lui allait pas aux genoux et où pendaient des restes de houppes jaunes. Ce manteau se trouvait dans un coin de la chambre : on en revêtait ordinairement les criminels après leur flagellation, soit pour étancher leur sang, soit pour les tourner en dérision. Ils traînèrent ensuite Jésus au siège qu'ils lui avaient préparé et l'y firent asseoir brutalement. C'est alors qu'ils lui mirent la couronne d'épines. Elle était haute de deux largeurs de main, très épaisse et artistement tressée. Le bord supérieur était saillant. Ils la lui placèrent autour du front en manière de bandeau, et la lièrent fortement par derrière. Elle était faite de trois branches d'épines d'un doigt d'épaisseur, artistement entrelacées, et la plupart des pointes étaient à dessein tournées en dedans. Elles appartenaient à trois espèces d'arbustes épineux, ayant quelques rapports avec ce que sont chez nous le nerprun, le prunellier et l'épine blanche. Ils avaient ajouté un bord supérieur saillant d'une épine semblable à nos ronces : c'était par là qu'ils saisissaient la couronne et la secouaient violemment. J'ai vu l'endroit où ils avaient été chercher ces épines. Quand ils l'eurent attachée sur la tête de Jésus, ils lui mirent un épais roseau dans la main. Ils firent tout cela avec une gravité dérisoire, comme s'ils l'eussent réellement couronné roi. Ils lui prirent le roseau des mains, et frappèrent si violemment sur la couronne d'épines que les yeux du Sauveur étaient inondés de sang. Ils s'agenouillèrent devant lui, lui firent des grimaces, lui crachèrent au visage et le souffletèrent en criant : « Salut, Roi des Juifs ! » Puis ils le renversèrent avec son siège en riant aux éclats, et l'y replacèrent de nouveau avec violence.

Je ne saurais répéter tous les outrages qu'imaginaient ces hommes. Jésus souffrait horriblement de la soif ; car les blessures faites par sa barbare flagellation lui avaient donné la fièvre, et il frissonnait ; sa chair était déchirée jusqu'aux os, sa langue était retirée, et le sang sacré qui coulait de sa tête rafraîchissait seul sa bouche brûlante et entrouverte. Jésus fut ainsi maltraité pendant environ une demi-heure, aux rires et aux cris de joie de la cohorte rangée autour du prétoire.

ECCE HOMO

Jésus recouvert du manteau rouge, la couronne d'épines sur la tête, le sceptre de roseau entre ses mains garrottées, fut reconduit dans le palais de Pilate. Il était méconnaissable à cause du sang qui remplissait ses yeux, sa bouche et sa barbe. Son corps n'était qu'une plaie ; il ressemblait à un linge trempé dans du sang.

Il marchait courbé et chancelant ; le manteau était si court qu'il lui fallait se plier en deux pour cacher sa nudité : car lors du couronnement d'épines, ils lui avaient de nouveau arraché tous ses vêtements. Quand il arriva devant Pilate, cet homme cruel ne put s'empêcher de frémir d'horreur et de pitié ; il s'appuya sur un de ses officiers et tandis que le peuple et les prêtres insultaient et raillaient, il s'écria : « Si le diable des Juifs est aussi cruel qu'eux, il ne fait pas bon être en enfer auprès de lui. » Lorsque Jésus eut été traîné péniblement au haut de l'escalier, Pilate s'avança sur la terrasse et on sonna de la trompette pour annoncer que le gouverneur voulait parler : il s'adressa aux princes des prêtres et à tous les assistants, et leur dit : « Je le fais amener encore une fois devant vous, afin que vous sachiez que je ne le trouve coupable d'aucun crime. »

Jésus fut alors conduit prés de Pilate par les archers, de sorte que tout le peuple rassemblé sur le forum pouvait le voir. C'était un spectacle terrible et déchirant, accueilli d'abord par une horreur muette, que cette apparition du fils de Dieu tout sanglant sous sa couronne d'épines, abaissant ses yeux éteints sur les flots du peuple, pendant que Pilate le montrait du doigt et criait aux Juifs : « Voilà l'homme. »

Pendant que Jésus, le corps déchiré, couvert de son manteau de dérision, baissant sa tête inondée de sang et transpercée par les épines, tenant le sceptre de roseau dans ses mains garrottées, courbé en deux pour cacher sa nudité, navré de douleur et de tristesse et pourtant ne respirant qu'amour et mansuétude, était exposé comme un fantôme sanglant devant le palais de Pilate, en face des prêtres et du peuple qui poussaient des cris de fureur, des troupes d'étrangers court vêtus, hommes et femmes, traversaient le forum pour descendre à la piscine des Brebis, afin de prendre part à l'ablution des agneaux de Pâque, dont les bêlements plaintifs se mêlaient sans cesse aux clameurs sanguinaires de la multitude, comme s'ils eussent voulu rendre témoignage en faveur de la vérité qui se taisait. Cependant le véritable Agneau pascal de Dieu, le mystère révélé, mais inconnu de ce saint jour, accomplissait les prophéties et se courbait en silence sur le billot où il devait être immolé.

Les princes des prêtres et leurs adhérents furent saisis de rage à l'aspect de Jésus, et ils crièrent : « Qu'on le fasse mourir ! qu'on le crucifie !N'en avez-vous pas assez ? dit Pilate ; il a été traité de manière à ne plus avoir le désir d'être roi. » Mais ces forcenés criaient toujours plus fort, et tout le peuple faisait entendre ces terribles paroles : « Qu'on le fasse mourir ! qu'on le crucifie ! » Pilate fit encore sonner de la trompette, et dit : « Alors prenez-le et crucifiez-le, car je ne le trouve coupable d'aucun crime. ». Ici, quelques-uns des prêtres s'écrièrent : « Nous avons une loi selon laquelle il doit mourir, car il s'est dit le fils de Dieu ! » Sur quoi Pilate répondit : « Si vous avez des lois d'après lesquelles celui-ci doit mourir, je ne me soucie point d'être Juif. ». Toutefois cette parole « il s'est dit le fils de Dieu » réveilla les craintes superstitieuses de Pilate : il fit conduire Jésus ailleurs, alla à lui et lui demanda d'où il était. Mais Jésus ne répondit pas, et Pilate lui dit : « Tu ne me réponds pas ! Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te faire crucifier et celui de te remettre en liberté ? » Et Jésus répondit : « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi s'il ne t'avait été donné d'en haut : c'est pourquoi celui qui m'a livré à toi a commis un plus grand péché. »

Claudia Procle, que les hésitations de son mari inquiétaient, lui envoya de nouveau son gage pour lui rappeler sa promesse, mais celui-ci lui fit faire une réponse vague et superstitieuse dont le sens était qu'il s'en rapportait à ses dieux. Les ennemis du Sauveur apprirent les démarches de Claudia en sa faveur, et ils firent répandre parmi le peuple que les partisans de Jésus avaient séduit la femme de Pilate ; que, s'il était mis en liberté, il s'unirait aux Romains et que tous les Juifs seraient exterminés.

Pilate dans son irrésolution était comme un homme ivre ; sa raison ne savait plus que faire. Il dit encore une fois aux ennemis de Jésus qu'il ne trouvait en lui rien de criminel, et comme ceux-ci demandèrent sa mort avec plus de violence que jamais, Pilate, troublé, jeté dans l'indécision, tant par la confusion de ses propres pensées que par les songes de sa femme et les graves paroles de Jésus. voulut obtenir du Sauveur une réponse qui le tirât de ce pénible état ; il revint vers lui dans le prétoire et resta seul avec lui. « Serait-ce donc là un Dieu ? », se dit-il à lui-même en regardant Jésus sanglant et défiguré ; puis tout à coup il l'adjura de lui dire s'il était Dieu, s'il était ce roi promis aux Juifs, jusqu'où s'étendait son empire et de quel ordre était sa divinité, lui promettant de lui rendre la liberté s'il lui disait tout cela. Je ne puis répéter que le sens de la réponse que lui fit Jésus. Le Sauveur lui parla avec une sévérité effrayante ; il lui fit voir en quoi consistait sa royauté et son empire ; il lui montra ce que c'était que la vérité, car il lui dit la vérité. Il lui dévoila tout ce que lui, Pilate, avait commis de crimes secrets, lui prédit le sort qui l'attendait, l'exil, la misère et une fin terrible, puis il lui annonça que le Fils de l'homme viendrait un jour prononcer sur lui un juste jugement.

Pilate à moitié effrayé, à moitié irrité des paroles de Jésus, revint sur la terrasse et dit encore qu'il voulait délivrer Jésus ; alors on lui cria : « Si tu le délivres, tu n'es pas l'ami de César, car celui qui veut se faire roi est l'ennemi de César. » D'autres disaient qu'ils l'accuseraient devant l'empereur d'avoir troublé leur fête, qu'il fallait en finir parce qu'ils étaient obligés d'être à dix heures au Temple. Le cri : « Qu'il soit crucifié ! » se faisait entendre de tous les côtes ; il retentissait jusque sur les toits plats du forum ou beaucoup de gens étaient montés. Pilate vit que ses efforts auprès de ces furieux étaient inutiles. Le tumulte et les cris avaient quelque chose d'effrayant, et la masse entière du peuple était dans un tel état d'agitation qu'une insurrection était à craindre. Pilate se fit apporter de l'eau ; un de ses serviteurs la lui versa sur les mains devant le peuple, et il cria au haut de la terrasse : « Je suis innocent du sang de ce juste ; ce sera à vous à en répondre. » Alors s'éleva un cri horriblement unanime de tout le peuple parmi lequel se trouvaient des gens de toutes les parties de la Palestine : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. »

RÉFLEXIONS SUR CES VISIONS

Toutes les fois qu'en méditant sur la douloureuse Passion de Notre-Seigneur, j'entends cet effroyable cri des Juifs : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! », l'effet de cette malédiction solennelle m'est montré et rendu sensible par de merveilleuses et terribles images. Il me semble voir au-dessus du peuple qui rit, un ciel sombre, couvert de nuages sanglants, d'où partent comme des verges et des glaives de feu. C'est comme si cette malédiction pénétrait jusqu'à la moelle de leurs os et atteignait jusqu'aux enfants dans le sein de leur Mère. Tout le peuple me parait enveloppé de ténèbres : leur cri sort de leur bouche comme un trait de feu sombre qui revient sur eux, rentre profondément dans quelques-uns et voltige seulement sur quelques autres.

Ceux-ci sont ceux qui se convertirent après la mort de Jésus : leur nombre fut assez considérable, car, pendant toutes ces horribles souffrances, Jésus et Marie ne cessèrent pas de prier pour le salut des bourreaux, et tous ces affreux traitements ne leur causèrent pas un instant d'irritation. Pendant tout le cours de la Passion du Sauveur, au milieu des tortures les plus cruelles, des injures les plus insolentes et les plus ignobles, de la rage et de l'acharnement sanguinaire de ses ennemis et de leurs suppôts, de l'ingratitude et de la défection de plusieurs de ses adhérents, toutes choses qui concourent à en faire le dernier degré de la souffrance physique et morale, je vois Jésus toujours priant, toujours aimant ses ennemis, toujours implorant leur conversion jusqu'à son dernier soupir ; mais je vois aussi toute cette patience et cette charité enflammer davantage la fureur de ses bourreaux et pousser à bout leur rage parce que tous leurs mauvais traitements ne peuvent arracher à sa bouche ni une plainte, ni un reproche qui puisse excuser leur méchanceté. À la fête d'aujourd'hui ils immolent l'agneau pascal et ils ne savent pas qu'ils immolent le véritable agneau.

Lorsque je tourne mes pensées vers les âmes des ennemis de Jésus et sur celles du Sauveur et de sa sainte Mère, je vois une infinité de démons s'agiter parmi la multitude : je les vois exciter, pousser les Juifs, leur parler à l'oreille, leur entrer dans la bouche, les animer contre Jésus et trembler pourtant à la vue de son amour et de sa patience inaltérable. Mais dans tout ce qu'ils font, il y a quelque chose de désespéré, de confus, de contradictoire : c'est un tiraillement désordonné et insensé dans tous les sens. Autour de Jésus, de Marie, et du petit nombre de saints qui sont là, beaucoup d'anges sont rassemblés ; leur figure et leurs vêtements différent selon leurs fonctions ; leurs actions représentent la consolation, la prière, l'onction ou quelqu'une des œuvres de miséricorde.

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Méditation pour le 2e mystère douloureux 

Tirée de La douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ
par la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich

La flagellation


Pilate, ce juge lâche et irrésolu, avait fait entendre plusieurs fois ces paroles pleines de déraison : « Je ne trouve point de crime en lui : c'est pourquoi je vais le faire flageller et ensuite le mettre en liberté. » Les Juifs, de leur côté, continuaient de crier : « Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! » Toutefois Pilate voulut encore essayer de faire prévaloir sa volonté, et il ordonna de flageller Jésus à la manière des Romains. Alors les archers, frappant et poussant Jésus avec leurs bâtons, le conduisirent sur le forum à travers les flots tumultueux d'une populace furieuse. Au nord du palais de Pilate, à peu de distance du corps de garde, se trouvait, en avant d'une des halles qui entouraient le marché, une colonne où se faisaient les flagellations.

Les exécuteurs vinrent avec des fouets, des verges et des cordes qu'ils jetèrent au pied de la colonne. C'étaient six hommes bruns, plus petits que Jésus, aux cheveux crépus et hérissés, à la barbe courte et peu fournie. Ils portaient pour tout vêtement une ceinture autour du corps, de méchantes sandales et une pièce de cuir, ou de je ne sais quelle mauvaise étoffe, ouverte sur les côtés comme un scapulaire et couvrant la poitrine et le dos ; ils avaient les bras nus. C'étaient des malfaiteurs des frontières de l'Égypte, condamnés pour leurs crimes à travailler aux canaux et aux édifices publics, et dont les plus méchants et les plus ignobles remplissaient les fonctions d'exécuteurs dans le prétoire. Ces hommes cruels avaient déjà attaché à cette même colonne et fouetté jusqu'à la mort de pauvres condamnés. Ils ressemblaient à des bêtes sauvages ou à des démons, et paraissaient à moitié ivres.

Ils frappèrent le Sauveur à coups de poing, le traînèrent avec leurs cordes, quoiqu'il se laissât conduire sans résistance, et l'attachèrent brutalement à la colonne. Cette colonne était tout à fait isolée et ne servait de support à aucun édifice. Elle n'était pas très élevée, car un homme de haute taille aurait pu, en étendant le bras, en atteindre la partie supérieure qui était arrondie et pourvue d'un anneau de fer. Par derrière, à la moitié de sa hauteur se trouvaient encore des anneaux ou des crochets. On ne saurait exprimer avec quelle barbarie ces chiens furieux traitèrent Jésus en le conduisant là ; ils lui arrachèrent le manteau dérisoire d'Hérode et le jetèrent presque par terre. Jésus tremblait et frissonnait devant la colonne.

Quoique se soutenant à peine, il se hâta d'ôter lui-même ses habits avec ses mains enflées et sanglantes. Pendant qu'ils le frappaient et le poussaient, il pria de la manière la plus touchante, et tourna la tête un instant vers sa mère qui se tenait, navrée de douleur, dans le coin d'une des salles du marché ; et comme il lui fallut ôter jusqu'au linge qui ceignait ses reins, il dit en se tournant vers la colonne pour cacher sa nudité : « Détournez vos yeux de moi. » Je ne sais s'il prononça ces paroles ou s'il les dit intérieurement, mais je vis que Marie l'entendit : car, au même instant, elle tomba sans connaissance dans les bras des saintes femmes qui l'entouraient. Jésus embrassa la colonne ; les archers lièrent ses mains élevées en l'air derrière l'anneau de fer qui y était figé, et tendirent tellement ses bras en haut que ses pieds, attachés fortement au bas de la colonne, touchaient à peine la terre.

Le Saint des Saints, dans sa nudité humaine, fut ainsi étendu avec violence sur la colonne des malfaiteurs, et deux de ces furieux, altérés de son sang, commencèrent à flageller son corps sacré de la tête aux pieds. Les premières verges dont ils se servirent semblaient de bois blanc très dur ; peut-être aussi étaient-ce des nerfs de bœuf ou de fortes lanières de cuir blanc.

Notre Sauveur, le Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme, frémissait et se tordait comme un ver sous les coups de ces misérables ; ses gémissements doux et clairs se faisaient entendre comme une prière affectueuse sous le bruit des verges de ses bourreaux. De temps en temps, le cri du peuple et des pharisiens venait comme une sombra nuée d'orage étouffer et emporter ces plaintes douloureuses et pleines de bénédictions ; on criait : « Faites-le mourir ! Crucifiez-le ! » Car Pilate était encore en pourparlers avec le peuple ; et quand il voulait faire entendre quelques paroles au milieu du tumulte populaire, une trompette sonnait pour demander un instant de silence. Alors on entendait de nouveau le bruit des rouets, les sanglots de Jésus, les imprécations des archers et le bêlement des agneaux de Pâques qu'on lavait à peu de distance dans la piscine des Brebis. Quand ils étaient lavés, on les portait, la bouche enveloppée, jusqu'au chemin qui menait au Temple, afin qu'ils ne se salissent pas de nouveau, puis on les conduisait à l'extérieur vers la partie occidentale où ils étaient encore soumis à une ablution rituelle. Ce bêlement avait quelque chose de singulièrement touchant. C'étaient les seules voix à s'unir aux gémissements du Sauveur.

Le peuple juif se tenait à quelque distance du lieu de la flagellation. Les soldats romains étaient postés en différents endroits et surtout du côté du corps de garde. Beaucoup de gens de la populace allaient et venaient, silencieux ou l'insulte à la bouche ; quelques-uns se sentirent touchés, et il semblait qu'un rayon partant de Jésus les frappait. Je vis d'infâmes jeunes gens presque nus, qui préparaient des verges fraîches près du corps de garde ; d'autres allaient chercher des branches d'épine.

Quelques archers des Princes des Prêtres s'étaient mis en rapport avec les bourreaux et leur donnaient de l'argent. On leur apporta aussi une cruche pleine d'un épais breuvage rouge dont ils burent jusqu'à s'enivrer. Au bout d'un quart d'heure, les deux bourreaux qui flagellaient Jésus furent remplacés par deux autres. Le corps du Sauveur était couvert de taches noires, bleues et rouges, et son sang coulait par terre ; il tremblait et son corps était agité de mouvements convulsifs. Les injures et les moqueries se faisaient entendre de tous côtés. Il avait fait froid cette nuit ; depuis le matin jusqu'à présent, le ciel était resté couvert : par intervalles, il tombait un peu de grêle, au grand étonnement du peuple. Vers midi, le ciel s'éclaircit et le soleil brilla.

Le second couple de bourreaux tomba avec une nouvelle rage sur Jésus ; ils avaient une autre espèce de baguettes ; elles étaient comme des bâtons d'épines avec des nœuds et des pointes. Leurs coups déchirèrent tout le corps de Jésus ; son sang jaillit à quelque distance, et leurs bras en étaient arrosés. Jésus gémissait, priait et tremblait. Plusieurs étrangers passèrent dans le forum sur des chameaux et regardèrent avec effroi et avec tristesse, lorsque le peuple leur expliqua ce qui se passait. C'étaient des voyageurs dont quelques-uns avaient reçu le baptême de Jean ou entendu les sermons de Jésus sur la montagne. Le tumulte et les cris ne cessaient pas près de la maison de Pilate.

De nouveaux bourreaux frappèrent Jésus avec des fouets : c'étaient des lanières au bout desquelles étaient des crochets de fer qui enlevaient des morceaux de chair à chaque coup. Hélas ! qui pourrait rendre ce terrible et douloureux spectacle ? Leur rage n'était pourtant pas encore satisfaite : ils délièrent Jésus et l'attachèrent de nouveau, le dos tourné à la colonne. Comme il ne pouvait plus se soutenir, ils lui passèrent des cordes sur la poitrine, sous les bras et au-dessous des genoux, et attachèrent aussi ses mains derrière la colonne. Tout son corps se contractait douloureusement : il était couvert de sang et de plaies. Alors ils fondirent de nouveau sur lui comme des chiens furieux. L'un d'eux tenait une verge plus déliée, dont il frappait son visage. Le corps du Sauveur n'était plus qu'une plaie ; il regardait ses bourreaux avec ses yeux pleins de sang et semblait demander merci ; mais leur rage redoublait, et les gémissements de Jésus devenaient de plus en plus faibles.

L'horrible flagellation avait duré près de trois quarts d'heure, lorsqu'un étranger de la classe inférieure, parent de l'aveugle Ctésiphon guéri par Jésus, se précipita vers le derrière de la colonne avec un couteau en forme de faucille ; il cria d'une voir indignée : « Arrêtez ! ne frappez pas cet innocent jusqu'à le faire mourir ! » Les bourreaux, qui étaient ivres, s'arrêtèrent étonnés ; il coupa rapidement les cordes assujetties derrière la colonne qui retenaient Jésus, puis il s'enfuit et se perdit dans la foule. Jésus tomba presque sans connaissance au pied de la colonne sur la terre toute baignée de son sang. Les exécuteurs le laissèrent là, s'en allèrent boire, et appelèrent des valets de bourreau qui étaient occupés dans le corps de garde à tresser la couronne d'épines.

Comme Jésus, couvert de plaies saignantes, s'agitait convulsivement au pied de la colonne, je vis quelques filles perdues, à l'air effronté, s'approcher de lui en se tenant par les mains. Elles s'arrêtèrent un moment et le regardèrent avec dégoût. Dans ce moment, la douleur de ses blessures redoubla et il leva vers elles sa face meurtrie. Elles s'éloignèrent ; les soldats et les archers leur adressèrent en riant des paroles indécentes.

Je vis à plusieurs reprises, pendant la flagellation, des anges en pleurs entourer Jésus, et j'entendis sa prière pour nos péchés, qui montait constamment vers son Père au milieu de la grêle de coups qui tombait sur lui. Pendant qu'il était étendu dans son sang au pied de la colonne, je vis un ange lui présenter quelque chose de lumineux qui lui rendit des forces. Les archers revinrent et le frappèrent avec leurs pieds et leurs bâtons, lui disant de se relever parce qu'ils n'en avaient pas fini avec ce roi. Jésus voulut prendre sa ceinture qui était à quelque distance : alors ces misérables la poussèrent avec le pied de côté et d'autre, en sorte que le pauvre Jésus fut obligé de se traîner péniblement sur le sol, dans sa nudité sanglante, comme un ver à moitié écrasé, pour pouvoir atteindre sa ceinture et en couvrir ses reins déchirés. Quand ils l'eurent remis sur ses jambes tremblantes, ils ne lui laissèrent pas le temps de remettre sa robe, qu'ils jetèrent seulement sur ses épaules nues, et avec laquelle il essuya le sang qui coulait sur son visage, pendant qu'ils le conduisaient en hâte au corps de garde, en lui faisait faire un détour. Ils auraient pu s'y rendre plus directement parce que les halles et le bâtiment qui était en face du forum étaient ouverts, en sorte qu'on pouvait voir le passage sous lequel les deux larrons et Barabbas étaient emprisonnés ; mais ils le conduisirent devant le lieu où siégeaient les Princes des Prêtres qui s'écrièrent : « Qu'on le fasse mourir ! Qu'on le fasse mourir ! » et ce détournèrent avec dégoût. Puis ils le menèrent dans la cour intérieure du corps de garde. Lorsque Jésus entra, il n'y avait pas de soldats, mais des esclaves, des archers, des goujats, enfin le rebut de la population.

Comme le peuple était dans une grande agitation, Pilate avait fait venir un renfort de la garnison romaine de la citadelle Antonia. Ces troupes, rangées en bon ordre, entouraient le corps de garde. Elles pouvaient parler, rire et se moquer de Jésus ; mais il leur était interdit de quitter leurs rangs. Pilate voulait par-là tenir le peuple en respect. Il y avait bien un millier d'hommes.

Marie pendant la flagellation

Je vis la sainte Vierge en extase continuelle pendant la flagellation de notre divin Rédempteur ; elle vit et souffrit intérieurement avec un amour et une douleur indicibles tout ce que souffrait son fils. Souvent de faibles gémissements sortaient de sa bouche ; ses yeux étaient rouges de larmes. Elle était voilée et étendue dans les bras de Marie d'Héli. Marie de Cléophas, fille de Marie d'Héli était aussi là et se tenait presque toujours au bras de sa mère. Les saintes amies de Marie et de Jésus étaient voilées, tremblantes de douleur et d'inquiétude, serrées autour de la sainte Vierge et poussant de faibles gémissements comme si elles eussent attendu leur propre sentence de mort. Marie avait une longue robe blanche et par-dessus un grand manteau de laine blanche avec un voile d'un blanc approchant du jaune. Madeleine était bouleversée et terrassée par la douleur ; ses cheveux étaient épars sous son voile.

Lorsque Jésus, après la Flagellation, tomba au pied de la colonne, je vis Claudia Procle, la femme de Pilate, envoyer à la mère de Dieu de grandes pièces de toile. Je ne sais si elle croyait que Jésus serait délivré et que cette toile serait nécessaire à sa mère pour panser ses blessures, ou si la païenne compatissante savait l'usage auquel la sainte Vierge emploierait son présent. Marie, revenue à elle, vit son fils tout déchiré conduit par les archers : il essuya ses yeux pleins de sang pour regarder sa mère. Elle étendit les mains vers lui et suivit des yeux la trace sanglante de ses pieds. Je vis bientôt Marie et Madeleine, comme le peuple se portait d'un autre côté, s'approcher de la place où Jésus avait été flagellé : cachées par les autres saintes femmes et par quelques personnes bien intentionnées qui les entouraient, elles se prosternèrent à terre près de la colonne et essuyèrent partout le sang sacré de Jésus avec les linges qu'avait envoyés Claudia Procle. Jean n'était pas en ce moment près des saintes femmes qui étaient à peu près au nombre de vingt. Le fils de Siméon, celui de Véronique, celui d'Obed, Aram et Themni, neveu d'Arimathie, étaient occupés dans le Temple, pleins de tristesse et d'angoisse. Il était environ neuf heures du matin lorsque finit la flagellation.

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Méditation pour le 1er mystère douloureux 

 

Tirée de L’année liturgique
de Dom Prosper Guéranger, osb
 

De l’agonie de Jésus au jardin des oliviers
à la comparution devant Pilate et Hérode

 
Jésus traverse le torrent de Cédron, et gravit avec ses disciples la montagne des Oliviers. Arrivé au lieu nommé Gethsémani, il entre dans un jardin où souvent il avait conduit ses Apôtres pour s'y reposer avec eux. À ce moment, un saisissement douloureux s'empare de son âme ; sa nature humaine éprouve comme une suspension de cette béatitude que lui procurait l'union avec la divinité. Elle sera soutenue intérieurement jusqu'à l'entier accomplissement du sacrifice, mais elle portera tout le fardeau qu'elle peut porter. Jésus se sent pressé de se retirer à l'écart ; dans son abattement, il veut fuir les regards de ses disciples. Il ne prend avec lui que Pierre, Jacques et Jean, témoins naguère de sa glorieuse transfiguration. Seront-ils plus fermes que les autres en face de l'humiliation de leur Maître ? Les paroles qu'il leur adresse montrent assez quelle révolution subite vient de s'accomplir dans son âme.
Lui dont le langage était si calme tout à l'heure, dont les traits étaient si sereins, la voix si affectueuse, voici maintenant qu'il leur dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ; restez ici et veillez avec moi. » (Matth. 26, 38)

Il les quitte, et se dirige vers une grotte située à un jet de pierre, et qui conserve encore aujourd'hui la mémoire de la terrible scène dont elle fut témoin. Là Jésus se prosterne la face contre terre, et s'écrie : « Mon Père, tout vous est possible ; éloignez de moi ce calice ; néanmoins que votre volonté se fasse, et non la mienne. » (Marc. 14, 36). En même temps une sueur de sang s'échappait de ses membres et baignait la terre. Ce n'était plus un abattement, un saisissement : c'était une agonie. Alors Dieu envoie un secours à cette nature expirante, et c'est un Ange qu'il charge de la soutenir. Jésus est traité comme un homme ; et son humanité, toute brisée qu'elle est, doit, sans autre aide sensible que celle qu'il reçoit de cet Ange que la tradition nous dit avoir été Gabriel, se relever et accepter de nouveau le calice qui lui est préparé. Et pourtant, quel calice que celui qu'il va boire ! toutes les douleurs de l'âme et du corps, avec tous les brisements du cœur ; les péchés de l'humanité tout entière devenus les siens et criant vengeance contre lui ; l'ingratitude des hommes qui rendra inutile pour beaucoup le sacrifice qu'il va offrir. Il faut que Jésus accepte toutes ces amertumes, en ce moment où il semble, pour ainsi dire, réduit à la nature humaine ; mais la vertu de la divinité qui est en lui le soutient, sans lui épargner aucune angoisse. Il commence sa prière en demandant de ne pas boire le calice ; il la termine en assurant son Père qu'il n'a point d'autre volonté que la sienne.

Jésus se lève donc, laissant sur la terre les traces sanglantes de la sueur que la violence de son agonie a fait couler de ses membres ; ce ne sont là cependant que les prémices de ce sang rédempteur qui est notre rançon. Il va vers ses trois disciples et les trouve endormis. « Quoi ! leur dit-il, vous n'avez pu veiller une heure avec moi ? » (Matth. 26, 40). L'abandon des siens commence déjà pour lui. Il retourne deux fois encore à la grotte, où il fait la même prière désolée et soumise ; deux fois il en revient, et c'est pour rencontrer toujours la même insensibilité dans ces hommes qu'il avait choisis pour veiller près de lui. « Dormez donc, leur dit-il, et reposez-vous ; voilà l'heure où le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. » Puis, ranimant toutes, ses forces avec un courage sublime : « Levez-vous, dit-il ; marchons ; celui qui me trahit est près d'ici. » (Matth. 26, 45-46)

Il parlait encore, et tout à coup le jardin est envahi par une troupe de gens armés, portant des flambeaux et conduits par Judas. La trahison se consomme par la profanation du signe de l'amitié. « Judas ! tu trahis le Fils de l'homme par un baiser ! » (Luc. 22,48) Paroles si vives et si touchantes qu'elles auraient dû abattre ce malheureux aux pieds de son Maître ; mais il n'était plus temps. Le lâche n'eût pas osé braver la soldatesque qu'il avait amenée. Mais les gens du grand-prêtre ne mettront pas la main sur Jésus qu'il ne l'ait permis. Déjà une seule parole sortie de sa bouche les a renversés par terre ; Jésus permet qu'ils se relèvent, puis il leur dit avec la majesté d'un roi : Si c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-ci se retirer. Vous êtes venus avec des armes pour me saisir, moi qui tous ces jours me tenais dans le Temple sans que vous ayez tenté de m'arrêter ; mais c'est maintenant votre heure et le règne des ténèbres. Et se tournant vers Pierre qui avait tiré l'épée : Est-ce que je ne pourrais pas, si je le voulais, prier mon Père qui m'enverrait aussitôt plus de douze légions d'Anges ? Mais alors comment s'accompliraient les Écritures ? (Joan. 18, 8 ; Luc. 21, 52-53 ; Matth. 26, 53).
Après ces paroles, Jésus se laisse emmener. C'est alors que les apôtres, découragés et saisis de frayeur, se dispersent ; et pas un ne s'attache aux pas de son Maître, si ce n'est Pierre qui suivait de loin avec un autre disciple. La vile soldatesque qui entraînait Jésus lui faisait parcourir cette même route qu'il avait suivie le dimanche précédent lorsque le peuple vint au-devant de lui avec des palmes et des branches d'olivier. On traversa le torrent de Cédron ; et la tradition de l'Église de Jérusalem porte que les soldats y précipitèrent le Sauveur qu'ils traînaient avec brutalité. Ainsi s'accomplissait la prédiction de David sur le Messie : « Il boira en passant de l'eau du torrent. » (Ps. 109)

Cependant on est arrivé sous les remparts de Jérusalem. La porte s'ouvre devant le divin prisonnier ; mais la ville, enveloppée des ombres de la nuit, ignore encore l'attentat qui vient de s'accomplir. C'est demain seulement qu'elle apprendra, au lever du jour, que Jésus de Nazareth, le grand Prophète, est tombé entre les mains des princes des prêtres et des pharisiens. La nuit est avancée ; cependant le soleil tardera longtemps encore à paraître. Les ennemis de Jésus ont projeté de le livrer dans la matinée au gouverneur Ponce-Pilate, comme un perturbateur de la tranquillité publique ; mais en attendant ils veulent le juger et le condamner comme un coupable en matière religieuse. Leur tribunal a le droit de connaître des causes de cette nature, bien que ses sentences ne puissent pas s'élever jusqu'à la peine capitale. On conduit donc Jésus chez Anne, beau-père du grand-prêtre Caïphe où, selon les dispositions qui avaient été prises, devait avoir lieu un premier interrogatoire. Ces hommes de sang avaient passé la nuit sans prendre aucun repos. Depuis le départ de leurs gardes pour le jardin des Oliviers, ils avaient compté les moments, incertains qu'ils étaient de l'issue du complot ; on leur amène enfin leur proie ; leurs désirs cruels vont être satisfaits.

Maintenant le voilà trahi, enchaîné, conduit captif dans la ville sainte, pour y consommer son sacrifice. Adorons et aimons ce Fils de Dieu qui pouvait, par la moindre de ces humiliations, nous sauver tous, et qui n'est encore qu'au début du grand acte de dévouement que son amour pour nous lui a fait accepter.

Le soleil s'est levé sur Jérusalem ; mais les pontifes et les docteurs de la loi n'ont pas attendu sa lumière pour satisfaire leur haine contre Jésus. Anne, qui avait d'abord reçu l'auguste prisonnier, l'a fait conduire chez son gendre Caïphe. L'indigne pontife a osé faire subir un interrogatoire au Fils de Dieu. Jésus, dédaignant de répondre, a reçu un soufflet d'un des valets. De faux témoins avaient été préparés ; ils viennent déposer leurs mensonges à la face de celui qui est la Vérité ; mais leurs témoignages ne s'accordent pas. Alors le grand-prêtre, voyant que le système qu'il a adopté pour convaincre Jésus de blasphème n'aboutit qu'à démasquer les complices de sa fraude, veut tirer de la bouche même du Sauveur le délit qui doit le rendre justiciable de la Synagogue. « Je vous adjure, par le Dieu vivant, de répondre. Êtes-vous le Christ Fils de Dieu ? » (Matth. 26, 63) Telle est l'interpellation que le pontife adresse au Messie. Jésus, voulant nous apprendre les égards qui sont dus à l'autorité, aussi longtemps qu'elle en conserve les titres, sort de son silence et répond avec fermeté : Vous l'avez dit : je le suis ; au reste, je vous déclare qu'un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Vertu de Dieu et venant sur les nuées du ciel (Matth. 26, 64 ; Marc 14, 62). À ces mots, le pontife sacrilège se lève, il déchire ses vêtements et s'écrie : « Il a blasphémé ! qu'avons-nous besoin de témoins ? Vous venez d'entendre le blasphème, que vous en semble ? » De toutes parts, dans la salle, on crie : « Il mérite la mort ! » (Matth. 26, 65-66)

Le propre Fils de Dieu est descendu sur la terre pour rappeler à la vie l'homme qui s'était précipité dans la mort ; et par le plus affreux renversement, c'est l'homme qui, en retour, ose traduire à son tribunal ce Verbe éternel et le juge digne de mort. Et Jésus garde le silence, et il n'anéantit pas dans sa colère ces hommes aussi audacieux qu'ils sont ingrats ! Répétons en ce moment ces touchantes paroles par lesquelles l'Église grecque interrompt souvent aujourd'hui la lecture du récit de la Passion : « Gloire à votre patience, Seigneur ! »

À peine ce cri épouvantable : « Il mérite la mort ! » s'est-il fait entendre que les valets du grand-prêtre se jettent sur Jésus. Ils lui crachent au visage, et lui ayant ensuite bandé les yeux, ils lui donnent des soufflets, en lui disant « Prophète, devine qui t'a frappé. » (Luc. 22,64) Tels sont les hommages de la Synagogue au Messie dont l'attente la rend si fière. La plume hésite à répéter le récit de tels outrages faits au Fils de Dieu ; et cependant ceci n'est que le commencement des indignités qu'a dû subir le Rédempteur.

Dans le même temps, une scène plus affligeante encore pour le cœur de Jésus se passe hors de la salle, dans la cour du grand-prêtre. Pierre, qui s'y est introduit, se trouve aux prises avec les gardes et les gens de service qui l'ont reconnu pour un Galiléen de la suite de Jésus. L'apôtre, déconcerté et craignant pour sa vie, abandonne lâchement son maître et va jusqu'à affirmer par serment qu'il ne le connait même pas. Triste exemple du châtiment réservé à la présomption ! Mais, ô miséricorde de Jésus ! les valets du grand-prêtre l'entraînent vers le lieu où se tenait l'Apôtre ; il lance sur cet infidèle un regard de reproche et de pardon ; Pierre s'humilie et pleure. Il sort à ce moment de ce palais maudit ; et désormais tout entier à ses regrets, il ne se consolera plus qu'il n'ait revu son maître ressuscité et triomphant. Qu’il soit donc notre modèle, ce disciple pécheur et converti, en ces heures de compassion où la sainte Église veut que nous soyons témoins des douleurs toujours croissantes de notre Sauveur ! Pierre se retire ; car il craint sa faiblesse ; restons, nous, jusqu'à la fin ; nous n'avons rien à redouter ; et daigne le regard de Jésus, qui fond les cœurs les plus durs, se diriger vers nous !
Cependant les princes des prêtres, voyant que le jour commence à luire, se disposent à traduire Jésus devant le gouverneur romain. Ils ont instruit sa cause comme celle d'un blasphémateur, mais il n'est pas en leur pouvoir de lui appliquer la loi de Moïse, selon laquelle il devrait être lapidé. Jérusalem n'est plus libre, et ses propres lois ne la régissent plus. Le droit de vie et de mort n'est plus exercé que par les vainqueurs, et toujours au nom de César. Comment ces pontifes et ces docteurs ne se rappellent-ils pas en ce moment l'oracle de Jacob mourant, qui déclara que le Messie viendrait lorsque le sceptre serait enlevé à Juda ? Mais une noire jalousie les a égarés ; et ils ne sentent pas non plus que le traitement qu'ils vont faire subir à ce Messie se trouve décrit par avance dans les prophéties qu'ils lisent et dont ils sont les gardiens.

Le bruit qui se répand dans la ville que Jésus a été saisi cette nuit, et qu'on se dispose à le traduire devant le gouverneur, arrive aux oreilles du traitre Judas. Ce misérable aimait l'argent ; mais il n'avait aucun motif de désirer la mort de son maître. Il connaissait le pouvoir surnaturel de Jésus et se flattait peut-être que les suites de sa trahison seraient promptement arrêtées par celui à qui la nature et les éléments ne résistaient jamais. Maintenant qu'il voit Jésus aux mains de ses plus cruels ennemis, et que tout annonce un dénouement tragique, un remords violent s'empare de lui ; il court au Temple et va jeter aux pieds des princes des prêtres ce fatal argent qui a été le prix du sang. On dirait que cet homme est converti et qu'il va implorer son pardon. Hélas ! il n'en est rien. Le désespoir est le seul sentiment qui lui reste, et il a hâte d'aller mettre fin à ses jours. Le souvenir de tous les appels que Jésus fit à son cœur, hier encore, durant la Cène et jusque dans le jardin, loin de lui donner confiance, ne sert qu'à l'accabler ; et pour avoir douté d'une miséricorde qu'il devrait cependant connaître, il se précipite dans l'éternelle damnation, au moment même où le sang qui lave tous les crimes a déjà commencé, de couler.

Or les princes des prêtres, conduisant avec eux Jésus enchaîné, se présentent au gouverneur Pilate, demandant d'être entendus sur une cause criminelle. Le gouverneur paraît, et leur dit avec une sorte d'ennui : « Quelle accusation apportez-vous contre cet homme ? — Si ce n'était pas un malfaiteur, répondent-ils, nous ne vous l'aurions pas livré. » Le mépris et le dégoût se trahissent déjà dans les paroles du gouverneur, et l'impatience dans la réponse que lui adressent les princes des prêtres. On voit que Pilate se soucie peu d'être le ministre de leurs vengeances : « Prenez-le, leur dit-il, et jugez-le selon votre loi. — Mais, répondent ces hommes de sang, il ne nous est pas permis de faire mourir personne. » (Joan. 18, 29-32)

Pilate, qui était sorti du Prétoire pour parler aux ennemis du Sauveur, y rentre et fait introduire Jésus. Le Fils de Dieu et le représentant du monde païen sont en présence. « Êtes-vous donc le roi des Juifs ? demande Pilate. — Mon royaume n'est pas ce monde, répond Jésus ; il n'a rien de commun avec ces royaumes formés par la violence ; sa source est d'en haut. Si mon royaume était de ce monde, j'aurais des soldats qui ne m'eussent pas laissé tomber au pouvoir des Juifs. Bientôt, à mon tour, j'exercerai l'empire terrestre ; mais à cette heure mon royaume n'est pas d'ici-bas. — Vous être donc roi, enfin ? reprend Pilate. — Oui ; je suis roi. » dit le Sauveur. Après avoir confessé sa dignité auguste, l'Homme-Dieu fait un effort pour élever ce Romain au-dessus des intérêts vulgaires de sa fortune ; il lui propose un but plus digne de l'homme que la recherche des honneurs de la terre. « Je suis venu en ce monde, lui dit-il, pour rendre témoignage à la Vérité ; quiconque est de la Vérité écoute ma voix. — Et qu'est-ce que la Vérité ? » reprend Pilate ; et sans attendre la réponse à sa question, pressé d'en finir, il laisse Jésus, et va retrouver les accusateurs. « Je ne reconnais en cet homme aucun crime » (Joan, 18,-33-38), leur dit-il. Ce païen avait cru rencontrer en Jésus un docteur de quelque secte juive dont les enseignements ne valaient pas la peine d'être écoutés, mais en même temps un homme inoffensif dans lequel on ne pouvait, sans injustice, chercher un homme dangereux.

À peine Pilate a-t-il exprimé son avis favorable sur Jésus, qu'un amas d'accusations est produit contre ce Roi des Juifs par les princes des prêtres. Le silence de Jésus, au milieu de tant d'atroces mensonges, émeut le gouverneur : « Mais n'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu'ils disent contre vous ? » Cette parole, d'un intérêt visible, n'enlève point Jésus à son noble silence ; mais elle provoque de la part de ses ennemis une nouvelle explosion de fureur. Il agite le peuple, s'écrient les princes des prêtres ; il va prêchant dans toute la Judée, depuis la Galilée jusqu'ici (Matth. 27, 13-14 ; Luc. 23, 5). Dans ce mot de Galilée, Pilate croit voir un trait de lumière. Hérode, tétrarque de Galilée, est en ce moment à Jérusalem. Il faut lui remettre Jésus ; il est son sujet ; et cette cession d'une cause criminelle débarrassera le gouverneur, en même temps qu'elle rétablira la bonne harmonie entre Hérode et lui.

Le Sauveur est donc traîné dans les rues de Jérusalem, du prétoire au palais d'Hérode. Ses ennemis l'y poursuivent avec la même rage, et Jésus garde le même silence. Il ne recueille là que le mépris du misérable Hérode, du meurtrier de Jean-Baptiste ; et bientôt les habitants de Jérusalem le voient reparaître sous la livrée d'un insensé, entraîné de nouveau vers le prétoire.

 

 

 

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