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Méditation pour le 4e mystère douloureux 

Tirée de La douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ
par la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich

Le portement de croix

Jésus est chargé de sa croix

Les archers conduisirent le Sauveur au milieu de la place, et plusieurs esclaves entrèrent par la porte occidentale, portant le bois de la croix qu'ils jetèrent à ses pieds avec fracas. Les deux bras étaient provisoirement attachés à la pièce principale avec des cordes. Les coins, le morceau de bois destiné à soutenir les pieds, l'appendice qui devait recevoir l'écriteau et divers autres objets furent apportés par des valets du bourreau. Jésus s'agenouilla par terre, prés de la croix, l'entoura de ses bras et la baisa trois fois, en adressant à voix basse à son Père un touchant remerciement pour la rédemption du genre humain qui commençait. Comme les prêtres, chez les païens, embrassaient un nouvel autel, le Seigneur embrassait sa croix, cet autel éternel du sacrifice sanglant et expiatoire. Les archers relevèrent Jésus sur ses genoux, et il lui fallut à grand peine charger ce lourd fardeau sur son épaule droite. (…) Il resta à genoux, courbé sous son fardeau. Pendant que Jésus priait, des exécuteurs firent prendre aux deux larrons les pièces transversales de leurs croix, ils les leur placèrent sur le cou et y lièrent leurs mains : les grandes pièces étaient portées par des esclaves. (…) La trompette de la cavalerie de Pilate se fit entendre, et un des Pharisiens à cheval s'approcha de Jésus agenouillé sous son fardeau, et lui dit : « Le temps des beaux discours est passé ; qu'on nous débarrasse de lui ! En avant, en avant ! » On le releva violemment, et il sentit tomber sur ses épaules tout le poids que nous devons porter après lui, suivant ses saintes et véridiques paroles.

Alors commença la marche triomphale du Roi des rois, si ignominieuse sur la terre, si glorieuse dans le ciel. On avait attaché deux cordes au bout de l'arbre de la croix, et deux archers la maintenaient en l'air avec des cordes, pour qu'elle ne tombât pas par terre ; quatre autres tenaient des cordes attachées à la ceinture de Jésus ; son manteau, relevé, était attaché autour de sa poitrine. Le Sauveur, sous le fardeau de ces pièces de bois liées ensemble, me rappela vivement Isaac portant vers la montagne le bois destiné au sacrifice où lui-même devait être immolé. La trompette de Pilate donna le signal du départ, parce que le gouverneur lui-même voulait se mettre à la tête d'un détachement pour prévenir toute espèce de mouvement tumultueux dans la ville. Il était à cheval, revêtu de son armure, et entouré de ses officiers et d'une troupe de cavaliers. Ensuite venait un détachement d'environ trois cents soldats d'infanterie, tous venus des frontières de l'Italie et de la Suisse. En avant du cortège allait un joueur de trompette, qui en sonnait à tous les coins de rue et proclamait la sentence. Quelques pas en arrière marchait une troupe d'hommes et d'enfants qui portaient des cordes, des clous, des coins et des paniers où étaient différents objets ; d'autres, plus robustes, portaient des porches, des échelles et les pièces principales des croix des deux larrons ; puis venaient quelques-uns des Pharisiens à cheval, et un jeune garçon qui portait devant sa poitrine l'inscription que Pilate avait faite pour la croix ; il portait aussi, au haut d'une perche, la couronne d'épines de Jésus, qu'on avait jugé ne pouvoir lui laisser sur la tête pendant le portement de la croix. (…) Enfin s'avançait Notre Seigneur, les pieds nus et sanglants, courbé sous le pesant fardeau de la croix, chancelant, déchiré, meurtri, n'ayant ni mangé, ni bu, ni dormi depuis la Cène de la veille, épuisé par la perte de son sang, dévoré de fièvre, de soif, de souffrances intérieures infinies ; sa main droite soutenait la croix sur l'épaule droite ; sa gauche, fatiguée, faisait par moments un effort pour relever sa longue robe, où ses pieds mal assurés s'embarrassaient. Quatre archers tenaient à une grande distance le bout des cordes attachées à sa ceinture ; les deux archers de devant le tiraient à eux, les deux qui suivaient le poussaient en avant, en sorte qu'il ne pouvait assurer aucun de ses pas et que les cordes l'empêchaient de relever sa robe. Ses mains étaient blessées et gonflées par suite de la brutalité avec laquelle elles avaient été garrottées, précédemment ; son visage était sanglant et enflé, sa chevelure et sa barbe souillée de sang ; son fardeau et ses chaînes pressaient sur son corps son vêtement de laine, qui se collait à ses plaies et les rouvrait. Autour de lui, ce n'était que dérision et cruauté : mais ses souffrances et ses tortures indicibles ne pouvaient surmonter son amour ; sa bouche priait, et son regard éteint pardonnait. (…) Le long du cortège marchaient plusieurs soldats armés de lances ; derrière Jésus venaient les deux larrons, conduits aussi avec des cordes, chacun par deux bourreaux ; ils portaient sur la nuque les pièces transversales de leurs croix, séparées du tronc principal, et leurs bras étendus étaient attachés aux deux bouts. (…) Ils étaient un peu enivrés par suite d'un breuvage qu'on leur avait fait prendre. Cependant le bon larron était très calme ; le mauvais, au contraire, était insolent, furieux et vomissait des imprécations. (…) La moitié des Pharisiens à cheval fermait la marche ; quelques-uns de ces cavaliers couraient ça et là pour maintenir l'ordre. (…)

Jésus fut conduit par une rue excessivement étroite et longeant le derrière des maisons, afin de laisser place au peuple qui se rendait au Temple, et aussi pour ne pas gêner Pilate et sa troupe. La plus grande partie du peuple s'était mise en mouvement aussitôt après la condamnation (…) ; la foule, composée d'un mélange de toute sorte de gens, étrangers, esclaves, ouvriers, femmes et enfants, était encore grande, et on se précipitait en avant de tous les côtés pour voir passer le triste cortège ; l'escorte des soldats romains empêchait qu'on ne s'y joignit, et les curieux étaient obligés de prendre des rues détournées et de courir en avant : la plupart allèrent jusqu'au Calvaire. La rue par laquelle on conduisit Jésus était à peine large de deux pas ; elle passait derrière des maisons, et il y avait beaucoup d'immondices. Il eut beaucoup à souffrir : (…) la populace aux fenêtres l'injuriait ; des esclaves lui jetaient de la boue et des ordures ; de méchants garnements versaient sur lui des vases pleins d'un liquide noir et infect ; des enfants même, excités par ses ennemis, ramassaient des pierres dans leurs petites robes, et couraient à travers le cortège pour les jeter sous ses pieds en l'injuriant. C'était ainsi que les enfants le traitaient, lui qui avait aimé les enfants, qui les avait bénis et déclarés bienheureux.

Première chute de Jésus

La rue, peu avant sa fin, se dirige à gauche, devient plus large et monte un peu ; il y passe un aqueduc souterrain venant de la montagne de Sion ; il longe le forum où courent aussi sous terre des rigoles revêtues en maçonnerie, et il aboutit à la piscine Probatique, près de la porte des Brebis. (…) On trouve avant la montée une espèce d'enfoncement où il y a souvent de l'eau et de la boue quand il a plu, et où l'on a placé une grosse pierre pour faciliter le passage, ce qui se voit souvent dans les rues de Jérusalem, lesquelles sont très inégales en plusieurs endroits. Lorsque Jésus arriva là, il n'avait plus la force de marcher ; comme les archers le tiraient et le poussaient sans miséricorde, il tomba de tout son long contre cette pierre, et la croix tomba prés de lui. Les bourreaux s'arrêtèrent en le chargeant d'imprécations et en le frappant à grands coups de pied ; le cortège s'arrêta un moment en désordre : c'était en vain qu'il tendait la main pour qu'on l'aidât : « Ah ! dit-il, ce sera bientôt fini », et il pria pour ses bourreaux ; mais les Pharisiens crièrent : « Relève-le ; sans cela il mourra dans nos mains. » Des deux côtés du chemin on voyait ça et là des femmes qui pleuraient et des enfants, qui s'effrayaient. Soutenu par un secours surnaturel Jésus releva la tête, et ces hommes abominables, au lieu d'alléger ses souffrances, lui remirent ici la couronne d'épines. Lorsqu'ils l'eurent remis sur ses pieds en le maltraitant, ils replacèrent la croix sur son dos, et il lui fallut pencher de côté, avec des souffrances inouïes, sa tête déchirée par les épines, afin de faire place sur son épaule au fardeau dont il était chargé. C'est avec ce nouvel accroissement à ses tortures qu'il gravit en chancelant la montée que présentait ici la rue devenue plus large.

Deuxième chute de Jésus

La mère de Jésus, toute navrée de douleur, avait quitté le Forum prés d'une heure auparavant, après le prononcé du jugement inique qui condamnait son fils ; elle était accompagnée de Jean et de quelques femmes. Elle avait visité plusieurs endroits sanctifiés par les souffrances du Seigneur, mais lorsque le son de la trompette, l'empressement du peuple et la mise en mouvement du cortège de Pilate annoncèrent le départ pour le Calvaire, elle ne put résister au désir de voir encore son divin fils, et elle pria Jean de la conduire à un des endroits où Jésus devait passer. Ils venaient du quartier de Sion ; ils longèrent un des cotés de la place que Jésus venait de quitter, et passèrent par des portes et des allées ordinairement fermées, mais qu'on avait laissées ouvertes parce que la foule se précipitait dans toutes les directions. Ils passèrent ensuite par le côté occidental d'un palais dont une porte s'ouvrait sur la rue où entra le cortège après la première chute de Jésus. (…) Jean obtint d'un domestique ou d'un portier compatissant la permission d'aller gagner la porte en question avec Marie et ceux qui l'accompagnaient. Un des neveux de Joseph d'Arimathie était avec eux : Suzanne, Jeanne Chusa et Salomé de Jérusalem accompagnaient la sainte Vierge. La mère de Dieu était pâle, les yeux rouges de pleurs, tremblante et se soutenant à peine, (…) enveloppée de la tête aux pieds dans un manteau d'un gris bleuâtre. On entendait déjà le bruit du cortège qui s'approchait, le son de la trompette et la voix du héraut criant le jugement au coin des rues. La porte fut ouverte par le domestique ; le bruit devint plus distinct et plus effrayant. Marie pria et dit à Jean : « Dois-je voir ce spectacle ? Dois-je m'enfuir ? Comment pourrai-je le supporter ? » « Si vous ne restiez pas, répondit Jean, vous vous le reprocheriez amèrement plus tard. » Ils passèrent alors la porte ; elle s'arrêta et regarda à droite sur le chemin qui montait un peu et redevenait uni à l'endroit où était Marie. Hélas ! comme le son de la trompette lui perça le coeur ! Le cortège était encore à quatre-vingts pas de là ; il n'y avait pas de peuple en avant, mais des deux côtés et derrière quelques groupes. Beaucoup de gens de la populace qui avaient quitté le forum les derniers couraient çà et là par des rues détournées pour trouver des places d'où ils pussent voir le cortège. Lorsque les gens qui portaient les instruments du supplice s'approchèrent d'un air insolent et triomphant, la mère de Jésus se prit à trembler et à gémir ; elle joignit ses mains, et un de ces misérables demanda : « Quelle est cette femme qui se lamente ? » Un autre répond : « C'est la mère du Galiléen. » Quand ces scélérats entendirent ces paroles, ils accablèrent de leurs moqueries cette douloureuse mère ; ils la montrèrent au doigt, et l'un d'eux prit dans sa main les clous qui devaient attacher Jésus à la croix, et les présenta à la sainte Vierge d'un air moqueur. Elle regarda Jésus en joignant les mains, et, brisée par la douleur, s'appuya pour ne pas tomber contre la porte, pâle comme un cadavre et les lèvres bleues. Les Pharisiens passèrent sur leurs chevaux, puis l'enfant qui portait l'inscription, puis enfin, à deux pas derrière lui, le fils de Dieu son fils, le très saint, le rédempteur, son bien-aimé Jésus, chancelant, courbé sous son lourd fardeau, détournant douloureusement sa tête couronnée d'épines de la lourde croix qui pesait sur son épaule. Les archers le tiraient en avant avec des cordes ; son visage était livide, sanglant et meurtris, sa barbe inondée d'un sang à moitié figé qui en collait tous les poils ensemble. Ses yeux éteints et ensanglantés, sous l'horrible tresse de la couronne d'épines, jetèrent sur sa douloureuse mère un regard triste et compatissant, et trébuchant sous son fardeau, il tomba pour la seconde fois[1] sur ses genoux et sur ses mains. Marie, sous la violence de sa douleur, ne vit plus ni soldats ni bourreaux : elle ne vit que son fils bien-aimé réduit à ce misérable état ; elle se précipita de la porte de la maison au milieu des archers qui maltraitaient Jésus, tomba à genoux près de lui et le serra dans ses bras. J'entendis les mots : « Mon fils ! Ma mère ! » mais je ne sais s'ils furent prononcés réellement ou seulement en esprit.

Il y eut un moment de désordre : Jean et les saintes femmes voulaient relever Marie. Les archers l'injurièrent ; l'un d'eux lui dit : « Femme, que viens-tu faire ici ? Si tu l'avais mieux élevé il ne serait pas entre nos mains ! » Quelques soldats furent émus. Cependant ils repoussèrent la sainte Vierge en arrière, mais aucun archer ne la toucha. Jean et les femmes l'entourèrent, et elle tomba comme morte sur ses genoux contre la pierre angulaire de la porte, à laquelle le mur s'appuyait. Elle tournait le dos au cortège ; sa mains touchèrent à une certaine hauteur la pierre contre laquelle elle s'affaissa. (…) Les deux disciples qui étaient avec la mère de Jésus l'emportèrent dans l'intérieur de la maison dont la porte fut fermée. Pendant ce temps, les archers avaient relevé Jésus et lui avaient remis d'une autre manière la croix sur les épaules. Les bras de la croix s'étaient détachés : l'un des deux avait glissé et s'était pris dans les cordes. Ce fut celui-ci que Jésus embrassa, de sorte que par derrière la pièce principale penchait davantage vers la terre. (…)

Simon de Cyrène, troisième chute de Jésus

Le cortège arriva à la porte d'un vieux mur intérieur de la ville. Devant cette porte est une place où aboutissent trois rues. Là, Jésus, ayant à passer encore par-dessus une grosse pierre, trébucha et s'affaissa ; la croix roula à terre près de lui ; lui-même, cherchant à s'appuyer sur la pierre, tomba misérablement tout de son long et il ne put plus se relever. Des gens bien vêtus qui se rendaient au Temple passèrent par là et s'écrièrent avec compassion : « Hélas ! le pauvre homme se meurt ! » Il y eut quelque tumulte, on ne pouvait plus remettre Jésus sur ses pieds, et les Pharisiens, qui conduisaient la marche, dirent aux soldats : « Nous ne pourrons pas l'amener vivant, si vous ne trouvez quelqu'un pour porter sa croix. » Ils virent à peu de distance un païen, nommé Simon de Cyrène, accompagné de ses trois enfants, et portant sous le bras un paquet de menues branches, car il était jardinier et venait de travailler dans les jardins situés près du mur oriental de la ville. Chaque année, il venait à Jérusalem pour la fête, avec sa femme et ses enfants, et s'employait à tailler des haies comme d'autres gens de sa profession. Il se trouvait au milieu de la foule dont il ne pouvait se dégager, et quand les soldats reconnurent à son habit que c'était un païen et un ouvrier de la classe inférieure, ils s'emparèrent de lui et lui dirent d'aider le Galiléen à porter sa croix. Il s'en défendit d'abord et montra une grande répugnance, mais il fallut céder à la force. Ses enfants criaient et pleuraient, et quelques femmes qui le connaissaient les prirent avec elles. Simon ressentait beaucoup de dégoût et de répugnance à cause du triste état où se trouvait Jésus et de ses habits tout souillés de boue ; mais Jésus pleurait et le regardait de l'air le plus touchant. Simon l'aida à se relever, et aussitôt les archers attachèrent beaucoup plus en arrière l'un des bras de la croix qu'ils assujettirent sur l'épaule de Simon. Il suivait immédiatement Jésus, dont le fardeau était ainsi allégé. Les archers placèrent aussi autrement la couronne d'épines. Cela fait, le cortège se remit en marche. Simon était un homme robuste, âgé de quarante ans ; (…) deux de ses fils étaient déjà grands ; ils s'appelaient Rufus et Alexandre, et se réunirent plus tard aux disciples. Le troisième était plus petit (…). Simon ne porta pas longtemps la croix derrière Jésus sans se sentir profondément touché.

Véronique et le suaire

Le cortège entra dans une longue rue qui déviait un peu à gauche et où aboutissaient plusieurs rues transversales. Beaucoup de gens bien vêtus se rendaient au Temple et plusieurs s'éloignaient à la vue de Jésus par une crainte pharisaïque de se souiller, tandis que d'autres marquaient quelque pitié. On avait fait environ deux cents pas depuis que Simon était venu porter la croix avec le Seigneur, lorsqu'une femme de grande taille et d'un aspect imposant, tenant une jeune fille par la main, sortit d'une belle maison située à gauche. Elle se jeta au-devant du cortège. C'était Séraphia, femme de Sirach, membre du conseil du Temple, qui fut appelée Véronique, de vera icon (vrai portrait), à cause de ce qu'elle fit en ce jour.

Séraphia avait préparé chez elle un excellent vin aromatisé, avec le pieux désir de le faire boire au Seigneur sur son chemin de douleur. Elle était déjà allée une fois au-devant du cortège : tenant par la main une jeune fille qu'elle avait adoptée, elle courut à côté des soldats, lorsque Jésus rencontra sa sainte mère. Mais il ne lui avait pas été possible de se faire jour à travers la foule et elle était retournée près de sa maison pour y attendre Jésus. Elle s'avança voilée dans la rue : un linge était suspendu sur ses épaules ; la petite fille, âgée d'environ neuf ans, se tenait près d'elle et cacha, à l'approche du cortège, le vase plein de vin. Ceux qui marchaient en avant voulurent la repousser, mais, exaltée par l'amour et la compassion, elle se fraya un passage avec l'enfant qui se tenait à sa robe, traversa la populace, les soldats et les archers, parvint à Jésus, tomba à genoux et lui présenta le linge qu'elle déploya devant lui en disant : « Permettez-moi d'essuyer la face de mon Seigneur. » Jésus prit le linge de la main gauche, l'appliqua contre son visage ensanglanté, puis le rapprochant de la main droite qui tenait le bout de la croix, il pressa ce linge entre ses deux mains et le rendit avec un remerciement. Séraphia le mit sous son manteau après l'avoir baisé et se releva. La jeune fille leva timidement le vase de vin vers Jésus, mais les soldats et les archers ne souffrirent pas qu'il s'y désaltérât. La hardiesse et la promptitude de cette action avaient excité un mouvement dans le peuple, ce qui avait arrêté le cortège pendant près de deux minutes et avait permis à Véronique de présenter le suaire. Les Pharisiens et les archers, irrités de cette pause, et surtout de cet hommage public rendu au Sauveur, se mirent à frapper et à maltraiter Jésus, pendant que Véronique rentrait en hâte dans sa maison.

À peine était-elle rentrée dans sa chambre, qu'elle étendit le suaire sur la table placée devant elle et tomba sans connaissance : la petite fille s'agenouilla près d'elle en sanglotant. Un ami qui venait la voir, la trouva ainsi près du linge déployé où la face ensanglantée de Jésus s'était empreinte d'une façon merveilleuse, mais effrayante. Il fut très frappé de ce spectacle, la fit revenir à elle et lui montra le suaire devant lequel elle se mit à genoux en pleurant et en s'écriant : « Maintenant, je veux tout quitter, car le Seigneur m'a donné un souvenir. » Ce suaire était de laine fine, trois fois plus long que large ; on le portait habituellement autour du cou. C'était l'usage d'aller avec un pareil suaire au-devant des gens affligés, fatigués ou malades, et de leur en essuyer je visage en signe de deuil et de compassion. Véronique garda toujours le suaire pendu au chevet de son lit. Après sa mort, il revint par les saintes femmes à la sainte Vierge, puis à l'Église par les apôtres.

[1] Il y a plus de trois chutes dans les visions d’Anne-Catherine Emmerich. Le chemin de croix traditionnel n’en a retenu que trois.

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Méditation pour le 3e mystère douloureux 

Tirée de La douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ
par la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich

Le couronnement d'épines

Pendant la flagellation de Jésus, Pilate parla plusieurs fois au peuple, qui une fois fit entendre ce cri : « Il faut qu'il meure, quand nous devrions tous mourir aussi ! » Quand Jésus fut conduit au corps de garde, ils crièrent encore : « Qu'on le tue ! qu'on le tue ! » Car il arrivait sans cesse de nouvelles troupes de Juifs que les commissaires des princes des prêtres excitaient à crier ainsi. Il y eut ensuite une pause. Pilate donna des ordres à ses soldats ; les princes des princes et leurs conseillers, qui se tenaient sous des arbres et sous des toiles tendues, assis sur des bancs placés des deux côtés de la rue devant la terrasse de Pilate, se firent apporter à manger et à boire par leurs serviteurs. Pilate, l'esprit troublé par ses superstitions, se retira quelques instants pour consulter ses dieux et leur offrir de l'encens.

La Sainte Vierge et ses amis se retirèrent du forum après avoir recueilli le sang de Jésus. Je les vis entrer avec leurs linges sanglants dans une petite maison peu éloignée bâtie contre un mur. Je ne sais plus à qui elle appartenait. Je ne me souviens pas d'avoir vu Jean pendant la flagellation.

Le couronnement d'épines eut lieu dans la cour intérieure du corps de garde situé contre le forum, au-dessus des prisons. Elle était entourée de colonnes et les portes étaient ouvertes. Il y avait là environ cinquante misérables, valets de geôliers, archers, esclaves et autres gens de même espèce qui prirent une part active aux mauvais traitements qu'eut à subir Jésus. La foule se pressait d'abord autour de l'édifice ; mais il fut bientôt entouré d'un millier de soldats romains, rangés en bon ordre, dont les rires et les plaisanteries excitaient l'ardeur des bourreaux de Jésus comme les applaudissements du public excitent les comédiens.

Au milieu de la cour ils roulèrent la base d'une colonne où se trouvait un trou qui avait dû servir pour assujettir le fût. Ils placèrent dessus un escabeau très bas, qu'ils couvrirent par méchanceté de cailloux pointus et de tessons de pot. Ils arrachèrent les vêtements de Jésus de dessus son corps couvert de plaies, et lui mirent un vieux manteau rouge de soldat qui ne lui allait pas aux genoux et où pendaient des restes de houppes jaunes. Ce manteau se trouvait dans un coin de la chambre : on en revêtait ordinairement les criminels après leur flagellation, soit pour étancher leur sang, soit pour les tourner en dérision. Ils traînèrent ensuite Jésus au siège qu'ils lui avaient préparé et l'y firent asseoir brutalement. C'est alors qu'ils lui mirent la couronne d'épines. Elle était haute de deux largeurs de main, très épaisse et artistement tressée. Le bord supérieur était saillant. Ils la lui placèrent autour du front en manière de bandeau, et la lièrent fortement par derrière. Elle était faite de trois branches d'épines d'un doigt d'épaisseur, artistement entrelacées, et la plupart des pointes étaient à dessein tournées en dedans. Elles appartenaient à trois espèces d'arbustes épineux, ayant quelques rapports avec ce que sont chez nous le nerprun, le prunellier et l'épine blanche. Ils avaient ajouté un bord supérieur saillant d'une épine semblable à nos ronces : c'était par là qu'ils saisissaient la couronne et la secouaient violemment. J'ai vu l'endroit où ils avaient été chercher ces épines. Quand ils l'eurent attachée sur la tête de Jésus, ils lui mirent un épais roseau dans la main. Ils firent tout cela avec une gravité dérisoire, comme s'ils l'eussent réellement couronné roi. Ils lui prirent le roseau des mains, et frappèrent si violemment sur la couronne d'épines que les yeux du Sauveur étaient inondés de sang. Ils s'agenouillèrent devant lui, lui firent des grimaces, lui crachèrent au visage et le souffletèrent en criant : « Salut, Roi des Juifs ! » Puis ils le renversèrent avec son siège en riant aux éclats, et l'y replacèrent de nouveau avec violence.

Je ne saurais répéter tous les outrages qu'imaginaient ces hommes. Jésus souffrait horriblement de la soif ; car les blessures faites par sa barbare flagellation lui avaient donné la fièvre, et il frissonnait ; sa chair était déchirée jusqu'aux os, sa langue était retirée, et le sang sacré qui coulait de sa tête rafraîchissait seul sa bouche brûlante et entrouverte. Jésus fut ainsi maltraité pendant environ une demi-heure, aux rires et aux cris de joie de la cohorte rangée autour du prétoire.

ECCE HOMO

Jésus recouvert du manteau rouge, la couronne d'épines sur la tête, le sceptre de roseau entre ses mains garrottées, fut reconduit dans le palais de Pilate. Il était méconnaissable à cause du sang qui remplissait ses yeux, sa bouche et sa barbe. Son corps n'était qu'une plaie ; il ressemblait à un linge trempé dans du sang.

Il marchait courbé et chancelant ; le manteau était si court qu'il lui fallait se plier en deux pour cacher sa nudité : car lors du couronnement d'épines, ils lui avaient de nouveau arraché tous ses vêtements. Quand il arriva devant Pilate, cet homme cruel ne put s'empêcher de frémir d'horreur et de pitié ; il s'appuya sur un de ses officiers et tandis que le peuple et les prêtres insultaient et raillaient, il s'écria : « Si le diable des Juifs est aussi cruel qu'eux, il ne fait pas bon être en enfer auprès de lui. » Lorsque Jésus eut été traîné péniblement au haut de l'escalier, Pilate s'avança sur la terrasse et on sonna de la trompette pour annoncer que le gouverneur voulait parler : il s'adressa aux princes des prêtres et à tous les assistants, et leur dit : « Je le fais amener encore une fois devant vous, afin que vous sachiez que je ne le trouve coupable d'aucun crime. »

Jésus fut alors conduit prés de Pilate par les archers, de sorte que tout le peuple rassemblé sur le forum pouvait le voir. C'était un spectacle terrible et déchirant, accueilli d'abord par une horreur muette, que cette apparition du fils de Dieu tout sanglant sous sa couronne d'épines, abaissant ses yeux éteints sur les flots du peuple, pendant que Pilate le montrait du doigt et criait aux Juifs : « Voilà l'homme. »

Pendant que Jésus, le corps déchiré, couvert de son manteau de dérision, baissant sa tête inondée de sang et transpercée par les épines, tenant le sceptre de roseau dans ses mains garrottées, courbé en deux pour cacher sa nudité, navré de douleur et de tristesse et pourtant ne respirant qu'amour et mansuétude, était exposé comme un fantôme sanglant devant le palais de Pilate, en face des prêtres et du peuple qui poussaient des cris de fureur, des troupes d'étrangers court vêtus, hommes et femmes, traversaient le forum pour descendre à la piscine des Brebis, afin de prendre part à l'ablution des agneaux de Pâque, dont les bêlements plaintifs se mêlaient sans cesse aux clameurs sanguinaires de la multitude, comme s'ils eussent voulu rendre témoignage en faveur de la vérité qui se taisait. Cependant le véritable Agneau pascal de Dieu, le mystère révélé, mais inconnu de ce saint jour, accomplissait les prophéties et se courbait en silence sur le billot où il devait être immolé.

Les princes des prêtres et leurs adhérents furent saisis de rage à l'aspect de Jésus, et ils crièrent : « Qu'on le fasse mourir ! qu'on le crucifie !N'en avez-vous pas assez ? dit Pilate ; il a été traité de manière à ne plus avoir le désir d'être roi. » Mais ces forcenés criaient toujours plus fort, et tout le peuple faisait entendre ces terribles paroles : « Qu'on le fasse mourir ! qu'on le crucifie ! » Pilate fit encore sonner de la trompette, et dit : « Alors prenez-le et crucifiez-le, car je ne le trouve coupable d'aucun crime. ». Ici, quelques-uns des prêtres s'écrièrent : « Nous avons une loi selon laquelle il doit mourir, car il s'est dit le fils de Dieu ! » Sur quoi Pilate répondit : « Si vous avez des lois d'après lesquelles celui-ci doit mourir, je ne me soucie point d'être Juif. ». Toutefois cette parole « il s'est dit le fils de Dieu » réveilla les craintes superstitieuses de Pilate : il fit conduire Jésus ailleurs, alla à lui et lui demanda d'où il était. Mais Jésus ne répondit pas, et Pilate lui dit : « Tu ne me réponds pas ! Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te faire crucifier et celui de te remettre en liberté ? » Et Jésus répondit : « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi s'il ne t'avait été donné d'en haut : c'est pourquoi celui qui m'a livré à toi a commis un plus grand péché. »

Claudia Procle, que les hésitations de son mari inquiétaient, lui envoya de nouveau son gage pour lui rappeler sa promesse, mais celui-ci lui fit faire une réponse vague et superstitieuse dont le sens était qu'il s'en rapportait à ses dieux. Les ennemis du Sauveur apprirent les démarches de Claudia en sa faveur, et ils firent répandre parmi le peuple que les partisans de Jésus avaient séduit la femme de Pilate ; que, s'il était mis en liberté, il s'unirait aux Romains et que tous les Juifs seraient exterminés.

Pilate dans son irrésolution était comme un homme ivre ; sa raison ne savait plus que faire. Il dit encore une fois aux ennemis de Jésus qu'il ne trouvait en lui rien de criminel, et comme ceux-ci demandèrent sa mort avec plus de violence que jamais, Pilate, troublé, jeté dans l'indécision, tant par la confusion de ses propres pensées que par les songes de sa femme et les graves paroles de Jésus. voulut obtenir du Sauveur une réponse qui le tirât de ce pénible état ; il revint vers lui dans le prétoire et resta seul avec lui. « Serait-ce donc là un Dieu ? », se dit-il à lui-même en regardant Jésus sanglant et défiguré ; puis tout à coup il l'adjura de lui dire s'il était Dieu, s'il était ce roi promis aux Juifs, jusqu'où s'étendait son empire et de quel ordre était sa divinité, lui promettant de lui rendre la liberté s'il lui disait tout cela. Je ne puis répéter que le sens de la réponse que lui fit Jésus. Le Sauveur lui parla avec une sévérité effrayante ; il lui fit voir en quoi consistait sa royauté et son empire ; il lui montra ce que c'était que la vérité, car il lui dit la vérité. Il lui dévoila tout ce que lui, Pilate, avait commis de crimes secrets, lui prédit le sort qui l'attendait, l'exil, la misère et une fin terrible, puis il lui annonça que le Fils de l'homme viendrait un jour prononcer sur lui un juste jugement.

Pilate à moitié effrayé, à moitié irrité des paroles de Jésus, revint sur la terrasse et dit encore qu'il voulait délivrer Jésus ; alors on lui cria : « Si tu le délivres, tu n'es pas l'ami de César, car celui qui veut se faire roi est l'ennemi de César. » D'autres disaient qu'ils l'accuseraient devant l'empereur d'avoir troublé leur fête, qu'il fallait en finir parce qu'ils étaient obligés d'être à dix heures au Temple. Le cri : « Qu'il soit crucifié ! » se faisait entendre de tous les côtes ; il retentissait jusque sur les toits plats du forum ou beaucoup de gens étaient montés. Pilate vit que ses efforts auprès de ces furieux étaient inutiles. Le tumulte et les cris avaient quelque chose d'effrayant, et la masse entière du peuple était dans un tel état d'agitation qu'une insurrection était à craindre. Pilate se fit apporter de l'eau ; un de ses serviteurs la lui versa sur les mains devant le peuple, et il cria au haut de la terrasse : « Je suis innocent du sang de ce juste ; ce sera à vous à en répondre. » Alors s'éleva un cri horriblement unanime de tout le peuple parmi lequel se trouvaient des gens de toutes les parties de la Palestine : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. »

RÉFLEXIONS SUR CES VISIONS

Toutes les fois qu'en méditant sur la douloureuse Passion de Notre-Seigneur, j'entends cet effroyable cri des Juifs : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! », l'effet de cette malédiction solennelle m'est montré et rendu sensible par de merveilleuses et terribles images. Il me semble voir au-dessus du peuple qui rit, un ciel sombre, couvert de nuages sanglants, d'où partent comme des verges et des glaives de feu. C'est comme si cette malédiction pénétrait jusqu'à la moelle de leurs os et atteignait jusqu'aux enfants dans le sein de leur Mère. Tout le peuple me parait enveloppé de ténèbres : leur cri sort de leur bouche comme un trait de feu sombre qui revient sur eux, rentre profondément dans quelques-uns et voltige seulement sur quelques autres.

Ceux-ci sont ceux qui se convertirent après la mort de Jésus : leur nombre fut assez considérable, car, pendant toutes ces horribles souffrances, Jésus et Marie ne cessèrent pas de prier pour le salut des bourreaux, et tous ces affreux traitements ne leur causèrent pas un instant d'irritation. Pendant tout le cours de la Passion du Sauveur, au milieu des tortures les plus cruelles, des injures les plus insolentes et les plus ignobles, de la rage et de l'acharnement sanguinaire de ses ennemis et de leurs suppôts, de l'ingratitude et de la défection de plusieurs de ses adhérents, toutes choses qui concourent à en faire le dernier degré de la souffrance physique et morale, je vois Jésus toujours priant, toujours aimant ses ennemis, toujours implorant leur conversion jusqu'à son dernier soupir ; mais je vois aussi toute cette patience et cette charité enflammer davantage la fureur de ses bourreaux et pousser à bout leur rage parce que tous leurs mauvais traitements ne peuvent arracher à sa bouche ni une plainte, ni un reproche qui puisse excuser leur méchanceté. À la fête d'aujourd'hui ils immolent l'agneau pascal et ils ne savent pas qu'ils immolent le véritable agneau.

Lorsque je tourne mes pensées vers les âmes des ennemis de Jésus et sur celles du Sauveur et de sa sainte Mère, je vois une infinité de démons s'agiter parmi la multitude : je les vois exciter, pousser les Juifs, leur parler à l'oreille, leur entrer dans la bouche, les animer contre Jésus et trembler pourtant à la vue de son amour et de sa patience inaltérable. Mais dans tout ce qu'ils font, il y a quelque chose de désespéré, de confus, de contradictoire : c'est un tiraillement désordonné et insensé dans tous les sens. Autour de Jésus, de Marie, et du petit nombre de saints qui sont là, beaucoup d'anges sont rassemblés ; leur figure et leurs vêtements différent selon leurs fonctions ; leurs actions représentent la consolation, la prière, l'onction ou quelqu'une des œuvres de miséricorde.

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Méditation pour le 2e mystère douloureux 

Tirée de La douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ
par la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich

La flagellation


Pilate, ce juge lâche et irrésolu, avait fait entendre plusieurs fois ces paroles pleines de déraison : « Je ne trouve point de crime en lui : c'est pourquoi je vais le faire flageller et ensuite le mettre en liberté. » Les Juifs, de leur côté, continuaient de crier : « Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! » Toutefois Pilate voulut encore essayer de faire prévaloir sa volonté, et il ordonna de flageller Jésus à la manière des Romains. Alors les archers, frappant et poussant Jésus avec leurs bâtons, le conduisirent sur le forum à travers les flots tumultueux d'une populace furieuse. Au nord du palais de Pilate, à peu de distance du corps de garde, se trouvait, en avant d'une des halles qui entouraient le marché, une colonne où se faisaient les flagellations.

Les exécuteurs vinrent avec des fouets, des verges et des cordes qu'ils jetèrent au pied de la colonne. C'étaient six hommes bruns, plus petits que Jésus, aux cheveux crépus et hérissés, à la barbe courte et peu fournie. Ils portaient pour tout vêtement une ceinture autour du corps, de méchantes sandales et une pièce de cuir, ou de je ne sais quelle mauvaise étoffe, ouverte sur les côtés comme un scapulaire et couvrant la poitrine et le dos ; ils avaient les bras nus. C'étaient des malfaiteurs des frontières de l'Égypte, condamnés pour leurs crimes à travailler aux canaux et aux édifices publics, et dont les plus méchants et les plus ignobles remplissaient les fonctions d'exécuteurs dans le prétoire. Ces hommes cruels avaient déjà attaché à cette même colonne et fouetté jusqu'à la mort de pauvres condamnés. Ils ressemblaient à des bêtes sauvages ou à des démons, et paraissaient à moitié ivres.

Ils frappèrent le Sauveur à coups de poing, le traînèrent avec leurs cordes, quoiqu'il se laissât conduire sans résistance, et l'attachèrent brutalement à la colonne. Cette colonne était tout à fait isolée et ne servait de support à aucun édifice. Elle n'était pas très élevée, car un homme de haute taille aurait pu, en étendant le bras, en atteindre la partie supérieure qui était arrondie et pourvue d'un anneau de fer. Par derrière, à la moitié de sa hauteur se trouvaient encore des anneaux ou des crochets. On ne saurait exprimer avec quelle barbarie ces chiens furieux traitèrent Jésus en le conduisant là ; ils lui arrachèrent le manteau dérisoire d'Hérode et le jetèrent presque par terre. Jésus tremblait et frissonnait devant la colonne.

Quoique se soutenant à peine, il se hâta d'ôter lui-même ses habits avec ses mains enflées et sanglantes. Pendant qu'ils le frappaient et le poussaient, il pria de la manière la plus touchante, et tourna la tête un instant vers sa mère qui se tenait, navrée de douleur, dans le coin d'une des salles du marché ; et comme il lui fallut ôter jusqu'au linge qui ceignait ses reins, il dit en se tournant vers la colonne pour cacher sa nudité : « Détournez vos yeux de moi. » Je ne sais s'il prononça ces paroles ou s'il les dit intérieurement, mais je vis que Marie l'entendit : car, au même instant, elle tomba sans connaissance dans les bras des saintes femmes qui l'entouraient. Jésus embrassa la colonne ; les archers lièrent ses mains élevées en l'air derrière l'anneau de fer qui y était figé, et tendirent tellement ses bras en haut que ses pieds, attachés fortement au bas de la colonne, touchaient à peine la terre.

Le Saint des Saints, dans sa nudité humaine, fut ainsi étendu avec violence sur la colonne des malfaiteurs, et deux de ces furieux, altérés de son sang, commencèrent à flageller son corps sacré de la tête aux pieds. Les premières verges dont ils se servirent semblaient de bois blanc très dur ; peut-être aussi étaient-ce des nerfs de bœuf ou de fortes lanières de cuir blanc.

Notre Sauveur, le Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme, frémissait et se tordait comme un ver sous les coups de ces misérables ; ses gémissements doux et clairs se faisaient entendre comme une prière affectueuse sous le bruit des verges de ses bourreaux. De temps en temps, le cri du peuple et des pharisiens venait comme une sombra nuée d'orage étouffer et emporter ces plaintes douloureuses et pleines de bénédictions ; on criait : « Faites-le mourir ! Crucifiez-le ! » Car Pilate était encore en pourparlers avec le peuple ; et quand il voulait faire entendre quelques paroles au milieu du tumulte populaire, une trompette sonnait pour demander un instant de silence. Alors on entendait de nouveau le bruit des rouets, les sanglots de Jésus, les imprécations des archers et le bêlement des agneaux de Pâques qu'on lavait à peu de distance dans la piscine des Brebis. Quand ils étaient lavés, on les portait, la bouche enveloppée, jusqu'au chemin qui menait au Temple, afin qu'ils ne se salissent pas de nouveau, puis on les conduisait à l'extérieur vers la partie occidentale où ils étaient encore soumis à une ablution rituelle. Ce bêlement avait quelque chose de singulièrement touchant. C'étaient les seules voix à s'unir aux gémissements du Sauveur.

Le peuple juif se tenait à quelque distance du lieu de la flagellation. Les soldats romains étaient postés en différents endroits et surtout du côté du corps de garde. Beaucoup de gens de la populace allaient et venaient, silencieux ou l'insulte à la bouche ; quelques-uns se sentirent touchés, et il semblait qu'un rayon partant de Jésus les frappait. Je vis d'infâmes jeunes gens presque nus, qui préparaient des verges fraîches près du corps de garde ; d'autres allaient chercher des branches d'épine.

Quelques archers des Princes des Prêtres s'étaient mis en rapport avec les bourreaux et leur donnaient de l'argent. On leur apporta aussi une cruche pleine d'un épais breuvage rouge dont ils burent jusqu'à s'enivrer. Au bout d'un quart d'heure, les deux bourreaux qui flagellaient Jésus furent remplacés par deux autres. Le corps du Sauveur était couvert de taches noires, bleues et rouges, et son sang coulait par terre ; il tremblait et son corps était agité de mouvements convulsifs. Les injures et les moqueries se faisaient entendre de tous côtés. Il avait fait froid cette nuit ; depuis le matin jusqu'à présent, le ciel était resté couvert : par intervalles, il tombait un peu de grêle, au grand étonnement du peuple. Vers midi, le ciel s'éclaircit et le soleil brilla.

Le second couple de bourreaux tomba avec une nouvelle rage sur Jésus ; ils avaient une autre espèce de baguettes ; elles étaient comme des bâtons d'épines avec des nœuds et des pointes. Leurs coups déchirèrent tout le corps de Jésus ; son sang jaillit à quelque distance, et leurs bras en étaient arrosés. Jésus gémissait, priait et tremblait. Plusieurs étrangers passèrent dans le forum sur des chameaux et regardèrent avec effroi et avec tristesse, lorsque le peuple leur expliqua ce qui se passait. C'étaient des voyageurs dont quelques-uns avaient reçu le baptême de Jean ou entendu les sermons de Jésus sur la montagne. Le tumulte et les cris ne cessaient pas près de la maison de Pilate.

De nouveaux bourreaux frappèrent Jésus avec des fouets : c'étaient des lanières au bout desquelles étaient des crochets de fer qui enlevaient des morceaux de chair à chaque coup. Hélas ! qui pourrait rendre ce terrible et douloureux spectacle ? Leur rage n'était pourtant pas encore satisfaite : ils délièrent Jésus et l'attachèrent de nouveau, le dos tourné à la colonne. Comme il ne pouvait plus se soutenir, ils lui passèrent des cordes sur la poitrine, sous les bras et au-dessous des genoux, et attachèrent aussi ses mains derrière la colonne. Tout son corps se contractait douloureusement : il était couvert de sang et de plaies. Alors ils fondirent de nouveau sur lui comme des chiens furieux. L'un d'eux tenait une verge plus déliée, dont il frappait son visage. Le corps du Sauveur n'était plus qu'une plaie ; il regardait ses bourreaux avec ses yeux pleins de sang et semblait demander merci ; mais leur rage redoublait, et les gémissements de Jésus devenaient de plus en plus faibles.

L'horrible flagellation avait duré près de trois quarts d'heure, lorsqu'un étranger de la classe inférieure, parent de l'aveugle Ctésiphon guéri par Jésus, se précipita vers le derrière de la colonne avec un couteau en forme de faucille ; il cria d'une voir indignée : « Arrêtez ! ne frappez pas cet innocent jusqu'à le faire mourir ! » Les bourreaux, qui étaient ivres, s'arrêtèrent étonnés ; il coupa rapidement les cordes assujetties derrière la colonne qui retenaient Jésus, puis il s'enfuit et se perdit dans la foule. Jésus tomba presque sans connaissance au pied de la colonne sur la terre toute baignée de son sang. Les exécuteurs le laissèrent là, s'en allèrent boire, et appelèrent des valets de bourreau qui étaient occupés dans le corps de garde à tresser la couronne d'épines.

Comme Jésus, couvert de plaies saignantes, s'agitait convulsivement au pied de la colonne, je vis quelques filles perdues, à l'air effronté, s'approcher de lui en se tenant par les mains. Elles s'arrêtèrent un moment et le regardèrent avec dégoût. Dans ce moment, la douleur de ses blessures redoubla et il leva vers elles sa face meurtrie. Elles s'éloignèrent ; les soldats et les archers leur adressèrent en riant des paroles indécentes.

Je vis à plusieurs reprises, pendant la flagellation, des anges en pleurs entourer Jésus, et j'entendis sa prière pour nos péchés, qui montait constamment vers son Père au milieu de la grêle de coups qui tombait sur lui. Pendant qu'il était étendu dans son sang au pied de la colonne, je vis un ange lui présenter quelque chose de lumineux qui lui rendit des forces. Les archers revinrent et le frappèrent avec leurs pieds et leurs bâtons, lui disant de se relever parce qu'ils n'en avaient pas fini avec ce roi. Jésus voulut prendre sa ceinture qui était à quelque distance : alors ces misérables la poussèrent avec le pied de côté et d'autre, en sorte que le pauvre Jésus fut obligé de se traîner péniblement sur le sol, dans sa nudité sanglante, comme un ver à moitié écrasé, pour pouvoir atteindre sa ceinture et en couvrir ses reins déchirés. Quand ils l'eurent remis sur ses jambes tremblantes, ils ne lui laissèrent pas le temps de remettre sa robe, qu'ils jetèrent seulement sur ses épaules nues, et avec laquelle il essuya le sang qui coulait sur son visage, pendant qu'ils le conduisaient en hâte au corps de garde, en lui faisait faire un détour. Ils auraient pu s'y rendre plus directement parce que les halles et le bâtiment qui était en face du forum étaient ouverts, en sorte qu'on pouvait voir le passage sous lequel les deux larrons et Barabbas étaient emprisonnés ; mais ils le conduisirent devant le lieu où siégeaient les Princes des Prêtres qui s'écrièrent : « Qu'on le fasse mourir ! Qu'on le fasse mourir ! » et ce détournèrent avec dégoût. Puis ils le menèrent dans la cour intérieure du corps de garde. Lorsque Jésus entra, il n'y avait pas de soldats, mais des esclaves, des archers, des goujats, enfin le rebut de la population.

Comme le peuple était dans une grande agitation, Pilate avait fait venir un renfort de la garnison romaine de la citadelle Antonia. Ces troupes, rangées en bon ordre, entouraient le corps de garde. Elles pouvaient parler, rire et se moquer de Jésus ; mais il leur était interdit de quitter leurs rangs. Pilate voulait par-là tenir le peuple en respect. Il y avait bien un millier d'hommes.

Marie pendant la flagellation

Je vis la sainte Vierge en extase continuelle pendant la flagellation de notre divin Rédempteur ; elle vit et souffrit intérieurement avec un amour et une douleur indicibles tout ce que souffrait son fils. Souvent de faibles gémissements sortaient de sa bouche ; ses yeux étaient rouges de larmes. Elle était voilée et étendue dans les bras de Marie d'Héli. Marie de Cléophas, fille de Marie d'Héli était aussi là et se tenait presque toujours au bras de sa mère. Les saintes amies de Marie et de Jésus étaient voilées, tremblantes de douleur et d'inquiétude, serrées autour de la sainte Vierge et poussant de faibles gémissements comme si elles eussent attendu leur propre sentence de mort. Marie avait une longue robe blanche et par-dessus un grand manteau de laine blanche avec un voile d'un blanc approchant du jaune. Madeleine était bouleversée et terrassée par la douleur ; ses cheveux étaient épars sous son voile.

Lorsque Jésus, après la Flagellation, tomba au pied de la colonne, je vis Claudia Procle, la femme de Pilate, envoyer à la mère de Dieu de grandes pièces de toile. Je ne sais si elle croyait que Jésus serait délivré et que cette toile serait nécessaire à sa mère pour panser ses blessures, ou si la païenne compatissante savait l'usage auquel la sainte Vierge emploierait son présent. Marie, revenue à elle, vit son fils tout déchiré conduit par les archers : il essuya ses yeux pleins de sang pour regarder sa mère. Elle étendit les mains vers lui et suivit des yeux la trace sanglante de ses pieds. Je vis bientôt Marie et Madeleine, comme le peuple se portait d'un autre côté, s'approcher de la place où Jésus avait été flagellé : cachées par les autres saintes femmes et par quelques personnes bien intentionnées qui les entouraient, elles se prosternèrent à terre près de la colonne et essuyèrent partout le sang sacré de Jésus avec les linges qu'avait envoyés Claudia Procle. Jean n'était pas en ce moment près des saintes femmes qui étaient à peu près au nombre de vingt. Le fils de Siméon, celui de Véronique, celui d'Obed, Aram et Themni, neveu d'Arimathie, étaient occupés dans le Temple, pleins de tristesse et d'angoisse. Il était environ neuf heures du matin lorsque finit la flagellation.

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Méditation pour le 1er mystère douloureux 

 

Tirée de L’année liturgique
de Dom Prosper Guéranger, osb
 

De l’agonie de Jésus au jardin des oliviers
à la comparution devant Pilate et Hérode

 
Jésus traverse le torrent de Cédron, et gravit avec ses disciples la montagne des Oliviers. Arrivé au lieu nommé Gethsémani, il entre dans un jardin où souvent il avait conduit ses Apôtres pour s'y reposer avec eux. À ce moment, un saisissement douloureux s'empare de son âme ; sa nature humaine éprouve comme une suspension de cette béatitude que lui procurait l'union avec la divinité. Elle sera soutenue intérieurement jusqu'à l'entier accomplissement du sacrifice, mais elle portera tout le fardeau qu'elle peut porter. Jésus se sent pressé de se retirer à l'écart ; dans son abattement, il veut fuir les regards de ses disciples. Il ne prend avec lui que Pierre, Jacques et Jean, témoins naguère de sa glorieuse transfiguration. Seront-ils plus fermes que les autres en face de l'humiliation de leur Maître ? Les paroles qu'il leur adresse montrent assez quelle révolution subite vient de s'accomplir dans son âme.
Lui dont le langage était si calme tout à l'heure, dont les traits étaient si sereins, la voix si affectueuse, voici maintenant qu'il leur dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ; restez ici et veillez avec moi. » (Matth. 26, 38)

Il les quitte, et se dirige vers une grotte située à un jet de pierre, et qui conserve encore aujourd'hui la mémoire de la terrible scène dont elle fut témoin. Là Jésus se prosterne la face contre terre, et s'écrie : « Mon Père, tout vous est possible ; éloignez de moi ce calice ; néanmoins que votre volonté se fasse, et non la mienne. » (Marc. 14, 36). En même temps une sueur de sang s'échappait de ses membres et baignait la terre. Ce n'était plus un abattement, un saisissement : c'était une agonie. Alors Dieu envoie un secours à cette nature expirante, et c'est un Ange qu'il charge de la soutenir. Jésus est traité comme un homme ; et son humanité, toute brisée qu'elle est, doit, sans autre aide sensible que celle qu'il reçoit de cet Ange que la tradition nous dit avoir été Gabriel, se relever et accepter de nouveau le calice qui lui est préparé. Et pourtant, quel calice que celui qu'il va boire ! toutes les douleurs de l'âme et du corps, avec tous les brisements du cœur ; les péchés de l'humanité tout entière devenus les siens et criant vengeance contre lui ; l'ingratitude des hommes qui rendra inutile pour beaucoup le sacrifice qu'il va offrir. Il faut que Jésus accepte toutes ces amertumes, en ce moment où il semble, pour ainsi dire, réduit à la nature humaine ; mais la vertu de la divinité qui est en lui le soutient, sans lui épargner aucune angoisse. Il commence sa prière en demandant de ne pas boire le calice ; il la termine en assurant son Père qu'il n'a point d'autre volonté que la sienne.

Jésus se lève donc, laissant sur la terre les traces sanglantes de la sueur que la violence de son agonie a fait couler de ses membres ; ce ne sont là cependant que les prémices de ce sang rédempteur qui est notre rançon. Il va vers ses trois disciples et les trouve endormis. « Quoi ! leur dit-il, vous n'avez pu veiller une heure avec moi ? » (Matth. 26, 40). L'abandon des siens commence déjà pour lui. Il retourne deux fois encore à la grotte, où il fait la même prière désolée et soumise ; deux fois il en revient, et c'est pour rencontrer toujours la même insensibilité dans ces hommes qu'il avait choisis pour veiller près de lui. « Dormez donc, leur dit-il, et reposez-vous ; voilà l'heure où le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. » Puis, ranimant toutes, ses forces avec un courage sublime : « Levez-vous, dit-il ; marchons ; celui qui me trahit est près d'ici. » (Matth. 26, 45-46)

Il parlait encore, et tout à coup le jardin est envahi par une troupe de gens armés, portant des flambeaux et conduits par Judas. La trahison se consomme par la profanation du signe de l'amitié. « Judas ! tu trahis le Fils de l'homme par un baiser ! » (Luc. 22,48) Paroles si vives et si touchantes qu'elles auraient dû abattre ce malheureux aux pieds de son Maître ; mais il n'était plus temps. Le lâche n'eût pas osé braver la soldatesque qu'il avait amenée. Mais les gens du grand-prêtre ne mettront pas la main sur Jésus qu'il ne l'ait permis. Déjà une seule parole sortie de sa bouche les a renversés par terre ; Jésus permet qu'ils se relèvent, puis il leur dit avec la majesté d'un roi : Si c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-ci se retirer. Vous êtes venus avec des armes pour me saisir, moi qui tous ces jours me tenais dans le Temple sans que vous ayez tenté de m'arrêter ; mais c'est maintenant votre heure et le règne des ténèbres. Et se tournant vers Pierre qui avait tiré l'épée : Est-ce que je ne pourrais pas, si je le voulais, prier mon Père qui m'enverrait aussitôt plus de douze légions d'Anges ? Mais alors comment s'accompliraient les Écritures ? (Joan. 18, 8 ; Luc. 21, 52-53 ; Matth. 26, 53).
Après ces paroles, Jésus se laisse emmener. C'est alors que les apôtres, découragés et saisis de frayeur, se dispersent ; et pas un ne s'attache aux pas de son Maître, si ce n'est Pierre qui suivait de loin avec un autre disciple. La vile soldatesque qui entraînait Jésus lui faisait parcourir cette même route qu'il avait suivie le dimanche précédent lorsque le peuple vint au-devant de lui avec des palmes et des branches d'olivier. On traversa le torrent de Cédron ; et la tradition de l'Église de Jérusalem porte que les soldats y précipitèrent le Sauveur qu'ils traînaient avec brutalité. Ainsi s'accomplissait la prédiction de David sur le Messie : « Il boira en passant de l'eau du torrent. » (Ps. 109)

Cependant on est arrivé sous les remparts de Jérusalem. La porte s'ouvre devant le divin prisonnier ; mais la ville, enveloppée des ombres de la nuit, ignore encore l'attentat qui vient de s'accomplir. C'est demain seulement qu'elle apprendra, au lever du jour, que Jésus de Nazareth, le grand Prophète, est tombé entre les mains des princes des prêtres et des pharisiens. La nuit est avancée ; cependant le soleil tardera longtemps encore à paraître. Les ennemis de Jésus ont projeté de le livrer dans la matinée au gouverneur Ponce-Pilate, comme un perturbateur de la tranquillité publique ; mais en attendant ils veulent le juger et le condamner comme un coupable en matière religieuse. Leur tribunal a le droit de connaître des causes de cette nature, bien que ses sentences ne puissent pas s'élever jusqu'à la peine capitale. On conduit donc Jésus chez Anne, beau-père du grand-prêtre Caïphe où, selon les dispositions qui avaient été prises, devait avoir lieu un premier interrogatoire. Ces hommes de sang avaient passé la nuit sans prendre aucun repos. Depuis le départ de leurs gardes pour le jardin des Oliviers, ils avaient compté les moments, incertains qu'ils étaient de l'issue du complot ; on leur amène enfin leur proie ; leurs désirs cruels vont être satisfaits.

Maintenant le voilà trahi, enchaîné, conduit captif dans la ville sainte, pour y consommer son sacrifice. Adorons et aimons ce Fils de Dieu qui pouvait, par la moindre de ces humiliations, nous sauver tous, et qui n'est encore qu'au début du grand acte de dévouement que son amour pour nous lui a fait accepter.

Le soleil s'est levé sur Jérusalem ; mais les pontifes et les docteurs de la loi n'ont pas attendu sa lumière pour satisfaire leur haine contre Jésus. Anne, qui avait d'abord reçu l'auguste prisonnier, l'a fait conduire chez son gendre Caïphe. L'indigne pontife a osé faire subir un interrogatoire au Fils de Dieu. Jésus, dédaignant de répondre, a reçu un soufflet d'un des valets. De faux témoins avaient été préparés ; ils viennent déposer leurs mensonges à la face de celui qui est la Vérité ; mais leurs témoignages ne s'accordent pas. Alors le grand-prêtre, voyant que le système qu'il a adopté pour convaincre Jésus de blasphème n'aboutit qu'à démasquer les complices de sa fraude, veut tirer de la bouche même du Sauveur le délit qui doit le rendre justiciable de la Synagogue. « Je vous adjure, par le Dieu vivant, de répondre. Êtes-vous le Christ Fils de Dieu ? » (Matth. 26, 63) Telle est l'interpellation que le pontife adresse au Messie. Jésus, voulant nous apprendre les égards qui sont dus à l'autorité, aussi longtemps qu'elle en conserve les titres, sort de son silence et répond avec fermeté : Vous l'avez dit : je le suis ; au reste, je vous déclare qu'un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Vertu de Dieu et venant sur les nuées du ciel (Matth. 26, 64 ; Marc 14, 62). À ces mots, le pontife sacrilège se lève, il déchire ses vêtements et s'écrie : « Il a blasphémé ! qu'avons-nous besoin de témoins ? Vous venez d'entendre le blasphème, que vous en semble ? » De toutes parts, dans la salle, on crie : « Il mérite la mort ! » (Matth. 26, 65-66)

Le propre Fils de Dieu est descendu sur la terre pour rappeler à la vie l'homme qui s'était précipité dans la mort ; et par le plus affreux renversement, c'est l'homme qui, en retour, ose traduire à son tribunal ce Verbe éternel et le juge digne de mort. Et Jésus garde le silence, et il n'anéantit pas dans sa colère ces hommes aussi audacieux qu'ils sont ingrats ! Répétons en ce moment ces touchantes paroles par lesquelles l'Église grecque interrompt souvent aujourd'hui la lecture du récit de la Passion : « Gloire à votre patience, Seigneur ! »

À peine ce cri épouvantable : « Il mérite la mort ! » s'est-il fait entendre que les valets du grand-prêtre se jettent sur Jésus. Ils lui crachent au visage, et lui ayant ensuite bandé les yeux, ils lui donnent des soufflets, en lui disant « Prophète, devine qui t'a frappé. » (Luc. 22,64) Tels sont les hommages de la Synagogue au Messie dont l'attente la rend si fière. La plume hésite à répéter le récit de tels outrages faits au Fils de Dieu ; et cependant ceci n'est que le commencement des indignités qu'a dû subir le Rédempteur.

Dans le même temps, une scène plus affligeante encore pour le cœur de Jésus se passe hors de la salle, dans la cour du grand-prêtre. Pierre, qui s'y est introduit, se trouve aux prises avec les gardes et les gens de service qui l'ont reconnu pour un Galiléen de la suite de Jésus. L'apôtre, déconcerté et craignant pour sa vie, abandonne lâchement son maître et va jusqu'à affirmer par serment qu'il ne le connait même pas. Triste exemple du châtiment réservé à la présomption ! Mais, ô miséricorde de Jésus ! les valets du grand-prêtre l'entraînent vers le lieu où se tenait l'Apôtre ; il lance sur cet infidèle un regard de reproche et de pardon ; Pierre s'humilie et pleure. Il sort à ce moment de ce palais maudit ; et désormais tout entier à ses regrets, il ne se consolera plus qu'il n'ait revu son maître ressuscité et triomphant. Qu’il soit donc notre modèle, ce disciple pécheur et converti, en ces heures de compassion où la sainte Église veut que nous soyons témoins des douleurs toujours croissantes de notre Sauveur ! Pierre se retire ; car il craint sa faiblesse ; restons, nous, jusqu'à la fin ; nous n'avons rien à redouter ; et daigne le regard de Jésus, qui fond les cœurs les plus durs, se diriger vers nous !
Cependant les princes des prêtres, voyant que le jour commence à luire, se disposent à traduire Jésus devant le gouverneur romain. Ils ont instruit sa cause comme celle d'un blasphémateur, mais il n'est pas en leur pouvoir de lui appliquer la loi de Moïse, selon laquelle il devrait être lapidé. Jérusalem n'est plus libre, et ses propres lois ne la régissent plus. Le droit de vie et de mort n'est plus exercé que par les vainqueurs, et toujours au nom de César. Comment ces pontifes et ces docteurs ne se rappellent-ils pas en ce moment l'oracle de Jacob mourant, qui déclara que le Messie viendrait lorsque le sceptre serait enlevé à Juda ? Mais une noire jalousie les a égarés ; et ils ne sentent pas non plus que le traitement qu'ils vont faire subir à ce Messie se trouve décrit par avance dans les prophéties qu'ils lisent et dont ils sont les gardiens.

Le bruit qui se répand dans la ville que Jésus a été saisi cette nuit, et qu'on se dispose à le traduire devant le gouverneur, arrive aux oreilles du traitre Judas. Ce misérable aimait l'argent ; mais il n'avait aucun motif de désirer la mort de son maître. Il connaissait le pouvoir surnaturel de Jésus et se flattait peut-être que les suites de sa trahison seraient promptement arrêtées par celui à qui la nature et les éléments ne résistaient jamais. Maintenant qu'il voit Jésus aux mains de ses plus cruels ennemis, et que tout annonce un dénouement tragique, un remords violent s'empare de lui ; il court au Temple et va jeter aux pieds des princes des prêtres ce fatal argent qui a été le prix du sang. On dirait que cet homme est converti et qu'il va implorer son pardon. Hélas ! il n'en est rien. Le désespoir est le seul sentiment qui lui reste, et il a hâte d'aller mettre fin à ses jours. Le souvenir de tous les appels que Jésus fit à son cœur, hier encore, durant la Cène et jusque dans le jardin, loin de lui donner confiance, ne sert qu'à l'accabler ; et pour avoir douté d'une miséricorde qu'il devrait cependant connaître, il se précipite dans l'éternelle damnation, au moment même où le sang qui lave tous les crimes a déjà commencé, de couler.

Or les princes des prêtres, conduisant avec eux Jésus enchaîné, se présentent au gouverneur Pilate, demandant d'être entendus sur une cause criminelle. Le gouverneur paraît, et leur dit avec une sorte d'ennui : « Quelle accusation apportez-vous contre cet homme ? — Si ce n'était pas un malfaiteur, répondent-ils, nous ne vous l'aurions pas livré. » Le mépris et le dégoût se trahissent déjà dans les paroles du gouverneur, et l'impatience dans la réponse que lui adressent les princes des prêtres. On voit que Pilate se soucie peu d'être le ministre de leurs vengeances : « Prenez-le, leur dit-il, et jugez-le selon votre loi. — Mais, répondent ces hommes de sang, il ne nous est pas permis de faire mourir personne. » (Joan. 18, 29-32)

Pilate, qui était sorti du Prétoire pour parler aux ennemis du Sauveur, y rentre et fait introduire Jésus. Le Fils de Dieu et le représentant du monde païen sont en présence. « Êtes-vous donc le roi des Juifs ? demande Pilate. — Mon royaume n'est pas ce monde, répond Jésus ; il n'a rien de commun avec ces royaumes formés par la violence ; sa source est d'en haut. Si mon royaume était de ce monde, j'aurais des soldats qui ne m'eussent pas laissé tomber au pouvoir des Juifs. Bientôt, à mon tour, j'exercerai l'empire terrestre ; mais à cette heure mon royaume n'est pas d'ici-bas. — Vous être donc roi, enfin ? reprend Pilate. — Oui ; je suis roi. » dit le Sauveur. Après avoir confessé sa dignité auguste, l'Homme-Dieu fait un effort pour élever ce Romain au-dessus des intérêts vulgaires de sa fortune ; il lui propose un but plus digne de l'homme que la recherche des honneurs de la terre. « Je suis venu en ce monde, lui dit-il, pour rendre témoignage à la Vérité ; quiconque est de la Vérité écoute ma voix. — Et qu'est-ce que la Vérité ? » reprend Pilate ; et sans attendre la réponse à sa question, pressé d'en finir, il laisse Jésus, et va retrouver les accusateurs. « Je ne reconnais en cet homme aucun crime » (Joan, 18,-33-38), leur dit-il. Ce païen avait cru rencontrer en Jésus un docteur de quelque secte juive dont les enseignements ne valaient pas la peine d'être écoutés, mais en même temps un homme inoffensif dans lequel on ne pouvait, sans injustice, chercher un homme dangereux.

À peine Pilate a-t-il exprimé son avis favorable sur Jésus, qu'un amas d'accusations est produit contre ce Roi des Juifs par les princes des prêtres. Le silence de Jésus, au milieu de tant d'atroces mensonges, émeut le gouverneur : « Mais n'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu'ils disent contre vous ? » Cette parole, d'un intérêt visible, n'enlève point Jésus à son noble silence ; mais elle provoque de la part de ses ennemis une nouvelle explosion de fureur. Il agite le peuple, s'écrient les princes des prêtres ; il va prêchant dans toute la Judée, depuis la Galilée jusqu'ici (Matth. 27, 13-14 ; Luc. 23, 5). Dans ce mot de Galilée, Pilate croit voir un trait de lumière. Hérode, tétrarque de Galilée, est en ce moment à Jérusalem. Il faut lui remettre Jésus ; il est son sujet ; et cette cession d'une cause criminelle débarrassera le gouverneur, en même temps qu'elle rétablira la bonne harmonie entre Hérode et lui.

Le Sauveur est donc traîné dans les rues de Jérusalem, du prétoire au palais d'Hérode. Ses ennemis l'y poursuivent avec la même rage, et Jésus garde le même silence. Il ne recueille là que le mépris du misérable Hérode, du meurtrier de Jean-Baptiste ; et bientôt les habitants de Jérusalem le voient reparaître sous la livrée d'un insensé, entraîné de nouveau vers le prétoire.

 

 

 

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Méditation pour le 5e mystère joyeux 


 Tirée des Méditations sur les mystères de notre sainte foi
du vénérable père Du Pont, s. j. 

Les noces de Cana


1.- Bonté et charité de Jésus et de Marie.

Il se fit des noces à Cana en Galilée, et la mère de Jésus y était. Jésus fut aussi invité avec ses disciples ; et le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin.

1. Admirons la condescendance et la charité du Fils de Dieu, qui voulut bien se trouver à ce festin pour avoir l'occasion d'obliger ceux qui l'invitaient, et d'instruire ses disciples. Considérons encore la pureté d'âme, la modestie et la gravité qu'Il conservait à table au milieu de ces démonstrations de joie, nous enseignant ainsi que l'homme spirituel ne permet jamais à son cœur de se livrer tout entier aux réjouissances extérieures, et qu'en lui doit se vérifier cette parole de David : Que les justes, dans leurs festins, se réjouissent devant le Seigneur. La pensée de Dieu est un frein qui les empêche de rien faire qui soit indigne de la sainteté dont ils font profession, et de la présence de Celui qui les regarde.

2. Considérons la tendre compassion et la sollicitude que la Vierge témoigna aux nouveaux époux. Voyant qu'ils manquaient de vin, elle résolut de leur épargner la honte que cet accident imprévu allait leur causer. De son propre mouve­ment, sans attendre que personne le lui demandât, elle s'adressa à son divin Fils, et par un sentiment de reconnaissance pour ceux qui l'avaient invitée, elle Le pria de leur venir en aide dans le besoin où ils se trouvaient. Ce que Notre-Dame fit alors, elle le fait encore tous les jours pour ses serviteurs, dont elle ne peut connaître les misères qu'elle n'en soit émue de compassion, quoique souvent ils oublient ou négligent d'implorer sa miséricorde. Car, selon la pensée de saint Augustin, autant elle est élevée en mérite au-dessus des autres saints, autant elle les sur­passe en amour et en bonté pour les hommes.

Ô Vierge incomparable, comment puis-je vous servir avec si peu de zèle, quand vous montrez tant d'empressement à me secourir ? Si vous ne manquez jamais de récompenser les plus légers services, n'est-il pas juste que je vous rende grâces de tous les bienfaits dont vous me comblez, dans l'espérance où je suis que vous ne cesserez jamais de m'en accorder de plus signalés encore ?

3. Remarquons avec quelle confiance affectueuse, mais soumise, Marie dit à Jésus ces paroles : Ils n'ont point de vin. Elle connaît le cœur de son Fils, une exposition simple de la nécessité présente suffira pour qu'Il y subvienne, aussitôt qu'Il le jugera convenable : Il ne manque pour cela ni de puissance, ni de bonté.

Ô Vierge pleine de miséricorde, vous voyez combien la dévotion et la charité, qui sont comparées dans l'Écriture à un vin généreux et délicieux, me sont nécessaires. Puis donc que vous avez pitié de ceux qui n'ont point de ce vin matériel qui soutient les corps, ne plaindrez-vous pas davantage ceux qui réclament le vin spirituel qui fortifie les âmes ? Vous êtes venue au secours des époux de Cana ; dites en ma faveur à votre Fils béni : « Mon Fils, voilà que mon serviteur manque du vin de l'amour céleste ; donnez-le-lui en abondance, afin qu'il vous serve avec ferveur. »

À l'imitation de la très sainte Vierge, exerçons-nous à cette manière de prier. Elle consiste à représenter à Dieu nos besoins avec confiance, résignation et amour, espérant fermement de sa libéralité et de sa miséricorde qu'il enrichira notre pauvreté au mo­ment le plus opportun. Remplaçons le mot vin par d'autres mots, et disons à Notre-Seigneur : Mon Dieu, je n'ai point de ferveur ; mon Sauveur, je n'ai ni humilité, ni patience, ni obéissance ; voyez mon indigence, et qu'elle excite votre compassion.

2.- Réponse de Jésus à sa Mère.

Jésus répondit : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? mon heure n'est pas encore venue. Examinons les raisons mystérieuses de cette réponse si sèche et en apparence bien sévère. On peut en assigner trois principales.

1. Le Sauveur du monde voulait déclarer qu'Il était non seulement homme, mais Dieu ; et que, puisqu'il n'ap­partenait qu'à Lui d'opérer l'œuvre miraculeuse qu'on Lui de­mandait, Il prétendait aussi la faire de la manière et à l'heure marquées par sa Providence, sans qu'aucune considération tirée de la chair et du sang pût y rien changer. Par cette conduite, notre divin Maître nous avertit de ne pas nous affliger à l'excès des accidents fâcheux qui nous surviennent, et de ne point mur­murer contre Dieu lorsqu'Il tarde à nous secourir. C'est un désordre intolérable de vouloir Lui prescrire un temps pour venir à nous, et de ne pas attendre patiemment celui qu'Il a déterminé pour nous visiter ; c'est tomber dans la faute que Judith reprocha avec tant de force aux habitants de Béthulie : Qui êtes-vous, dit-elle, pour tenter le Seigneur, et fixer un temps à sa miséricorde ? N'omettons rien de ce qui est en notre pouvoir, puis reposons-nous de tout le reste sur la Providence, et espérons qu'elle viendra à notre secours à son heure : cette heure sera toujours pour nous la meilleure et la plus convenable.

Ô mon aimable Sauveur, qui avez réglé le temps de mes souffrances et le temps de vos miracles, suivez en tout le plan de votre divine sagesse ; ma volonté est la vôtre ; je Vous obéirai toujours, et jamais je ne me dépar­tirai en un seul point de la soumission que je Vous dois.

2. Jésus-Christ voulait nous montrer combien Il était dégagé de cet amour purement humain que les hommes ont d'ordinaire pour leurs parents. Ses paroles furent toujours en ce point conformes aux affections de son cœur. En effet, nous ne lisons nulle part qu'Il ait donné à la très sainte Vierge le nom de mère, qui est un nom plein de tendresse ; tandis que l'Écriture nous dit en propres termes qu'Il l'appela femme, comme Il le fit en cette circonstance et sur le Calvaire, lorsqu'Il la recommanda à son disciple bien-aimé. Dans une autre occasion, l'un de ceux qui écoutaient sa prédication Lui ayant dit : Voilà votre mère et vos frères qui sont dehors et vous cherchent, il lui répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis étendant la main vers ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, est mon frère, ma sœur et ma mère. Apprenons de là à nous détacher entièrement des créatures, et à ne pas même prononcer les noms de mère ou de frère, s'ils agissent d'une manière trop naturelle sur notre cœur. Ce que nous devons désirer au-dessus de tout, c'est d'accomplir la volonté de Dieu dans toute l'acception de ces paroles de Moïse : Celui qui dit à son père et à sa mère : Je ne vous connais pas ; et à ses frères : Je ne sais qui vous êtes, et méconnaît ses propres enfants ; celui-là, Seigneur, garde vos commandements, et observe votre sainte Loi.

3. Jésus répondit de la sorte pour éprouver sa sainte Mère et lui fournir l'occasion de pratiquer héroïquement plusieurs vertus, en particulier, la patience, l'humilité et la con­fiance en Dieu. Nous voyons, en effet, qu'une réponse si peu attendue ne la troubla pas, et ne tira de sa bouche aucune plainte. Elle ne s'en offensa point, et, ce qui est plus surprenant, elle ne perdit pas l'espérance d'être exaucée, comme le prouve l'ordre qu'elle donna immédiatement aux serviteurs. Cet exemple de la Mère du Sauveur est pour nous une admirable leçon de patience et de confiance en Dieu, lors même qu'Il semble ne pas écouter nos prières, ou qu'Il diffère de les exaucer. Rappelons-nous le même exemple quand on nous parlera avec hauteur et avec fierté. Nous devons dans ces rencontres nous ressouvenir de ces paroles d’Isaïe : Votre force, au temps de l'épreuve, sera dans le silence et dans l'espérance. Taisons-nous, et espérons au Seigneur : ce sont là deux puissants moyens pour obtenir de Dieu tout ce que nous pouvons attendre de sa bonté.

3.- Ordre donné par Marie aux serviteurs.

La Vierge dit ensuite à ceux qui servaient : Faites tout ce qu'il vous dira. Remarquons dans ces paroles quatre choses : quelle vertu la Mère de Dieu exerça en cette occasion, combien était sage le conseil qu'elle donna, pour quel motif et en quels termes elle le donna.

1. Elle fit preuve d'une confiance héroïque ; car, supposé que son Fils lui eût répondu en termes exprès : Oui, ma Mère, je ferai ce que vous me demandez, aurait-elle pu parler avec plus d'assurance qu'elle ne le fit après avoir essuyé une sorte de refus ?

2. Elle montra qu'elle connaissait parfaitement la pensée et le cœur de son divin Fils. D'un côté, elle savait que, comme Dieu, Il pouvait créer le vin qui était nécessaire, ou multiplier celui qui restait, et cela sans dire un seul mot aux serviteurs ; mais, d'un autre côté, elle comprenait que Jésus voulait exiger d'eux quelque chose. Car telle est la conduite de Dieu à l'égard des hommes : Il ne les tire pas ordinairement de leur misère, sans qu'ils y contribuent selon leur pouvoir ; Il veut qu'ils s'aident eux-mêmes, afin de se rendre, par leur obéissance et leurs propres efforts, dignes de son assistance.

3. Marie, en donnant à ceux qui servaient aux noces de Cana un conseil si prudent, se proposait de nous apprendre que le moyen le plus efficace pour obtenir de Dieu ce que nous lui demandons, c'est de joindre à la confiance en sa bonté une sou­mission entière à ses ordres. Le Seigneur, dit David, accomplit la volonté de ceux qui Le craignent ; et saint Jean nous assure que, si notre cœur ne nous reproche rien, nous pouvons espérer que Dieu nous accordera toutes nos demandes, parce que nous observons ses commandements, et que nous faisons ce qui Lui est agréables. Le Sauveur Lui-même ne disait-Il pas à ses apôtres : Si vous demeurez en Moi, et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez tout ce que vous voudrez, et Je vous l'accorderais. C'est donc une maxime générale que, plus nous serons soumis à Dieu et à ceux qui tiennent sa place auprès de nous, plus il montrera d'empressement à combler nos vœux. Par conséquent, ô mon âme, obéis fidèlement à ton Seigneur, si tu veux qu'il soit prompt à te secourir ; car il exauce plus vite une seule prière d'un cœur soumis, que dix mille d'un cœur rebelle à ses volontés.

4. Considérons enfin combien la Vierge aimait le silence, et avec quel soin elle évitait toute parole superflue. Quoi de plus concis et de plus mesuré que ce qu'elle dit en la circonstance présente à son Fils et aux serviteurs ? Méditons surtout, et gravons profondément dans notre cœur cette re­commandation de la plus sage et de la meilleure des mères : Faites exactement tout ce qu'Il vous dira. Oui, efforçons-nous d'ac­complir tout ce que nous dira Jésus, sans en rien omettre, quand Il nous commanderait des choses difficiles, des choses qui nous paraîtraient peu importantes ou hors de propos, soit qu'Il nous parle Lui-même par ses inspirations secrètes, soit qu'Il nous déclare ses volontés par le ministère de nos supérieurs.

Ô Vierge sainte, parfait modèle de toutes les vertus, enseigne-moi à pratiquer celles dont vous me donnez aujourd'hui l'exemple, afin que je me rende agréable à votre Fils, et digne d'obtenir de Lui l'accomplissement de tous mes désirs.

4.- Obéissance des serviteurs au commandement de Jésus. Changement de l'eau en vin.

Or il y avait là six urnes de pierre, destinées aux ablutions en usage parmi les Juifs. Jésus dit à ceux qui servaient : Emplissez d'eau ces vases. Et ils les remplirent jusqu'au bord. Et Jésus, ayant changé l'eau en vin, leur dit : Puisez maintenant, et portez-en au maître du festin ; et ils lui en portèrent.

1. Considérons l'obéissance des serviteurs, que la Mère de Jésus avait si bien instruits de ce qu'ils devaient faire. Aussitôt qu'ils ont reçu l'ordre du Sauveur, ils l'exécutent sans réplique et sans délai. Ils ne Lui demandent point à quel propos Il leur fait ce commandement ; ni comment cette excessive quantité d'eau pourra remédier au manque de vin ; mais, avec une entière soumission de jugement, ils accomplissent ce qu'Il leur commande. Or, par leur obéissance, ils obtinrent, sans y penser, ce qu'ils souhaitaient. Voyons par là combien il importe que nous obéissions à Dieu et à ses ministres sans rechercher avec curiosité pourquoi ils nous commandent une chose ou une autre. C'est un moyen infaillible de nous défendre des ruses de l'ancien serpent qui trompa Ève en lui demandant pour quelle raison Dieu leur avait défendu, à elle et à son mari, de manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. D'ailleurs, il arrive souvent que, lorsque le Seigneur a l'intention d'exaucer nos prières, il prend plaisir à nous donner des ordres qui semblent incompatibles avec l'objet de nos demandes, afin de nous accoutumer à assujettir notre raison à l'obéissance. Obéissons donc dans les choses qui nous attristent et nous humilient, si nous voulons que notre Père céleste nous exalte et nous console.

2. Admirons la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, par un seul acte de sa volonté, sans toucher l'eau, la changea en vin. Réjouissons-nous d'avoir un maître et un Sauveur si puissant, et prions-Le d'opérer un semblable change­ment dans notre cœur. Demandons-Lui avec instance que, de méchants, tièdes et imparfaits que nous sommes, il nous rende bons, fervents et parfaits, lui promettant de ne point nous opposer à l'action de sa grâce. Car, selon la doctrine de saint Augustin, celui qui nous a tiré du néant et nous a donné l'être sans aucun consentement de notre part, ne nous fera point passer du péché à la grâce, de la tiédeur à la ferveur, si nous lui résistons : c'est là une opération qu'il fait en nous, mais non sans nous.

3. Remarquons avec quelle générosité le Sauveur récompense les services qui Lui sont rendus. Ses hôtes ne Lui ont offert pendant le repas qu'une coupe d'un vin assez médiocre ; et voilà qu'Il leur rend en échange six urnes pleines jusqu'au bord d'un vin excellent. Il en use de la même sorte aujourd'hui lorsque, pour un verre d'eau fraîche donné à un pauvre, Il répand dans notre sein une mesure pleine, pressée et surabondante, et lorsqu'Il donne au religieux le centuple de ce qu'il a quitté pour son amour. Quant aux personnes adonnées à l'oraison, avec lesquelles Il contracte une alliance spirituelle, Il les introduit dans ses celliers mystérieux, et là, Il les enivre d'un vin mille fois plus délicieux que celui dont Il remplit miraculeusement les six urnes des noces de Cana. Ce langage figuré signifie qu'Il leur inspire, dans la ferveur de leur prière, des sentiments et des actes héroïques de six vertus excellentes, qui sont : la charité envers Dieu, la miséri­corde envers le prochain, le zèle de la gloire divine et du salut des pécheurs, la dévotion prompte et fervente pour tout ce qui regarde le service du Très-haut, la reconnaissance des bienfaits reçus, et enfin, une obéissance prête à faire et à souffrir tout ce qui plaira à sa souveraine majesté.

Ô mon Jésus, en qui la libéralité égale la puissance, je ne veux point d'autre Dieu, d'autre Seigneur, d'autre bien que Vous. Faites-moi entrer dans vos celliers, enivrez-moi de vos vins exquis, et, par l'exercice de ces six vertus, élevez-moi à la perfection propre de mon état, afin que, embrasé du même feu que les séraphins, je vole comme eux avec six ailes jusqu'à vous, et que je demeure éternellement uni à Vous, ne cessant jamais de vous aimer et de Vous bénir dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

5.- Effets produits par le miracle de Jésus-Christ

Considérons, en dernier lieu, les effets que produisit le miracle opéré par Jésus-Christ.

1. Remarquons quelle fut la joie de la très sainte Vierge lorsqu'elle vit sa prière exaucée et son désir accompli. Oh ! qu'elle se sentit affermie dans la confiance qu'elle avait eue jusqu'alors en Jésus, et quelles actions de grâces elle Lui rendit pour cette faveur signalée. Admirons en même temps ce que peut l'intercession de la Mère bien-aimée du Sauveur auprès de son Fils béni. Il lui avait dit que le temps d'opérer ce miracle n'était pas encore venu ; et néanmoins Il le fit aussitôt qu'elle le Lui eut demandé, avançant, en sa considération et à sa demande, le moment qu'Il avait marqué pour manifester sa gloire. Il est encore bien digne de remarque, que ce fut également par son entre­mise que Jésus-Christ opéra son premier miracle dans l'ordre de la grâce, c'est-à-dire la sanctification de son Précurseur ; et son premier miracle dans l'ordre de la nature, qui est celui dont nous nous occupons. Il avança le temps de ces deux prodiges, à la prière de sa Mère, pour nous apprendre que nous devons re­courir à elle comme à notre médiatrice si nous voulons obtenir promptement les biens spirituels et les biens temporels, et même les grâces extraordinaires qu'Il réserve à ses plus insignes servi­teurs. Quelle ne doit pas être notre joie en pensant que nous avons une mère aussi affectionnée à nos intérêts, et puissante et habile à les ménager !

Ô sainte Mère de Jésus, montrez que vous êtes aussi ma mère ; hâtez par vos prières l'heure de la guérison de mon âme ; délivrez-moi de la tiédeur dans laquelle je languis, afin que je commence à servir votre adorable Fils avec une ferveur qui ne se démente jamais.

2. La vue d'un miracle si éclatant contribua mer­veilleusement à confirmer dans la foi les disciples de Jésus-Christ. Ils crurent en Lui, dit l'apôtre saint Jean ; c'est-à-dire que leur foi prit un nouvel accroissement, qu'ils furent animés d'une sainte ferveur et remplis d'une vive joie, en voyant qu'ils avaient un maître tout-puissant. Désormais, ils étaient heureux d'être en compagnie, assurés que rien ne pourrait leur manquer tant qu'ils marcheraient à sa suite. Ce n'est pas non plus sans raison que Jésus choisit pour objet de son premier miracle une chose matérielle, commune et nécessaire à la vie ; elle était plus propre à fortifier dans la foi, en frappant leurs sens, des hommes encore grossiers et peu versés dans les voies de Dieu, qui, par con­séquent, avaient besoin d'être disposés peu à peu aux choses plus relevées.

3. Enfin, considérons quel fut l'étonnement du maître du festin lorsqu'il goûta ce vin miraculeux. Il le trouva si délicieux, que sans pouvoir tarder longtemps, il appela l'époux et lui témoigna sa surprise en ces termes : Tout homme sert d'abord le bon vin ; et quand on a bu largement, il sert le moins bon : pour vous, vous avez réservé le meilleur jusqu'à cette heure. En effet, bien que le vin du commencement lui eût semblé bon, il lui parut insipide en comparaison de celui qu'on venait de lui présenter. Mais, en parlant de la sorte, il faisait bien voir qu'il ne comprenait pas le dessein de Jésus-Christ, qui avait attendu, pour donner son vin, que le premier fût entièrement épuisé, et qu'on eût bien remarqué qu'il n'en restait plus. Ainsi en usa-t-Il pour deux raisons.
Il voulut d'abord nous apprendre à estimer comme ils le méritent les dons de Dieu : ce que nous ne faisons jamais mieux que quand nous avons reconnu notre misère, et que nous sentons par expérience la vérité de ces paroles du Roi-prophète : Le Seigneur est le refuge du pauvre ; il vient à son secours au moment le plus opportun, au jour de l'affliction.
Il voulut ensuite nous enseigner que Dieu ne communique les délices de l'esprit qu'à ceux qui ont renoncé aux plaisirs des sens ; comme Il ne donna autrefois la manne à son peuple que quand toute la farine emportée de l'Égypte fut consommée. Il y a, dit saint Bernard, deux sortes de vin qui ne se mêlent pas : les conso­lations du ciel, et les douceurs de la terre. Il est nécessaire que nous nous sevrions des secondes pour goûter les premières ; quoiqu'il plaise quelquefois au Seigneur d'intervertir cet ordre, en accordant à certaines âmes les délices spirituels, afin qu'elles se détachent plus facilement de celles des sens.

Ô divin Époux de mon cœur, enivrez-moi du vin céleste ; et que le vin de la terre me paraisse amer et insupportable. Faites-moi sentir combien il est doux d'être tout à Vous ; et qu'à l'avenir je n'éprouve que du dégoût pour les faux biens d'ici-bas. Ô mon âme, rejette avec courage ce qui n'est propre qu'à flatter les sens, afin que, par une mortification continuelle de tes inclina­tions déréglées, tu mérites d'entrer un jour en possession d'un bonheur sans fin. Ainsi soit-il.

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Méditation sur le 4e mystère joyeux 

Tirée de L'année liturgique
de Dom Guéranger
 

La présentation de Jésus au temple

et la purification de la Très Sainte Vierge

 

Les quarante jours de la Purification de Marie sont écoulés, et le moment est venu où elle doit monter au Temple du Seigneur pour y présenter Jésus. Avant de suivre le Fils et la Mère dans ce voyage mystérieux à Jérusalem, arrêtons-nous encore un instant à Bethléhem, et pénétrons avec amour et docilité les mystères qui vont s'accomplir.

La loi du Seigneur ordonnait aux femmes d'Israël, après leur enfantement, de demeurer quarante jours sans approcher du tabernacle ; après l'expiration de ce terme, elles devaient, pour être purifiées, offrir un sacrifice. Ce sacrifice consistait en un agneau, pour être consumé en holocauste ; on devait y joindre une tourterelle ou une colombe, destinée à être offertes selon le rite du sacrifice pour le péché. Que si la mère était trop pauvre pour fournir l'agneau, le Seigneur avait permis de le remplacer par une autre tourterelle, ou une autre colombe.

Un second commandement divin déclarait tous les premiers-nés propriété du Seigneur, et prescrivait la manière de les racheter. Le prix de ce rachat était de cinq sicles, qui, au poids du sanctuaire, représentaient chacun vingt oboles.

Marie, fille d'Israël, avait enfanté ; Jésus était son premier-né. Le respect dû à un tel enfantement, à un tel premier-né, permettait-il l'accomplissement de la loi ?

Si Marie considérait les raisons qui avaient porté le Seigneur à obliger les mères à la purification, elle voyait clairement que cette loi n'avait point été faite pour elle. Quel rapport pouvait avoir avec les épouses des hommes, celle qui était le très pur sanctuaire de l'Esprit-Saint, Vierge dans la conception de son Fils, Vierge dans son ineffable enfantement ; toujours chaste, mais plus chaste encore après avoir porté dans son sein et mis au monde le Dieu de toute sainteté ? Si elle considérait la qualité sublime de son Fils, cette majesté du Créateur, et du souverain Seigneur de toutes choses, qui avait daigné prendre naissance en elle, comment aurait-elle pu penser qu'un tel Fils était soumis à l'humiliation du rachat, comme un esclave qui ne s'appartient pas à lui-même ?

Cependant, l'Esprit qui résidait en Marie lui révèle qu'elle doit accomplir cette double loi. Malgré son auguste qualité de Mère de Dieu, il faut qu'elle se mêle à la foule des mères des hommes, qui se rendent de toutes parts au Temple, pour y recouvrer, par un sacrifice, la pureté qu'elles ont perdue. En outre, ce Fils de Dieu et Fils de l'Homme doit être considéré en toutes choses comme un serviteur ; il faut qu'il soit racheté en cette humble qualité comme le dernier des enfants d'Israël. Marie adore profondément cette volonté suprême, et s'y soumet de toute la plénitude de son cœur.

Les conseils du Très-Haut avaient arrêté que le Fils de Dieu ne serait déclaré à son peuple que par degrés. Après trente années de vie cachée à Nazareth, où comme le dit l'Évangile, il était réputé le fils de Joseph, un grand Prophète devait l'annoncer mystérieusement aux Juifs accourus au Jourdain, pour y recevoir le baptême de la pénitence. Bientôt ses propres œuvres, ses éclatants miracles, rendraient témoignage de lui. Après les ignominies de sa Passion, il ressusciterait glorieux, confirmant ainsi la vérité de ses prophéties, l'efficacité de son Sacrifice, enfin sa divinité. Jusque-là presque tous les hommes ignoreraient que la terre possédait son Sauveur et son Dieu. Les bergers de Bethléhem n'avaient point reçu l'ordre, comme plus tard les pêcheurs de Génésareth, d'aller porter la Parole jusqu'aux extrémités du monde ; les Mages, qui avaient paru tout à coup au milieu de Jérusalem, étaient retournés dans l'Orient, sans revoir cette ville qui s'était émue un instant de leur arrivée. Ces prodiges, d'une si sublime portée aux yeux de l'Église depuis l'accomplissement de la mission de son divin Roi, n'avaient trouvé d'écho et de mémoire fidèle que dans le cœur de quelques vrais Israélites qui attendaient le salut d'un Messie humble et pauvre ; la naissance même de Jésus à Bethléhem devait demeurer ignorée du plus grand nombre des Juifs ; car les Prophètes avaient prédit qu'il serait appelé Nazaréen.

Le même plan divin qui avait exigé que Marie fût l'épouse de Joseph, pour protéger, aux yeux du peuple, sa virginité féconde, demandait donc que cette très chaste Mère vint comme les autres femmes d'Israël offrir le sacrifice de purification, pour la naissance du Fils qu'elle avait conçu par l'opération de l'Esprit-Saint, mais qui devait être présenté au temple comme le fils de Marie, épouse de Joseph. Ainsi, la souveraine Sagesse aime à montrer que ses pensées ne sont point nos pensées, à déconcerter nos faibles conceptions, en attendant le jour où elle déchire les voiles et se montre à découvert à nos yeux éblouis.

La volonté divine fut chère à Marie, en cette circonstance comme en toutes les autres. La Vierge ne pensa point agir contre l'honneur de son fils, ni contre le mérite glorieux de sa propre intégrité, en venant chercher une purification extérieure dont elle n'avait nul besoin. Elle fut, au Temple, la servante du Seigneur, comme elle l'avait été dans la maison de Nazareth, lors de la visite de l'Ange. Elle obéit à la loi, parce que les apparences la déclaraient sujette à la loi. Son Dieu et son Fils se soumettait au rachat comme le dernier des hommes ; il avait obéi à l'édit d'Auguste pour le dénombrement universel ; il devait « être obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix » : la Mère et l'Enfant s'humilièrent ensemble ; et l'orgueil de l'homme reçut en ce jour une des plus grandes leçons qui lui aient jamais été données.

Quel admirable voyage que celui de Marie et de Joseph allant de Bethléhem à Jérusalem ! L'Enfant divin est dans les bras de sa mère ; elle le tient sur son cœur durant tout le cours de cette route fortunée. Le ciel, la terre, la nature tout entière, sont sanctifiés par la douce présence de leur miséricordieux créateur. Les hommes au milieu desquels passe cette mère chargée de son tendre fruit la considèrent, les uns avec indifférence, les autres avec intérêt ; mais nul d'entre eux ne pénètre encore le mystère qui doit les sauver tous.

Joseph est porteur de l'humble offrande que la mère doit présenter au prêtre. Leur pauvreté ne leur permet pas d'acheter un agneau ; et d'ailleurs n'est-il pas l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde, ce céleste Enfant que Marie tient dans ses bras ? La loi a désigné la tourterelle ou la colombe pour suppléer l'offrande qu'une mère indigente ne pourrait présenter : innocents oiseaux, dont le premier figure la chasteté et la fidélité, et dont le second est le symbole de la simplicité et de l'innocence. Joseph porte aussi les cinq sicles, prix du rachat du premier-né ; car il est vraiment le Premier-né, cet unique fils de Marie, qui a daigné faire de nous ses frères, et nous rendre participants de la nature divine, en adoptant la nôtre.

Enfin, cette sainte et sublime famille est entrée dans Jérusalem. Le nom de cette ville sacrée signifie vision de paix ; et le Sauveur vient par sa présence lui offrir la paix. Admirons une magnifique progression dans les noms des trois villes auxquelles se rattache la vie mortelle du Rédempteur. Il est conçu à Nazareth ; qui signifie la fleur ; car il est, comme il le dit au Cantique, la fleur des champs et le lis des vallons ; et sa divine odeur nous réjouit. Il naît à Bethléhem, la maison du pain, afin d'être la nourriture de nos âmes. Il est offert en sacrifice sur la croix à Jérusalem, et par son sang, il rétablit la paix entre le ciel et la terre, la paix entre les hommes, la paix dans nos âmes. Dans cette journée, comme nous le verrons bientôt, il va donner les arrhes de cette paix.

Pendant que Marie portant son divin fardeau monte, Arche vivante, les degrés du Temple, soyons attentifs ; car une des plus fameuses prophéties s'accomplit, un des principaux caractères du Messie se déclare. Conçu d'une Vierge, né en Bethléhem, ainsi qu'il était prédit, Jésus, en franchissant le seuil du Temple, acquiert un nouveau titre à nos adorations.

Cet édifice n'est plus le célèbre Temple de Salomon, qui devint la proie des flammes aux jours de la captivité de Juda. C'est le second Temple bâti au retour de Babylone, et dont la splendeur n'a point atteint la magnificence de l'ancien. Avant la fin du siècle, il doit être renversé pour la seconde fois ; et la parole du Seigneur sera engagée à ce qu'il n'y demeure pas pierre sur pierre. Or, le Prophète Aggée, pour consoler les Juifs revenus de l'exil, qui se lamentaient sur leur impuissance à élever au Seigneur une maison comparable à celle qu'avait édifiée Salomon, leur a dit ces paroles, et elles doivent servir à fixer l'époque de la venue du Messie : « Prends courage, Zorobabel, dit le Seigneur; prends courage, Jésus fils de Joseph, souverain Prêtre; prends courage, peuple de cette contrée; car voici ce que dit le Seigneur : Encore un peu de temps et j'ébranlerai le ciel et la terre, et j'ébranlerai toutes les nations; et le Désiré de toutes les nations viendra; et je remplirai de gloire cette maison. La gloire de cette seconde maison sera plus grande que ne le fut celle de la première ; et dans ce lieu je donnerai la paix, dit le Seigneur des armées.

L'heure est arrivée de l'accomplissement de cet oracle. L'Emmanuel est sorti de son repos de Bethléhem, il s'est produit au grand jour, il est venu prendre possession de sa maison terrestre ; et par sa seule présence dans l'enceinte du second Temple, il en élève tout d'un coup la gloire au-dessus de la gloire dont avait paru environné celui de Salomon. Il doit le visiter plusieurs fois encore ; mais cette entrée qu'il y fait aujourd'hui, porté sur les bras de sa mère, suffit à accomplir la prophétie ; dès maintenant, les ombres et les figures que renfermait ce Temple commencent à s'évanouir aux rayons du Soleil de la vérité et de la justice. Le sang des victimes teindra encore, quelques années, les cornes de l’autel ; mais au milieu de toutes ces victimes égorgées, hosties impuissantes, s'avance déjà l'Enfant qui porte dans ses veines le sang de le Rédemption du monde. Parmi ce concours de sacrificateurs, au sein de cette foule d'enfants d'Israël qui se presse dans les diverses enceintes du Temple, plusieurs attendent le Libérateur, et savent que l'heure de sa manifestation approche ; mais aucun d'eux ne sait encore qu'en ce moment même le Messie attendu vient d'entrer dans la maison de Dieu.

Cependant un si grand événement ne devait pas s'accomplir sans que l'Éternel opérât une nouvelle merveille. Les bergers avaient été appelés par l'Ange, l'étoile avait attiré les Mages d'Orient en Bethléhem ; l'Esprit-Saint suscite lui-même à l'Enfant divin un témoignage nouveau et inattendu.

Un vieillard vivait à Jérusalem, et sa vie touchait au dernier terme ; mais cet homme de désirs, nommé Siméon, n'avait point laissé languir dans son cœur l'attente du Messie. Il sentait que les temps étaient accomplis ; et pour prix de son espérance, l'Esprit-Saint lui avait fait connaitre que ses yeux ne se fermeraient pas avant qu'ils eussent vu la Lumière divine se lever sur le monde. Au moment où Marie et Joseph montaient les degrés du Temple, portant vers l'autel l'Enfant de la promesse, Siméon se sent poussé intérieurement par la force irrésistible de l'Esprit divin ; il sort de sa maison, il dirige vers la demeure sacrée ses pas chancelants, mais soutenus par l'ardeur de ses désirs. Sur le seuil de la maison de Dieu, parmi les mères qui s'y pressent chargées de leurs enfants, ses yeux inspirés ont bientôt reconnu la Vierge féconde prophétisée par Isaïe ; et son cœur vole vers l'Enfant qu'elle tient dans ses bras.

Marie, instruite par le même Esprit, laisse approcher le vieillard ; elle dépose dans ses bras tremblants le cher objet de son amour, l'espoir du salut de la terre. Heureux Siméon, figure de l'ancien monde vieilli dans l'attente et près de succomber ! À peine a-t-il reçu le doux fruit de la vie, que sa jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle ; en lui s'accomplit la transformation qui doit se réaliser dans la race humaine. Sa bouche s'ouvre, sa voix retentit, il rend témoignage comme les bergers dans la région de Bethlehem, comme les Mages au sein de l'Orient. « Ô Dieu ! dit-il, mes yeux ont donc vu le Sauveur que vous prépariez ! Elle luit enfin, cette Lumière qui doit éclairer les Gentils, et faire la gloire de votre peuple d'Israël. »

Tout à coup survient, attirée aussi par le mouvement du divin Esprit, la pieuse Anne, fille de Phanuel, illustre par sa piété et vénérable à tout le peuple par son grand âge. Les deux vieillards, représentants de la société antique, unissent leurs voix, et célèbrent l'avènement fortuné de l'Enfant qui vient renouveler la face de la terre, et la miséricorde de Jéhovah qui, selon la prophétie d'Aggée, dans ce lieu, au sein même du second Temple, donne enfin la paix au monde.

C'est dans cette paix tant désirée que va s'endormir Siméon. Vous laisserez donc partir dans la paix votre serviteur, selon votre parole, Seigneur ! dit le vieillard ; et bientôt son âme, dégagée des liens du corps, va porter aux élus qui reposent dans le sein d'Abraham la nouvelle de la paix qui apparait sur la terre, et leur ouvrira bientôt les cieux. Anne survivra quelques jours encore à cette grande scène ; elle doit, comme nous l'apprend l'Évangéliste, annoncer l'accomplissement des promesses aux Juifs spirituels qui attendaient la Rédemption d'Israël. Une semence devait être confiée à la terre ; les bergers, les Mages, Siméon, Anne, l'ont jetée ; elle lèvera en son temps ; et quand les années d'obscurité que le Messie doit passer dans Nazareth seront écoulées, quand il viendra pour la moisson, il dira à ses disciples : Voyez comme le froment blanchit à maturité sur les guérets ; priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour la récolte.

Le fortuné vieillard rend donc aux bras de la très pure Mère le Fils qu'elle va offrir au Seigneur. Les oiseaux mystérieux sont présentés au prêtre qui les sacrifie sur l'autel, le prix du rachat est versé, l'obéissance parfaite est accomplie ; et après avoir rendu ses hommages au Seigneur dans cet asile sacré à l'ombre duquel s'écoulèrent ses premières années, Marie toujours Vierge, pressant sur son cœur le divin Emmanuel, et accompagnée de son fidèle époux, descend les degrés du Temple.

Tel est le mystère du quarantième jour, qui ferma la série des jours du Temps de Noël, par cette admirable fête de la Purification de la très sainte Vierge. De savants hommes, au nombre desquels on compte le docte Henschenius, dont Benoit XIV partage le sentiment, inclinent à donner une origine apostolique à cette solennité ; il est certain du moins qu'elle était déjà ancienne au cinquième siècle.


Ô Emmanuel ! en ce jour où vous faites votre entrée dans le Temple de votre Majesté, porté sur les bras de Marie, votre ineffable Mère, recevez l'hommage de nos adorations et de notre reconnaissance. C'est afin de vous offrir pour nous que vous venez dans le Temple ; c'est comme prélude de notre rachat, que vous daignez payer la rançon du premier-né ; c'est pour abolir bientôt les sacrifices imparfaits, que vous venez offrir un sacrifice légal. Aujourd'hui vous paraissez dans cette ville qui doit être un jour le terme de votre course et le lieu de votre immolation. Le mystère de notre salut a fait un pas ; car il ne vous a pas suffi de naître pour nous ; votre amour nous réserve pour l'avenir un plus éclatant témoignage.

Consolation d'Israël, vous sur qui les Anges aiment, tant à arrêter leurs regards, vous entrez dans le Temple ; et les cœurs qui vous attendaient s'ouvrent et s'élèvent vers vous. Oh ! qui nous donnera une part de l'amour que ressentit le vieillard, lorsqu'il vous tint dans ses bras et vous serra contre son cœur ? Il ne demandait qu'à vous voir, ô divin Enfant, objet de tant de désirs ardents, et il était heureux de mourir. Après vous avoir vu un seul instant, il s'endormait délicieusement dans la paix. Quel sera donc le bonheur de vous posséder éternellement, si des moments si courts ont suffi à combler l'attente d'une vie entière !

Mais, ô Sauveur de nos âmes, si le vieillard est au comble de ses vœux pour vous avoir vu seulement une fois, dans cette offrande que vous daignez faire de vous-même pour nous au Temple ; quels doivent être nos sentiments, à nous qui avons vu la consommation de votre sacrifice ! Le jour viendra, ô Emmanuel, où, pour nous servir des expressions de votre dévot serviteur Bernard, vous serez offert non plus dans le Temple et sur les bras de Siméon, mais hors la ville et sur les bras de la croix. On n'offrira point pour vous un sang étranger ; mais vous-même offrirez votre propre sang. Aujourd'hui a lieu le sacrifice du matin : alors s'offrira le sacrifice du soir. Aujourd'hui vous êtes à l'âge de l’enfance ; alors vous aurez la plénitude de l'âge d’homme ; et, nous ayant aimés dès le commencement, vous nous aimerez jusqu'à la fin.

Que vous rendrons-nous, ô divin Enfant, qui portez déjà, dans cette première offrande pour nous, tout l'amour qui consommera la seconde ? Pouvons-nous faire moins que nous offrir à vous pour jamais, dès ce jour ? Vous vous donnez à nous dans votre Sacrement, avec plus de plénitude que vous ne le fîtes à l'égard de Siméon ; nous vous recevons non plus entre nos bras, mais dans notre cœur. Déliez-nous aussi, ô Emmanuel ; rompez nos chaînes ; donnez-nous la Paix que vous apportez aujourd’hui ; ouvrez-nous, comme au vieillard, une vie nouvelle. Pour imiter vos exemples, et nous unir à vous, nous avons, pendant cette quarantaine, travaillé, à établir en nous cette humilité et cette simplicité de l'enfance que vous nous recommandez ; soutenez-nous maintenant dans les développements de notre vie spirituelle, afin que nous croissions comme vous en âge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes.

O la plus pure des vierges et la plus heureuse des mères ! Marie, fille des Rois, que vos pas sont gracieux, que vos démarches sont belles (Cant. 7, 1), au moment où vous montez les degrés du Temple, chargée de notre Emmanuel ! que votre cœur maternel est joyeux, et en même temps qu'il est humble, en ce moment où vous allez offrir à l'Éternel son Fils et le vôtre ! À la vue de ces mères d'Israël qui apportent aussi leurs enfants au Seigneur, vous vous réjouissez en songeant que cette nouvelle génération verra de ses yeux le Sauveur que vous lui apportez. Quelle bénédiction, pour ces nouveau-nés d'être offerts avec Jésus ! Quel bonheur pour ces mères d'être purifiées en votre sainte compagnie ! Si le Temple tressaille de voir entrer dans son enceinte le Dieu en l'honneur duquel il est bâti, sa joie est grande aussi de sentir dans ses murs la plus parfaite des créatures, la seule fille d'Eve qui n'ait point connu le péché, la Vierge féconde, la Mère de Dieu.

Mais pendant que vous gardez fidèlement, ô Marie, les secrets de l'Éternel, confondue dans la foule des filles de Juda, le saint vieillard accourt vers vous ; et votre cœur a compris que l'Esprit saint lui a tout révélé. Avec quelle émotion vous déposez pour un moment entre ses bras le Dieu qui porte la nature entière, et qui veut bien être la consolation d'Israël ! Avec quelle grâce vous accueillez la pieuse Anne ! Peut-être, dans vos jeunes années, avez-vous reçu ses soins, dans cette demeure sacrée qui vous revoit aujourd'hui, Vierge encore et cependant Mère du Messie. Les paroles des deux vieillards qui exaltent la fidélité du Seigneur à ses promesses, la grandeur de Celui qui est né de vous, la Lumière qui va se répandre par ce divin Soleil sur toutes les nations, font tressaillir délicieusement votre cœur. Le bonheur d'entendre glorifier le Dieu que vous appelez votre Fils et qui l'est en effet, vous émeut de joie et de reconnaissance ; mais ô Marie, quelles paroles a prononcées le vieillard, en vous rendant votre Fils ! quel froid subit et terrible vient tout à coup glacer votre cœur ! La lame du glaive l'a traversé tout entier. Cet Enfant que vos yeux contemplaient avec une joie si douce, vous ne le verrez plus qu'à travers des larmes. Il sera en butte à la contradiction, et les blessures qu'il recevra transperceront votre âme. Ô Marie ! ce sang des victimes qui inonde le Temple cessera un jour de couler ; mais il faut qu'il soit remplacé par le sang de l'enfant que vous tenez entre vos bras.

Nous sommes pécheurs, ô Mère, naguère si heureuse, et maintenant si désolée ! Ce sont nos péchés qui ont ainsi tout d'un coup changé votre allégresse en douleur. Pardonnez-nous, ô Mère ! Laissez-nous vous accompagner à la descente des degrés du Temple. Nous savons que vous ne nous maudissez pas ; nous savons que vous nous aimez, car votre Fils nous aime. Oh ! aimez-nous toujours, Marie ! intercédez pour nous auprès de l'Emmanuel. Obtenez-nous -de conserver les fruits de cette précieuse quarantaine. Les grâces de votre divin Enfant nous ont attirés vers lui ; nous nous sommes permis d'approcher de son berceau ; votre sourire maternel nous y invitait. Faites, ô Marie, que nous ne quittions plus cet Enfant qui bientôt sera un homme ; que nous soyons dociles à ce Docteur de nos âmes, attachés, comme de vrais disciples, à ce Maître si plein d'amour, fidèles à le suivre partout comme vous, jusqu'au pied de cette croix qui vous apparaît aujourd'hui.

 

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Méditation sur le 3e mystère joyeux 

Tirée de L'année liturgique
de Dom Guéranger
 

La Nativité

 

La grandeur du Mystère de la Nativité est telle que, le jour de Noël, l’Église ne se borne pas à offrir un seul Sacrifice. L'arri­vée d’un don si précieux et si longtemps attendu mérite d’être reconnue par des hommages nouveaux. Dieu le Père donne son Fils à la terre ; l’Esprit d’amour opère cette mer­veille ; il convient que la terre renvoie à la glorieuse Trinité l’hommage d’un triple Sacrifice.

De plus, Celui qui naît aujourd'hui n’est-il pas manifesté dans trois Naissances ? Il naît, cette nuit, de la Vierge bénie ; il va naître, par sa grâce, dans les cœurs des bergers qui sont les prémices de toute la chrétienté ; il naît éternel­lement du sein de son Père, dans les splendeurs des Saints : cette triple naissance doit être honorée par un triple hommage.

Il a donc enfin apparu, dans sa grâce et sa miséricorde, ce Dieu Sauveur qui seul pouvait nous arracher aux œuvres de la mort, et nous rendre la vie. Il se montre à tous les hommes, dans l’étroit réduit de la crèche, et sous les langes de l’enfance. La voilà, cette béatitude que nous attendions de la visite d’un Dieu sur la terre ; purifions nos cœurs, rendons-nous agréables à ses yeux : car s’il est enfant, l’Apôtre vient de nous dire qu’il est aussi le grand Dieu, le Seigneur dont la naissance éter­nelle est avant tous les temps.

La première naissance est la naissance selon la chair. Les trois Naissances sont autant d’effusions de la divine lumière ; or, voici l’heure où le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et où le jour s’est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort. La nuit est profonde : nuit matérielle, par l’absence du soleil ; nuit spi­rituelle, à cause des péchés des hommes qui dorment dans l’oubli de Dieu, ou veillent pour le crime. À Bethléhem, autour de l’étable, dans la cité, il fait sombre ; et les hom­mes qui n’ont pas trouvé de place pour l’Hôte divin, repo­sent dans une paix grossière ; mais ils ne seront point ré­veillés par le concert des Anges.

Cependant, à l’heure de minuit, la Vierge a senti que le moment suprême est arrivé. Son cœur maternel est tout à coup inondé de délices inconnues ; il se fond dans l’extase de l’amour. Soudain, franchissant par sa toute-puissance les barrières du sein maternel, comme il traversera un jour la pierre du sépulcre, le Fils de Dieu, Fils de Marie apparaît étendu sur le sol, sous les yeux de sa mère, vers laquelle il tend ses bras. Le rayon du soleil ne franchit pas avec plus de vitesse le pur cristal qui ne saurait l’arrêter. La Vierge-Mère adore cet enfant divin qui lui sourit ; elle ose le presser contre son cœur ; elle l’enveloppe des langes qu’elle lui a préparés ; elle le couche dans la crèche. Le fidèle Joseph adore avec elle ; les saints Anges, selon la prophétie de David, rendent leurs, profonds hommages à leur. Créateur, dans ce moment de son entrée sur cette terre. Le ciel est ouvert au-dessus de l’étable, et les premiers vœux du Dieu nouveau-né montent vers le Père des siècles ; ses premiers cris, ses doux vagissements arrivent à l’oreille du Dieu offensé, et préparent déjà le salut du monde.

Après la naissance temporelle du Verbe, selon la chair, vient une seconde naissance du même Fils de Dieu, naissance de grâce et de miséricorde, celle qui s’ac­complit dans le cœur du chrétien fidèle.
Voici que, dans ce moment même, des bergers invités par les saints Anges arrivent en hâte à Bethlehem ; ils se pressent dans l’étable, trop étroite pour contenir leur foule. Dociles à l’avertissement du ciel, ils sont venus reconnaître le Sauveur qu’on leur a dit être né pour eux. Ils trouvent toutes choses telles que les Anges, les leur ont annoncées. Qui pourrait dire la joie de leur cœur, la simplicité de leur foi ? Ils ne s’étonnent point de rencontrer, sous les livrées d’une pauvreté pareille à la leur, Celui dont la naissance émeut les Anges mêmes. Leurs cœurs ont tout compris ; ils adorent, ils aiment cet, Enfant. Déjà ils sont chrétiens : l’Église chrétienne commence en eux ; le mystère d’un Dieu abaissé est reçu dans les cœurs humbles. Hérode cherchera à faire périr l’Enfant ; la Synagogue frémira ; ses docteurs s’élèveront contre Dieu et contre son Christ ; ils mettront à mort le libérateur d’Israël ; mais la foi demeurera ferme et inébranlable dans l’âme des bergers, en attendant, que les sages et les puissants s’abaissent à leur tour devant la crè­che et la croix.
Que s’est-il donc passé au cœur de ces hommes sim­ples ? Le Christ y est né, il y habite désormais par la foi et l’amour. Ils sont nos pères dans l’Église ; et c’est à nous de leur devenir semblables. Appelons donc, à notre tour, le divin Enfant dans nos, âmes ; faisons-lui place, et que rien ne lui ferme plus l’entrée de nos cœurs. C’est pour nous aussi que parlent les Anges, c’est à nous qu’ils annoncent l’heureuse nouvelle ; le bienfait ne doit pas s’arrêter aux seuls habitants des campagnes de Bethlehem.

Lorsque nous assistons à la messe, que nos yeux soient donc fixés sur l’autel, comme ceux des bergers sur la crèche ; cherchons-y, comme eux, l’En­fant nouveau-né, enveloppé de langes. En entrant dans l’étable, ils ignoraient encore Celui qu’ils allaient voir ; mais leurs cœurs étaient préparés. Tout à coup ils l’aperçoivent, et leurs yeux s’arrêtent sur ce divin Soleil. Jésus, du fond de la crèche, leur envoie un regard de son amour ; ils sont illuminés, et le jour se fait dans leurs cœurs. Méri­tons qu’elle s’accomplisse en nous, cette parole du prince des Apôtres : « La lumière luit dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour vienne à briller, et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs. » (2 Pierre 1, 19)

Nous y sommes arrivés, à cette aurore bénie ; il a paru, le divin Orient que nous attendions, et il ne se couchera plus sur notre vie : car nous voulons craindre par-dessus tout la nuit du pêché dont il nous délivre. Nous sommes les en­fants de la lumière et les fils du jour (1 Thess. 5, 5) ; nous ne connaîtrons plus le sommeil de la mort ; mais nous veil­lerons toujours, nous souvenant que les bergers veillaient quand l’Ange leur parla, et que le ciel s’ouvrit sur leurs têtes. Lorsque les chants disent la splendeur du Soleil de justice, goûtons-les comme des captifs longtemps enfermés dans une prison ténébreuse, aux yeux desquels une douce lumière vient rendre la vue. Il resplendit au fond de la crèche, ce Dieu de lumière ; ses divins rayons embellissent encore les augustes traits de la Vierge-Mère qui le contemple avec tant d’amour ; le visage vénérable de Joseph en reçoit aussi un éclat nouveau ; mais ces rayons ne s’arrêtent pas dans l’étroite enceinte de la grotte. S’ils laissent dans ses ténèbres méritées l’ingrate Bethlehem, ils s’élancent par le monde entier, et allument dans des millions de cœurs un amour ineffable pour cette Lumière d’en haut qui arrache l’homme à ses erreurs et à ses passions, et l’élève vers la sublime fin pour laquelle il a été créé.

Le Soleil qui s’est levé sur nous, c’est un Dieu Sauveur, dans toute sa miséricorde. Nous étions loin de Dieu, dans les ombres de la mort ; il a fallu que les divins rayons descendissent jusqu’au fond de l’abîme où le péché nous avait précipités ; et voilà que nous en sortons régénérés, justifiés, héritiers de la vie éternelle. Qui nous séparera maintenant de l’amour de cet Enfant ? Voudrions-nous rendre inutiles les merveilles d’un amour si généreux, et redevenir encore les esclaves des ténèbres de la mort ? Gardons bien plutôt l’espérance de la vie éternelle, à laquelle de si hauts mystères nous ont initiés.

Imitons l’empressement des bergers à aller trouver le nouveau-né. À peine ont-ils entendu la parole de l’Ange, qu’ils partent sans aucun retard, et se rendent à l’étable. Arrivés en présence de l’Enfant, leurs cœurs déjà préparés le reconnaissent ; et Jésus, par sa grâce, prend naissance en eux. Ils se réjouissent d’être petits et pauvres comme lui ; ils sentent qu’ils lui sont unis désormais, et toute leur conduite va rendre témoignage du changement qui s’est opéré dans leur vie. En effet, ils ne se taisent pas, ils parlent de l’En­fant, ils s’en font les apôtres ; et leur parole ravit d’admira­tion ceux qui les entendent. Glorifions avec eux le grand Dieu qui, non content de nous appeler à son admirable lumière, en a placé le foyer dans notre cœur, en s’unissant à lui. Conservons chèrement en nous le souvenir des mystè­res de cette grande nuit, à l’exemple de Marie, qui repasse sans cesse dans son très saint Cœur les simples et sublimes événements qui s’accomplissent par elle et en elle.

Dans l’étable de Bethléhem, Marie et Joseph veillent auprès de la crèche. La Vierge-Mère prend respectueuse­ment dans ses bras le nouveau-né et lui présente le sein. Le Fils de l’Éternel, comme un simple mortel, s’abreuve à cette source de la vie. Saint Éphrem essaye de nous initier aux sentiments qui se pressent alors dans l’âme de Marie, et il nous traduit ainsi son langage :

« Par quelle faveur ai-je enfanté Celui qui étant simple se multiplie partout. Celui que je tiens petit dans mes bras et qui est si grand, Celui qui est à moi ici tout entier, et qui tout entier est aussi en tous lieux ? Le jour où Gabriel descendit vers ma faiblesse, de servante que j’étais, je devins princesse. Toi, le fils du Roi, tu fis de moi tout à coup la fille de ce Roi éternel. Humble esclave de ta divinité, je devins la mère de ton humanité, ô mon seigneur et mon fils ! De toute la descendance de David, tu es venu choisir cette pauvre jeune fille, et tu l’as entraînée jusque dans les hauteurs du ciel où tu règnes. Oh ! quelle vue ! un enfant plus ancien que le monde ! son regard cherche le ciel ; ses lèvres ne s’ouvrent pas ; mais dans ce silence, c’est avec Dieu qu’il converse. Cet œil si ferme n’indique-t-il pas Celui dont la Providence gouverne le monde ? Et comment osé je lui donner mon lait, à lui qui est la source de tous les êtres ? comment lui’ servirai-je la nourriture, à lui qui alimente le monde entier ? comment pourrai-je manier ces langes qui enveloppent Celui qui est revêtu de la lumière ? » (In Natalem Domini, v. 4)

Le même saint Docteur du IVe siècle nous montre saint Joseph remplissant auprès de l’Enfant divin les touchants devoirs du père. Il embrasse, dit-il, le nouveau-né, il lui prodigue ses caresses, et il sait que cet enfant est un Dieu. Hors de lui, il s’écrie :

« D’où me vient cet honneur que le Fils du Très-Haut me soit ainsi donné pour fils ? Ô enfant, je fus alarmé, je le confesse, au sujet de ta mère : je son­geais même à m’éloigner d’elle. L’ignorance où j’étais du mystère m’avait été un piège. En ta mère cependant résidait le trésor caché qui devait faire de moi le plus opulent des hommes. David mon aïeul ceignit le diadème royal, moi j’étais descendu jusqu’au sort de l’artisan ; mais la couronne que j’avais perdue est revenue à moi, lorsque, Seigneur des rois, tu daignes te reposer sur mon sein. » (Ibid., 3)

Au milieu de ces colloques sublimes, la lumière du nou­veau-né, devant laquelle pâlit celle du soleil qui se lève, remplit toujours la grotte et ses alentours ; mais, les bergers étant partis, les chants des Anges étant suspendus, le si­lence s’est fait dans ce mystérieux asile. En prenant notre repos sur notre couche, songeons au divin Enfant, et à cette première nuit qu’il passe dans son humble berceau. Pour se conformer aux nécessités de notre nature qu’il a adoptée, il clôt ses tendres paupières, et un sommeil volontaire vient parfois endormir ses sens ; mais, au milieu de ce sommeil, son cœur veille et s’offre sans cesse pour nous. Parfois aussi, il sourit à Marie qui tient ses yeux attachés sur lui avec un ineffable amour ; il prie son Père, il implore le pardon des hommes ; il expie leur orgueil par ses abaisse­ments ; il se montre à nous comme un modèle de l’enfance que nous devons imiter. Prions-le de nous donner part aux grâces de son divin sommeil, afin que, après avoir dormi dans la paix, nous puissions nous réveiller dans sa grâce, et poursuivre avec fermeté notre marche dans la voie qui nous reste à parcourir.

La troisième naissance est la naissance éternelle du Fils de Dieu au sein de son Père. À minuit, le Dieu-Homme nait du sein de la Vierge dans l’étable ; à l’aurore, le divin Enfant prend naissance dans le cœur des bergers ; il lui reste à contempler une naissance bien plus merveilleuse que les deux autres, une naissance dont la lumière éblouit les regards des Anges, et qui est elle-même l’éternel témoignage de la sublime fécondité de notre Dieu. Le Fils de Marie est aussi le Fils de Dieu ; notre devoir est de proclamer aujourd’hui la gloire de cette ineffable génération qui le produit consubstantiel à son Père, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière. Élevons donc nos regards jusqu’à ce Verbe éternel qui était au commencement avec Dieu, et sans lequel Dieu n’a jamais été ; car il est la forme de sa substance et la splendeur de son éternelle vérité.

Fils éternel de Dieu ! en présence de la crèche où vous daignez vous manifester aujourd’hui pour notre amour, nous confessons, dans les plus humbles adorations, votre éternité, votre toute-puissance, votre divinité. Dans le principe, vous étiez ; et vous étiez en Dieu, et vous étiez Dieu. Tout a été fait par vous, et nous sommes l’ouvrage de vos mains. Ô Lumière infinie ! ô Soleil de justice ! nous ne sommes que ténèbres ; éclairez-nous. Trop longtemps nous avons aimé ces ténèbres, et nous ne vous avons point com­pris ; pardonnez-nous notre erreur. Trop longtemps vous avez frappé à la porte de notre cœur, et nous ne vous avons pas ouvert. Aujourd’hui du moins, grâce aux admirables inventions de votre amour, nous vous avons reçu ; car, qui ne vous recevrait, Enfant divin, si doux, si plein de ten­dresse ? Mais demeurez avec nous ; consommez cette nou­velle naissance que vous avez prise en nous. Nous ne vou­lons plus être ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu, par vous et en vous. Vous vous êtes fait chair, ô Verbe éternel ! afin que nous fussions nous-mêmes divinisés. Soutenez notre faible na­ture qui défaille en présence d’une si haute destinée. Vous naissez du Père, vous naissez de Marie, vous naissez dans nos cœurs : trois fois gloire à vous pour cette triple naissance, ô Fils de Dieu si miséricordieux dans votre divinité, si divin dans vos abaissements !

 

 

 
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Méditation sur le 2e mystère joyeux 

Tirée de L'année liturgique
de Dom Guéranger
 

La Visitation

Le pape Urbain VI, en l’année 1389, institua la fête de la Visitation. Le pape conseillait le jeûne en la vigile de la fête, et ordonnait qu’elle fût suivie d’une octave ; il accordait à sa célébration les mêmes indulgences qu’Urbain IV avait, dans le siècle précédent, attachées à la fête du Corps du Seigneur. La bulle de promulgation, arrêtée par la mort du pontife, fut reprise et publiée par Boniface IX qui lui succéda sur le siège de saint Pierre.

Nous apprenons des leçons de l’office primitivement composé pour cette fête, que le but de son institution avait été, dans la pensée d’Urbain VI, d’obtenir la cessation du schisme qui désolait alors l’Église. Exilée de Rome durant soixante-dix ans, la papauté venait d’y rentrer à peine ; l’enfer, furieux d’un retour qui contrariait ses plans, opposés là comme partout à ceux du Seigneur, s’en était vengé en parvenant à ranger sous deux chefs le troupeau de l’unique bercail. Telle était l’obscurité dont de misérables intrigues avaient su couvrir l’autorité du légitime pasteur, qu’on vit nombre d’églises hésiter de bonne foi et, finalement, préférer la houlette trompeuse du mercenaire. Les ténèbres devaient même s’épaissir encore, et la nuit devenir un moment si profonde, que les ordres de trois papes en présence allaient se croiser sur le monde, sans que le peuple fidèle, frappé de stupeur, parvînt à discerner sûrement la voix du Vicaire du Christ. Jamais situation plus douloureuse n’avait été faite à l’Épouse du Fils de Dieu. Mais Notre-Dame, vers qui s’était tourné le vrai pontife au début de l’orage, ne fit point défaut à la confiance de l’Église. Durant les années que l’insondable justice du Très-Haut avait décrété de laisser aux puissances de l’abîme, elle se tint en défense, maintenant si bien la tête de l’ancien serpent sous son pied vainqueur, qu’en dépit de l’effroyable confusion qu’il avait soulevée, sa bave immonde ne put souiller la foi des peuples ; leur attachement restait immuable à l’unité de la chaire romaine, quel qu’en fût dans cette incertitude l’occupant véritable. Aussi l’Occident, disjoint en fait, mais toujours un quant au principe, se rejoignit comme de lui-même au temps marqué par Dieu pour ramener la lumière. Cependant, l’heure venue pour la Reine des saints de prendre l’offensive, elle ne se contenta pas de rétablir dans ses anciennes positions l’armée des élus ; l’enfer dut expier son audace, en rendant à l’Église les conquêtes mêmes qui lui semblaient depuis des siècles assurées pour jamais. La queue du dragon n’avait point encore fini de s’agiter à Bâle, que Florence voyait les chefs du schisme grec, les Arméniens, les Éthiopiens, les dissidents de Jérusalem, de Syrie et de Mésopotamie, compenser par leur adhésion inespérée au Pontife romain les angoisses que l’Occident venait de traverser.

Il restait à montrer qu’un pareil rapprochement des peuples au sein même de la tempête, était bien l’œuvre de celle que le pilote avait, un demi-siècle auparavant, appelée au secours de la barque de Pierre. On vit les factieux de l’assemblée de Bâle en donner la preuve, trop négligée par des historiens qui ne soupçonnent plus l’importance des grands faits liturgiques dans l’histoire de la chrétienté ; sur le point de se séparer, les derniers tenants du schisme consacrèrent la quarante-troisième session de leur prétendu concile à promulguer, pour ses adhérents, cette même fête de la Visitation en l’établissement de laquelle Urbain VI avait dès l’abord mis son espoir. Malgré la résistance de quelques obstinés, le schisme était vraiment fini dès lors ; l’orage se dissipait : le nom de Marie, invoqué des deux parts, resplendissait comme le signe de la paix sur les nuées.

Si l’on se demande pourquoi Dieu voulut que le mystère de la Visitation, et non un autre, devînt, par cette solennité qui lui fut consacrée, le monument de la paix reconquise il est facile d’en trouver la raison dans la nature même de ce mystère et les circonstances où il s’accomplit.
C’est là surtout que Marie apparaît, en effet, comme la véritable arche d’alliance, portant en elle, non plus les titres périmés du pacte de servitude conclu au bruit du tonnerre entre Jéhovah et les Juifs, mais l’Emmanuel, témoignage vivant d’une réconciliation plus vraie, d’une alliance plus sublime entre la terre et les cieux. Par elle, mieux qu’en Adam, tous les hommes seront frères ; car celui qu’elle cache en son sein sera le premier-né de la grande famille des fils de Dieu. À peine conçu, voici que pour lui commence l’œuvre d’universelle de propitiation. De Nazareth aux montagnes de Judée, dans sa marche rapide, elle sera protégée par l’aile des chérubins jaloux de contempler sa gloire.
Heureuse fut la demeure du prêtre Zacharie, qui, durant trois mois, abritera l’éternelle Sagesse nouvellement descendue au sein très pur où vient de se consommer l’union qu’ambitionnait son amour ! Par le péché originel, l’ennemi de Dieu et des hommes tenait captif, en cette maison bénie, celui qui devait en être l’ornement dans les siècles sans fin ; l’ambassade de l’ange annonçant la naissance de Jean, sa conception miraculeuse, n’avaient point exempté le fils de la stérile du tribut honteux que tous les fils d’Adam doivent solder au prince de la mort, à leur entrée dans la vie. Mais Marie paraît, et Satan renversé subit dans l’âme de Jean sa plus belle défaite, qui toutefois ne sera point la dernière ; car l’arche de l’alliance n’arrêtera ses triomphes qu’avec la réconciliation du dernier des élus.

Toute victoire, pour l’Église et ses fils, est en germe dans ce mystère : désormais l’arche sainte préside aux combats du nouvel Israël. Plus de division entre l’homme et Dieu, le chrétien et ses frères ; si l’arche ancienne fut impuissante à empêcher la scission des tribus, le schisme et l’hérésie n’auront licence de tenir tête à Marie durant plus ou moins d’années ou de siècles, que pour mieux enfin faire éclater sa gloire. D’elle sans cesse s’échapperont, sous les yeux de l’ennemi confondu, et la joie des petits, et la bénédiction de tous, et la perfection des pontifes. Au tressaillement de Jean, à la subite exclamation d’Elisabeth, au chant de Zacharie, joignons le tribut de nos voix ; que toute la terre en retentisse. Ainsi jadis était saluée la venue de l’arche au camp des Hébreux ; les Philistins, l’entendant, savaient par là que le secours du Seigneur était descendu ; et, saisis de crainte, ils gémissaient, disant : « Malheur à nous : il n’y avait pas si grande joie hier ; malheur à nous (1 Reg. 4, 5-8) ! » Oui certes, aujourd'hui avec Jean, le genre humain tressaille et il chante ; oui certes, aujourd’hui à bon droit l’ennemi se lamente : le premier coup du talon de la femme (Gen. 3, 15) frappe aujourd'hui sa tête altière, et Jean délivré est en cela le précurseur de nous tous. Plus heureux que l’ancien, le nouvel Israël est assuré que jamais sa gloire ne lui sera ôtée.

Combien donc n’est-il pas juste que ce jour, où prend fin la série de défaites commencée en Eden, soit aussi le jour des cantiques nouveaux du nouveau peuple ! Mais, à qui d’entonner l’hymne du triomphe, sinon à qui remporte la victoire ?
« C’est moi, c’est moi, dit Marie en effet, qui chanterai au Seigneur, qui célébrerai le Dieu d’Israël (Judic. 5, 3 ). Selon la parole de mon aïeul David, magnifiez avec moi le Seigneur, et tous ensemble exaltons son saint nom (Ps. 33, 4). Mon cœur, comme celui d’Anne, a tressailli en Dieu son Sau­veur (1 Reg. 2, 1). Car, de même qu’en Judith sa servante, il a accompli en moi sa miséricorde (Judith, 13, 18) et fait que ma louange sera dans toutes les bouches jusqu’à l’éter­nité (Judith, 13,25 , 31 ; 15,11). Il est puissant celui qui a fait en moi de grandes choses (Ex. 15, 2-3, 11) ; il n’est point de sainteté pareille à la sienne (1 Reg. 2, 2). Ainsi que par Esther, il a, pour toutes les générations, sauvé ceux qui le craignent (Esth. 9, 28) ; dans la force de son bras (Judith, 9, 11), il a retourné contre l’impie les projets de son cœur, renversant l’orgueilleux Aman de son siège et relevant les humbles ; il a fait passer des riches aux affamés l’abondance (1 Reg. 2, 4-5) ; il s’est ressouvenu de son peuple et a eu pitié de son héritage (Esth. 10, 12). Telle était bien la promesse que reçut Abraham, et que nos pères nous ont transmise : il a fait comme il avait dit (Esth. 13, 15). »

Ainsi Marie chante en ce jour de triomphe, rappelant tous les chants de victoire qui préludèrent dans les siècles de l’attente à son divin cantique. Mais les victoires passées du peuple élu n’étaient que la figure de celle que remémore, en cette fête de sa manifestation, la glorieuse souveraine qui, mieux que Debbora, Judith ou Esther, a commencé de délivrer son peuple ; en sa bouche, les accents de ses illustres devancières ont passé de l’aspiration enflammée des temps de la prophétie à l’extase sereine qui marque la possession du Dieu longtemps attendu. Une ère nouvelle commence pour les chants sacrés : la louange divine reçoit de Marie le caractère qu’elle ne perdra plus ici-bas, qu’elle gardera jusque dans l’éternité.

Les paroles de la Vierge ne sont que l’explication de cette parole d’Elisabeth où toute la fête est résumée : « Au son de votre voix, mon enfant a tressailli dans mon sein. » Voix de Marie, voix de la tourterelle, qui met l’hiver en fuite et annonce le printemps, les parfums et les fleurs ! À ce signal si doux, captive dans la nuit du péché, l’âme de Jean s’est dépouillée des livrées de l’esclave, et, développant soudain les germes des vertus les plus hautes, elle est apparue belle comme l’épouse en tout l’éclat du jour des noces. Aussi, quelle hâte de Jésus vers cette âme bien-aimée ! Entre Jean et l’Époux, que d’épanchements ineffables ! quel dialogue sublime du sein d’Elisabeth à celui de Marie ! Admirables mères, plus admirables enfants ! Dans la rencontre fortunée, l’ouïe, les yeux, la voix des mères, sont moins à elles qu’aux fruits bénis de leurs seins ; leurs sens sont le treillis par lequel l’Époux et l’Ami de l’Époux se voient, se comprennent et se parlent.

  L’homme animal, il est vrai, ne comprend point ce langage (1 Cor. 2, 14). Père, dira l’Homme-Dieu plus tard, je vous rends grâces de ce que vous avez caché ces choses aux prudents et aux sages, pour les révéler aux petits (Matth. 11, 25). Que celui-là donc qui a des oreilles pour entendre, entende (Matth. 11, 15 ; 13, 9) ; mais en vérité, je vous le dis, si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux, ni ne connaîtrez ses mystères (Matth. 18, 3 ; 13, 11). La sagesse n’en sera pas moins justifiée par ses fils, comme le dit l’Évangile (Matth. 11, 19). Dans la droiture de leur humilité, les simples de cœur, en quête de lumière, dépassent les ombres vaines qui se jouent au-dessus des marais de ce monde ; ils savent que le premier rayon du soleil de l’éternité dissipera ces fantômes, ne laissant que le vide à ceux qui s’y seront arrêtés. Pour eux, dès maintenant ils se nourrissent de ce que l’œil n’a point vu, ni l’oreille entendu, préludant ici-bas aux délices éternelles (1 Cor. 2, 9).

Jean-Baptiste en fait, à cette heure, l’ineffable expérience. Prévenue par le divin ami qui l’a recherchée, son âme s’éveille en pleine extase. Pour Jésus, d’autre part, c’est la première conquête ; c’est à l’adresse de Jean que, pour la première fois en dehors de Marie, les accents du poème sacré se formulent dans l’âme du Verbe fait chair et font battre son cœur. Aujourd'hui donc, à côté du Magnificat s’inaugure aussi le divin cantique dans la pleine acception que l’Esprit-Saint voulut lui donner. Jamais les ravissements de l’Époux ne seront plus justifiés qu’en ce jour béni ; jamais ils ne trouveront écho plus fidèle. Échauffons-nous à ces ardeurs du ciel ; joignons notre enthousiasme à celui de l’éternelle Sagesse, dont cette visite marque le premier pas vers l’humanité tout entière. Avec Jésus, sollicitons le Précurseur de se montrer enfin. N’était l’ordre d’en haut, l’ivresse de l’amour lui ferait soudain, en effet, forcer la muraille qui l’empêche de paraître et d’annoncer l’Époux. Car il sait que la vue de son visage, précédant la face même du Seigneur, excitera, elle aussi, les transports de la terre ; il sait que sa voix sera douce, quand elle sera l’organe du Verbe appelant à lui l’Épouse.
Marie avait appris de l’archange qu’Elisabeth allait bientôt devenir mère. La pensée des services que réclamaient sa vénérable cousine et l’enfant qui allait naître, lui avait fait prendre aussitôt la route des montagnes où était située l’habitation de Zacharie. Ainsi va, ainsi presse, quand elle est vraie, la charité du Christ (2 Cor. 5, 14). Il n’est point d’état d’âme où, sous le prétexte d’une perfection plus relevée, le chrétien puisse oublier ses frères. Marie venait de contracter avec Dieu l’union la plus haute ; et volontiers notre imagination se la représenterait impuissante à tout, perdue dans l’extase, durant ces jours où le Verbe, prenant chair de sa chair, l’inonde en retour de tous les flots de sa divinité. L’Évangile est formel cependant : c’est en ces jours mêmes (Luc. 1, 39) que l’humble vierge, assise jusque-là dans le secret de la face du Seigneur (Ps. 30, 21), se lève pour se dévouer à tous les besoins du prochain dans le corps et dans l’âme. Serait-ce à dire que les œuvres l’emportent sur la prière, et que la contemplation n’est plus la meilleure part ? Non, sans doute ; et Notre-Dame n’avait jamais si directement ni si pleinement qu’en ces mêmes jours, adhéré à Dieu par tout son être. Mais la créature parvenue sur les sommets de la vie unitive, est d’autant plus apte aux œuvres du dehors qu’aucune dépense de soi ne peut la distraire du centre immuable où elle reste fixée.

Insigne privilège, résultat de cette division de l’esprit et de l’âme à laquelle tous n’arrivent point, et qui marque l’un des pas les plus décisifs dans les voies spirituelles ; car elle suppose la purification tellement parfaite de l’être humain, qu’il ne forme plus en toute vérité qu’un même esprit avec le Seigneur ; elle entraîne une soumission si absolue des puissances, que, sans se heurter, elles obéissent simultanément, dans leurs sphères diverses, au souffle divin.
Tant que le chrétien n’a point franchi ce dernier défilé défendu avec acharnement par la nature, tant qu’il n’a pas conquis cette liberté sainte des enfants de Dieu, il ne peut, en effet, aller à l’homme sans quitter Dieu en quelque chose. Non qu’il doive négliger pour cela ses devoirs envers le prochain, dans qui Dieu a voulu que nous le voyions lui-même ; heureux toutefois qui, comme Marie, ne perd rien de la meilleure part, en vaquant aux obligations de ce monde ! Mais combien petit est le nombre de ces privilégiés, et quelle illusion serait de se persuader le contraire !
C’est spécialement en cette fête de la Visitation, que Notre-Dame a mérité d’être invoquée comme le modèle de tous ceux qui s’adonnent aux œuvres de miséricorde ; s’il n’est point donné à tous de tenir comme elle, dans le même temps, leur esprit plus que jamais abîmé en Dieu, tous néanmoins doivent s’efforcer d’approcher sans fin, par la pratique du recueillement et de la divine louange, des lumineux sommets où leur Reine se montre aujourd'hui dans la plénitude de ses perfections ineffables.

Quelle est celle-ci, qui s’avance belle comme l’aurore à son lever, terrible comme une armée rangée en bataille (Carat. 6, 9) ? Ô Marie, c’est aujourd'hui que, pour la première fois, votre douce clarté réjouit la terre. Vous portez en vous le Soleil de justice ; et sa lumière naissante frappant le sommet des monts, tandis que la plaine est encore dans la nuit, atteint d’abord le Précurseur illustre dont il est dit qu’entre les fils des femmes il n’est point de plus grand. Bientôt l’astre divin, montant toujours, inondera de ses feux les plus humbles vallées. Mais que de grâce en ces premiers rayons qui s’échappent de la nuée sous laquelle il se cache encore ! Car vous êtes, ô Marie, la nuée légère, espoir du monde, terreur de l’enfer (3 Reg. 18, 44 ; Is. 19, 1) ; en sa céleste transparence, contemplant de loin les mystères de ce jour, Elie le père des prophètes et Isaïe leur prince découvrirent tous deux le Seigneur. Ils vous voyaient hâtant votre course au-dessus des montagnes, et ils bénissaient Dieu ; car, dit l’Esprit-Saint, lorsque l’hiver a enchaînée les fleuves, desséché les vallées, brulé les montagnes, le remède à tout est dans la hâte de la nuée (Eccli . 43, 21-24).

Hâtez-vous donc, ô Marie ! Venez à nous tous, et que ce ne soient plus seulement les montagnes qui ressentent les bienfaits de votre sereine influence : abaissez-vous jusqu'aux régions sans gloire où la plus grande partie du genre humain végète, impuissante à s’élever sur les hauteurs ; que jusque dans les abîmes de perversité les plus voisins du gouffre infernal, votre visite fasse pénétrer la lumière du salut. Oh ! puissions-nous, des prisons du péché, de la plaine où s’agite le vulgaire, être entraînés à votre suite ! Ils sont si beaux vos pas dans nos humbles sentiers (Cant. 7, 1), ils sont si suaves les parfums dont vous enivrez aujourd'hui la terre (Cant. 1, 5) ! Vous n’étiez point connue, vous-même vous ignoriez, ô la plus belle des filles d’Adam, jusqu'à cette première sortie qui vous amène vers nos pauvres demeures (Cant. 1, 7) et manifeste votre puissance. Le désert, embaumé soudain des senteurs du ciel, acclame au passage, non plus l’arche des figures, mais la litière du vrai Salomon, en ces jours mêmes qui sont les jours des noces sublimes qu’a voulu contracter son amour (Cant. 3, 6-11). Quoi d’étonnant si d’une course rapide elle franchit les montagnes, portant l’Époux qui s’élance comme un géant des sommets en sommets (Ps. 18, 6-7) ?

Vous n’êtes pas, ô Marie, celle qui nous est montrée dans le divin cantique, hésitante à l’action malgré le céleste appel, inconsidérément éprise du mystique repos au point de le placer ailleurs que dans le bon plaisir absolu du Bien-Aimé. Ce n’est point vous qui, à la voix de l’Époux, ferez difficulté de reprendre pour lui les vêtements du travail, d’exposer tant qu’il le voudra vos pieds sans tache à la poussière des chemins de ce monde (Cant. 5, 2-6). Bien plutôt : à peine s’est-il donné à vous dans une mesure qui ne sera connue d’aucune autre, que, vous gardant de rester absorbée dans la jouissance égoïste de son amour, vous-même l’invitez à commencer aussitôt le grand œuvre qui l’a fait descendre du ciel en terre : « Venez, mon bien-aimé, sortons aux champs, levons-nous dès le matin pour voir si la vigne a fleuri, pour hâter l’éclosion des fruits du salut dans les âmes ; c’est là que je veux être à vous (Cant. 7, 10-13). » Et appuyée sur lui, non moins que lui sur vous- même, sans rien perdre pour cela des délices du ciel, vous traversez notre désert (Cant. 8, 15) ; et la Trinité sainte perçoit, entre cette, mère et son fils, des accords inconnus jusque-là pour elle-même ; et les amis de l’Époux, enten­dant votre voix si douce (Cant. 8, 13), ont, eux aussi, compris son amour et partagé vos joies. Avec lui, avec vous, de siècle en siècle, elles seront nombreuses les âmes qui, douées de l’agilité de la biche et du faon mystérieux, fuiront les vallées et gagneront les montagnes où brûle sans fin le pur parfum des cieux (Cant. 8, 14).

Bénissez, ô Marie, ceux que séduit ainsi la meilleure part. Protégez le saint Ordre qui se fait gloire d’honorer spécialement le mystère de votre Visitation ; fidèle à l’esprit de ses illustres fondateurs, il ne cesse point de justifier son titre, en embaumant l’Église de la terre de ces mêmes par­fums d’humilité, de douceur, de prière cachée, qui furent pour les anges le principal attrait de ce grand jour, il y a dix-neuf siècles. Enfin, ô Notre-Dame, n’oubliez point les rangs pressés de ceux que la grâce suscite, plus nombreux que jamais en nos temps, pour marcher sur vos traces à la recherche miséricordieuse de toutes les misères ; apprenez-leur comment on peut, sans quitter Dieu, se donner au prochain : pour le plus grand honneur de ce Dieu très-haut et le bonheur de l’homme, multipliez ici-bas vos fidèles copies. Que tous enfin, vous ayant suivie en la mesure et la manière voulues par Celui qui divise ses dons à chacun comme il veut (1 Cor. 12,11), nous nous retrouvions dans la patrie pour chanter d’une seule voix avec vous le Magni­ficat éternel !

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Méditation sur le 1er mystère joyeux 

Tirée de L'année liturgique
de Dom Guéranger
 

L'Annonciation

Cette journée est grande dans les annales de l'humanité ; elle est grande aux yeux même de Dieu : car elle est l'anniversaire du plus solennel événement qui se soit accompli dans le temps. Aujourd'hui, le Verbe divin, par lequel le Père a créé le monde, s' est fait chair au sein d'une Vierge, et il a habité parmi nous. En adorant les grandeurs du Fils de Dieu qui s'abaisse, rendons grâces au Père qui a aimé le monde jusqu'à lui donner son Fils unique, et au Saint-Esprit dont la vertu toute-puissante opère un si profond mystère.
Le moment est venu où le Seigneur va remplir l'antique promesse. Durant quatre mille ans, le monde en attendit l'effet ; malgré ses ténèbres et ses crimes, cette espérance ne s'éteignit pas dans son sein. Dans le cours des siècles, la divine miséricorde a multiplié les miracles, les prophéties, les figures, pour rappeler l'engagement qu'elle daigna prendre avec l'homme. Le sang du Messie a passé d'Adam à Noé ; de Sem à Abraham, Isaac et Jacob ; de David et Salomon à Joachim ; il coule maintenant dans les veines de Marie, fille de Joachim. Marie est cette femme par qui doit être levée la malédiction qui pèse sur notre race. Le Seigneur, en la décrétant immaculée, a constitué une irréconciliable inimitié entre elle et le serpent, et c'est aujourd'hui que cette fille d'Ève va réparer la chute de sa mère, relever son sexe de l'abaissement dans lequel il était plongé, et coopérer directement et efficacement à la victoire que le Fils de Dieu vient remporter en personne sur l'ennemi de sa gloire et du genre humain.

La tradition apostolique a signalé à la sainte Église le vingt-cinq mars, comme le jour qui vit s'accomplir l'auguste mystère. Ce fut à l'heure de minuit que la très pure Marie, seule, et dans le recueillement de la prière, vit apparaître devant elle le radieux Archange descendu du ciel pour venir recevoir son consentement, au nom de la glorieuse Trinité. Assistons à l'entrevue de l'Ange et de la Vierge, et reportons en même temps notre pensée aux premiers jours du monde. Un saint Évêque martyr du XIe siècle, fidèle écho de l'enseignement des Apôtres, saint Irénée, nous a appris à rapprocher cette grande scène de celle qui eut lieu sous les ombrages d'Éden.

Dans le jardin des délices, c'est une vierge qui se trouve en présence d'un ange, et un colloque s'établit entre l'ange et la vierge. À Nazareth, une vierge est aussi interpellée par un ange, et un dialogue s'établit entre eux ; mais l'ange du Paradis terrestre est un esprit de ténèbres, et celui de Nazareth est un esprit de lumière. Dans les deux rencontres, c'est l'ange qui prend le premier la parole. « Pourquoi, dit l'esprit maudit à la première femme, pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres de ce jardin ? » On sent déjà dans cette demande impatiente la provocation au mal, le mépris, la haine envers la faible créature dans laquelle Satan poursuit l'image de Dieu.
Voyez au contraire l'ange de lumière ; avec quelle douceur, quelle paix, il approche de la nouvelle Ève, avec quel respect il s'incline devant cette fille des hommes ! « Salut, ô pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. » Qui ne reconnaît l'accent céleste dans ces paroles où tout respire la dignité et la paix ! Mais continuons de suivre le mystérieux parallèle.

La femme d'Éden, dans son imprudence, écoute la voix du séducteur ; elle s'empresse de répondre. Sa curiosité l'engage dans une conversation avec celui qui l'invite à scruter les décrets de Dieu. Elle n'a pas de défiance à l'égard du serpent qui lui parle, tout à l'heure, elle se défiera de Dieu même.
Marie a entendu les paroles de Gabriel ; mais cette Vierge très prudente, comme parle l'Église, demeure dans le silence. Elle se demande d'où peuvent venir ces éloges dont elle est l'objet. La plus pure, la plus humble des vierges craint la flatterie ; et l'envoyé céleste n'obtiendra pas d'elle une parole qu'il n'ait éclairci sa mission par la suite de son discours. « Ne craignez pas, ô Marie, dit-il à la nouvelle Ève, car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. Voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous l'appellerez Jésus. Il sera grand, et il 'sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob à jamais, et son règne n'aura pas de fin. »
Quelles magnifiques promesses descendues du ciel, de la part de Dieu ! Quel objet plus digne de la noble ambition d'une fille de Juda, qui sait de quelle gloire doit être entourée l'heureuse mère du Messie ? Cependant, Marie n'est pas tentée par tant d'honneur. Elle a pour jamais consacré sa virginité au Seigneur, afin de lui être plus étroitement unie par l'amour ; la destinée la plus glorieuse qu'elle ne pourrait obtenir qu'en violant ce pacte sacré, ne saurait émouvoir son âme. « Comment cela pourrait-il se faire, répond-elle à l'Ange, puisque je ne connais pas d'homme ? »

La première Ève ne montre pas ce calme, ce désintéressement. À peine l'ange pervers lui a-t-il assuré qu'elle peut violer, sans crainte de mourir, le commandement de son divin bienfaiteur, que le prix de sa désobéissance sera d'entrer par la science en participation de la divinité même : tout aussitôt, elle est subjuguée. L'amour d'elle-même lui a fait oublier en un instant le devoir et la reconnaissance ; elle est heureuse de se voir affranchie au plus tôt de ce double lien qui lui pèse.

Telle se montre cette femme qui nous a perdus ; mais combien différente nous apparaît cette autre femme qui devait nous sauver ! La première, cruelle à sa postérité, se préoccupe uniquement d'elle-même ; la seconde s'oublie, pour ne songer qu'aux droits de Dieu sur elle. L'Ange, ravi de cette sublime fidélité, achève de lui dévoiler le plan divin « L'Esprit-Saint, lui dit-il, surviendra en vous ; la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; et c'est pour cela que ce qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Elisabeth votre cousine a conçu un fils, malgré sa vieillesse ; celle qui fut stérile est arrivée déjà à son sixième mois : car rien n'est impossible à Dieu. » L'Ange arrête ici son discours, et il attend dans le silence la résolution de la vierge de Nazareth.

Reportons nos regards sur la vierge d'Éden. À peine l'esprit infernal a-t-il cessé de parler, qu'elle jette un œil de convoitise sur le fruit défendu ; elle aspire à l'indépendance dont ce fruit si délectable va la mettre en possession. Sa main désobéissante s'avance pour le cueillir ; elle le saisit, elle le porte avidement à sa bouche, et au même instant la mort prend possession d'elle : mort de l'âme par le péché qui éteint la lumière de vie ; mort du corps qui, séparé du principe d'immortalité, devient désormais un objet de honte et de confusion, en attendant qu'il tombe en poussière.
Mais détournons nos yeux de ce triste spectacle, et revenons à Nazareth. Marie a recueilli les dernières paroles de l'Ange ; la volonté du ciel est manifeste pour elle. Cette volonté lui est glorieuse et fortunée : elle l'assure que l'ineffable bonheur de se sentir Mère d'un Dieu lui est réservé, à elle humble fille de l'homme, et que la fleur de virginité lui sera conservée. En présence de cette volonté souveraine, Marie s'incline dans une parfaite obéissance, et dit au céleste envoyé : « Voici la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole. »

Ainsi, selon la remarque de notre grand saint Irénée, répétée par toute la tradition chrétienne, l'obéissance de la seconde femme répare la désobéissance de la première ; car la Vierge de Nazareth n'a pas plus tôt dit : Qu'il me soit fait, fiat, que le Fils éternel de Dieu qui, selon le décret divin, attendait cette parole, se rend présent, par l'opération de l'Esprit-Saint, dans le chaste sein de Marie, et vient y commencer une vie humaine. Une Vierge devient Mère, et la Mère d'un Dieu ; et c'est l'acquiescement de cette Vierge à la souveraine volonté qui la rend féconde, par l'ineffable vertu de l'Esprit-Saint. Mystère sublime qui établit des relations de fils et de mère entre le Verbe éternel et une simple femme ; qui fournit au Tout-Puissant un moyen digne de lui d'assurer son triomphe contre l'esprit infernal, dont l'audace et la perfidie semblaient avoir prévalu jusqu'alors contre le plan divin !

Jamais défaite ne fut plus humiliante et plus complète que celle de Satan, en ce jour. Le pied de la femme, de cette humble créature qui lui offrit une victoire si facile, ce pied vainqueur, il le sent maintenant peser de tout son poids sur sa tête orgueilleuse qui en est brisée. Ève se relève dans son heureuse fille pour écraser le serpent. Dieu n'a pas choisi l'homme pour cette vengeance : l'humiliation de Satan n'eût pas été assez profonde. C'est la première proie de l'enfer, sa victime la plus faible, la plus désarmée, que le Seigneur dirige contre cet ennemi. Pour prix d'un si haut triomphe, une femme dominera désormais non seulement sur les anges rebelles, mais sur toute la race humaine ; bien plus, sur toutes les hiérarchies des Esprits célestes. Du haut de son trône sublime, Marie Mère de Dieu plane au-dessus de toute la création. Au fond des abîmes infernaux Satan rugira d'un désespoir éternel, en songeant au malheur qu'il eut de diriger ses premières attaques contre un être fragile et crédule que Dieu a si magnifiquement vengé ; et dans les hauteurs du ciel, les Chérubins et les Séraphins lèveront timidement leurs regards éblouis vers Marie, ambitionneront son sourire, et se feront gloire d'exécuter les moindres désirs de cette femme, la Mère du grand Dieu et la sœur des hommes.
C'est pourquoi nous, enfants de la race humaine, arrachés à la dent du serpent infernal par l'obéissance de Marie, nous saluons aujourd'hui l'aurore de notre délivrance. Empruntant les paroles du cantique de Debbora, où cette femme, type de Marie victorieuse, chante son triomphe sur les ennemis du peuple saint, nous disons : « La race des forts avait disparu d'Israël, jusqu'au jour où s'éleva Debbora, où parut celle qui est la mère dans Israël. Le Seigneur a inauguré un nouveau genre de combat ; il a forcé les portes de son ennemi. » (Judic. 5, 7-8). Prêtons l'oreille, et entendons encore, à travers les siècles, cette autre femme victorieuse, Judith. Elle chante à son tour : « Célébrez le Seigneur notre Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui espèrent en lui. C'est en moi, sa servante, qu'il a accompli la miséricorde promise à la maison d'Israël ; c'est par ma main qu'il a immolé, cette nuit même, l'ennemi de son peuple. Le Seigneur tout-puissant a frappé cet ennemi ; il l'a livré aux mains d'une femme, et il l'a percé de son glaive. » (Judith 13, 17-18 ; 16, 7).

Nous ne terminerons pas cette grande journée sans avoir rappelé et recommandé ici la pieuse et salutaire institution que la chrétienté solennise chaque jour dans tout pays catholique, en l'honneur de l'auguste mystère de l'Incarnation et la divine maternité de Marie. Trois fois le jour, le matin, à midi et le soir, la cloche se fait entendre, et les fidèles, avertis par ses sons, s'unissent à l'Ange Gabriel pour saluer la Vierge-Mère, et glorifier l'instant où le propre Fils de Dieu daigna prendre chair en elle.
La terre devait bien cet hommage et ce souvenir de chaque jour à l'ineffable événement dont elle fut l'heureux témoin un vingt-cinq mars, lorsqu'une attente universelle avait saisi les peuples que Dieu allait sauver à leur insu.

Depuis, le nom du Seigneur Christ a retenti dans le monde entier ; il est grand de l'Orient à l'Occident ; grand aussi est celui de sa Mère. De là est né le besoin d'une action de grâces journalière pour le sublime mystère de l'Annonciation qui a donné le Fils de Dieu aux hommes. Nous rencontrons déjà la trace de ce pieux usage au XIVe siècle, lorsque Jean XXII ouvre le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui réciteront l'Ave Maria, le soir, au son de la cloche qui retentit pour les inviter à penser à la Mère de Dieu. Au XVe siècle, nous apprenons de saint Antonin, dans sa Somme, que la sonnerie avait déjà lieu soir et matin dans la Toscane. Ce n'est qu'au commencement du XVIe siècle que l'on trouve sur un document français cité par Mabillon le son à midi venant se joindre à ceux du lever et du coucher du soleil. Ce fut en cette forme que Léon X approuva cette dévotion, en 1513, pour l'abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris. Dès lors la chrétienté tout entière accepta le pieux usage avec ses développements ; les Papes multiplièrent les indulgences ; après celles de Jean XXII et de Léon X, le XVIIIe siècle vit publier celles de Benoît XIII ; et telle parut l'importance de cette pratique que Rome statua qu'en l'année du jubilé, où toutes les indulgences, sauf celles du pèlerinage de Rome, demeurent suspendues, les trois salutations sonnées en l'honneur de Marie, le matin, à midi et le soir, continueraient chaque jour de convier tous les fidèles à s'unir dans la glorification du Verbe fait chair. Quant à Marie, l'Épouse du Cantique, l'Esprit-Saint semblait avoir désigné à l'avance les trois termes de cette touchante dévotion, en nous invitant à la célébrer, parce qu'elle est douce « comme l'aurore » à son lever, resplendissante « comme le soleil » en son midi, et belle « comme la lune » au reflet argenté.

Nous vous saluons, ô Marie, pleine de grâce, en ce jour où vous jouissez du sublime honneur qui vous était destiné. Par votre incomparable pureté, vous avez fixé les regards du souverain Créateur de toutes choses, et par votre humilité vous l'avez attiré dans votre sein ; sa présence en vous accroît encore la sainteté de votre âme et la pureté de votre corps. Avec quels délices vous sentez ce Fils de Dieu vivre de votre vie, emprunter à votre substance ce nouvel être qu'il vient prendre pour notre amour ! Déjà est formé entre vous et lui ce lien ineffable que vous seule avez connu : il est votre créateur, et, vous êtes sa mère ; il est votre fils et vous êtes sa créature. Tout genou fléchit devant lui, ô Marie ! car il est le grand Dieu du ciel et de la terre ; mais toute créature s'incline devant vous ; car vous l'avez porté dans votre sein, vous l'avez allaité ; seule entre tous les êtres vous pouvez, comme le Père céleste, lui dire : « Mon fils ! » Ô femme incomparable, vous êtes le suprême effort de la puissance divine : recevez l'humble soumission de la race humaine qui se glorifie, en présence même des Anges, de ce que son sang est le vôtre, et votre nature la sienne. Nouvelle Ève, fille de l'ancienne, mais sans le péché ! par votre obéissance aux décrets divins, vous sauvez votre mère et toute sa race ; vous rétablissez dans l'innocence primitive votre père et toute sa famille qui est la vôtre. Le Sauveur que vous portez nous assure tous ces biens ; et c'est par vous qu'il vient à nous ; sans lui, nous demeurerions dans la mort ; sans vous, il ne pouvait nous racheter. Il puise dans votre sein virginal ce sang précieux qui sera notre rançon, ce, sang dont sa puissance a protégé la pureté au moment de votre conception immaculée, et qui devient le sang d'un Dieu par l'union qui se consomme en vous de la nature divine avec la nature. humaine.

Aujourd'hui s'accomplit, ô Marie, l'oracle du Seigneur qui annonça, après la faute, « qu'il établirait une inimitié entre la femme et le serpent ». Jusqu'ici le genre humain tremblait devant le dragon infernal ; dans son égarement, il lui dressait de toutes, parts des autels ; votre bras redoutable terrasse aujourd'hui cet affreux ennemi. Par l'humilité, par la chasteté, par l'obéissance, vous l'avez abattu pour jamais ; il ne séduira plus les nations. Par vous, libératrice des hommes, nous sommes arrachés à son pouvoir ; notre perversité, notre ingratitude pourraient seules nous rejeter sous son joug. Ne le souffrez pas, ô Marie ! venez-nous en aide ; et si, dans ces jours de réparation, nous reconnaissons à vos pieds que nous avons abusé de la grâce céleste dont vous fûtes pour nous le sublime moyen, aujourd'hui en cette fête de votre Annonciation, ô Mère des vivants, rendez-nous la vie, par votre toute-puissante intercession auprès de celui qui daigne aujourd'hui être votre fils pour l'éternité. Fille des hommes, ô notre sœur aimée, par la salutation que vous adressa Gabriel, par votre trouble virginal, par votre fidélité au Seigneur, par votre prudente humilité, par votre acquiescement qui nous sauva, nous vous en supplions, convertissez nos cœurs, rendez-nous sincèrement pénitents, préparez-nous aux grands mystères que nous allons célébrer. Qu'ils seront douloureux pour vous, ces mystères, ô Marie ! Que le passage va être rapide des joies de cette journée aux tristesses inénarrables qui vous attendent ! Mais vous voulez qu'aujourd'hui notre âme se réjouisse en songeant à l'ineffable félicité qui inonda votre cœur, au moment où le divin Esprit vous. couvrit de son ombre, et où le Fils de Dieu devint aussi le nôtre ; nous demeurons donc, toute cette journée, près de vous dans votre modeste demeure de Nazareth. Neuf mois encore, et Bethléem nous verra prosternés, avec les bergers et les Mages, devant l'Enfant-Dieu qui naîtra pour votre joie et pour notre salut ; et nous dirons alors avec les Anges : « Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel ; et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté ! »

 

 

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Méditation sur le 5e mystère glorieux 

Tirée de Les gloires de Marie
de saint Alphonse de Liguori
 

Le couronnement de la Très Sainte Vierge au Ciel 

L'auguste Vierge Marie a été élevée à la dignité de Mère du Roi des rois ; dès lors et avec juste raison, la sainte Église lui décerne et demande à tous les fidèles de lui décerner le titre glorieux de Reine.

« Si le Fils qu'elle a mis au monde est roi, dit saint Athanase, la Vierge, sa Mère, doit, en toute rigueur de vérité, être tenue pour Reine et Souveraine et en porter le nom. » C'est, remarque saint Bernardin de Sienne, à partir du moment où elle consentit à devenir la Mère du Verbe éternel, que Marie mérita d'être constituée Reine du monde et de la création tout entière. « Son consentement, dit-il, lui valut le sceptre du monde, l'empire de l'univers et la souveraineté sur toutes les créatures. » Voici comment raisonne Arnauld de Chartres : « La chair de Jésus et celle de Marie sont une seule et même chair. Comment donc la Mère pourrait-elle ne point partager la souveraineté de son Fils ? Ce n'est point assez dire qu'elle la partage : la gloire royale du Fils et celle de la Mère sont une seule et même gloire. »

Jésus étant roi de l'univers, c'est de l'univers aussi que Marie est la reine. « Établie Reine, dit l'abbé Rupert, elle possède à bon droit tout le royaume de son Fils. » De là cette affirmation de saint Bernardin de Sienne : « Autant il y a de créatures au service de Dieu, autant Marie en compte à son service. Et les anges, et les hommes, et tout ce qui est au ciel et sur la terre, en un mot toute la création, par le fait qu'elle est soumise à Dieu, est soumise à la glorieuse Vierge. » Aussi l'abbé Guerric tient-il à la divine Mère ce langage : « Continuez, ô Marie, continuez avec assurance à exercer votre empire ; n'hésitez pas, agissez en Reine, disposant à votre gré des biens de votre Fils. Vous êtes la mère et l'épouse du Roi de l'univers, à vous le droit de régner, à vous la puissance souveraine sur toutes les créatures. »

Marie est donc Reine. Mais sachons-le bien pour notre commune consolation, c'est une Reine toute bonne, toute clémente, toute inclinée à nous faire du bien, à nous si misérables. C'est pourquoi la sainte Église, dans le Salve Regina, nous invite à saluer Marie en la proclamant Reine de miséricorde.

Le nom même de reine, observe le bienheureux Albert le Grand, signifie compassion et sollicitude pour les pauvres, à la différence du nom d'impératrice qui signifie sévérité et rigueur. « Secourir les malheureux, dit Sénèque, c'est en quoi consiste la magnificence des rois » et des reines. Alors que les tyrans font servir leur pouvoir à leur intérêt personnel, les rois doivent avoir en vue le bien de leur peuple. Aussi, au sacre des rois, on leur verse sur la tête de l'huile, symbole de la miséricorde, pour leur rappeler qu'ils doivent garder sur le trône un cœur rempli, par-dessus tout, de compassion et de bienveillance à l'égard de leurs sujets.

Le premier devoir des rois est donc de s'employer aux œuvres de miséricorde, avec cette réserve, cependant, qu'il leur faut, au besoin, exercer la justice à l'égard des malfaiteurs. Il n'en est pas ainsi de Marie. Reine, elle ne tient pas le sceptre de la justice pour le châtiment des coupables, mais uniquement celui de la miséricorde, n'ayant d'autre ministère que celui de la grâce et du pardon. C'est la pensée de l'Église quand elle nous fait acclamer Marie comme Reine de miséricorde.

Ces paroles de David : « J'ai entendu deux choses : la puissance est à Dieu, et à vous aussi, Seigneur, la miséricorde », l'illustre chancelier de l'Université de Paris, Jean Gerson, les explique ainsi : « Le règne de Dieu consiste dans la puissance et dans la miséricorde. La puissance demeure à Dieu ; mais l'exercice de la miséricorde est échu, pour ainsi dire, à la Reine Mère, Marie. » De son pouvoir souverain, qui s'exerce par la justice et par la miséricorde, le Seigneur a fait deux parts : la justice, il se l'est réservée à lui-même, mais la miséricorde, il l'a cédée à Marie, ordonnant que par ses mains passent toutes les miséricordes faites aux hommes, et qu'elle les dispense à son gré. Dans sa Préface aux Épitres canoniques, saint Thomas confirme ce privilège de la sainte Vierge : « Quand, dans son sein, elle conçut le Fils de Dieu, quand, ensuite, elle le mit au monde, alors, dit-il, elle obtint la moitié du règne de Dieu : elle fut constituée reine de miséricorde, comme le Christ est roi de justice. »

Le Père éternel a constitué Jésus-Christ roi de justice, c'est pourquoi il l'a établi juge universel du monde, d'où ce chant prophétique : « Ô Dieu, donnez vos jugements au roi, et votre justice au fils du roi. » Mais ici un docte interprète reprend : « Oui, Seigneur, Vous avez donné à votre Fils la justice, parce que votre miséricorde, Vous l'avez donnée à la Mère du Roi. » Saint Bonaventure a donc raison de modifier ainsi ce même texte du Psalmiste : « Seigneur, donnez votre jugement au Roi, et à la Reine, sa Mère, votre miséricorde. » Ernest, archevêque de Prague, exprime la même pensée : « Le Père éternel, dit-il, a remis tout jugement au Fils, et tout l'office de la miséricorde à sa Mère. » À Jésus-Christ de juger et de punir ; à Marie, de compatir à la misère et de la soulager. C'est pour cela, c'est pour la constituer Reine de miséricorde, que, selon la prophétie de David, Dieu lui-même conféra, en quelque sorte, l'onction royale à Marie, en répandant sur elle l'huile de l'allégresse. Grand sujet d'allégresse pour nous, pauvres enfants d'Adam, de penser que nous avons au ciel une si grande Reine qui laisse découler sur nous « l'onction de sa surabondante compassion et miséricorde », ainsi que le dit saint Bonaventure.

Ici vient à propos l'histoire de la reine Esther. Le bienheureux Albert le Grand en fait une heureuse application à notre Reine Marie, dont Esther d'ailleurs était une figure.

Voici ce que nous lisons au chapitre quatrième du Livre d'Esther. Sous le règne d'Assuérus, il fut publié dans ses états un édit ordonnant la mise à mort de tous les Juifs. Mardochée, l'un des condamnés, recommanda leur salut à Esther, la priant de s'interposer auprès du roi pour obtenir la révocation de la sentence. Esther s'y refusa d'abord, par crainte d'aviver encore le courroux d'Assuérus. Mais Mardochée la réprimanda et lui envoya dire : Ne vous imaginez point, parce que vous êtes de la maison du roi, que vous sauverez seule votre vie, à l'exclusion de tous les Juifs. Il ajouta que le Seigneur l'avait élevée au trône précisément pour qu'elle assurât le salut de sa nation. Ainsi parla Mardochée à la reine Esther. Pauvres pécheurs condamnés à un juste châtiment, si jamais notre Reine Marie hésitait à obtenir de Dieu notre délivrance, nous aurions lieu de lui tenir le même langage : Ô notre Souveraine, vous êtes dans la maison du Roi, Dieu vous ayant constituée Reine de l'univers ; ne pensez point pour autant à vous sauver seule, à l'exclusion de tous les autres hommes ; car, votre élévation n'a pas eu pour but votre seul avantage ; si Dieu vous a faite si grande, c'est pour vous mettre plus à même de compatir à notre misère et de la secourir.

Assuérus, quand il vit Esther en sa présence, s'informa avec amour de l'objet de sa visite. Quelle est votre demande ? lui dit-il. La reine répondit : Ô mon roi, si j'ai trouvé grâce à vos yeux, accordez-moi mon peuple, pour lequel je vous implore. Elle fut exaucée : un ordre du roi révoqua aussitôt la sentence de condamnation.

Or, si Assuérus accorda le salut des Juifs à Esther, parce qu'il l'aimait, comment Dieu, qui aime immensément Marie, pourra-t-Il ne pas l'exaucer, quand elle le prie pour les pauvres pécheurs qui se recommandent à elle ? Ô mon Roi et mon Dieu, dit-elle, si j'ai trouvé grâce devant vous... Mais elle sait bien, la divine Mère, qu'elle est la bénie, la bienheureuse, la seule, parmi tous les hommes, à trouver la grâce qu'ils ont perdue ; elle sait bien qu'elle est l'aimée de son Seigneur, plus chérie que tous les saints et les anges ensemble. Si donc vous m'aimez, continue-t-elle, donnez-moi mon peuple, donnez-moi ces pécheurs pour lesquels je vous supplie. Et il se pourrait que Dieu ne l'exauçât point ? Mais qui ne sait le pouvoir qu'ont auprès de Dieu les prières de Marie ? La loi de la clémence est sur sa langue. Chaque prière de Marie à force de loi, le Seigneur ayant décrété qu'il sera fait miséricorde à tous ceux pour qui elle intercède. Pourquoi, demande saint Bernard, l'Église appelle-t-elle Marie Reine de miséricorde ? « C'est, répond-il, afin de nous assurer qu'elle ouvre l'abîme insondable de la pitié divine à qui elle veut, quand elle veut et comme elle veut ; si bien qu'un pécheur ne périra pas, fût-il un monstre d'iniquité, dès lors que cette sainte des saints le prend sous sa protection. »

Mais peut-être craindrons-nous que Marie ne dédaigne d'intervenir en faveur de tel pécheur, le voyant trop chargé de crimes ? Ou encore n'y a-t-il pas lieu de nous laisser effrayer par la majesté et la sainteté de cette grande Reine ? Non, dit saint Grégoire VII, car « la grandeur et la sainteté de Marie ne la rendent que plus clémente et plus douce à l'égard des pécheurs désireux de se convertir » et qui recourent à elle. Rois et reines, avec l'apparat de leur majesté, répandent la terreur et font craindre à leurs sujets de paraître en leur présence. Mais, observe saint Bernard, « quelle crainte pourrait retenir » la misère et « la fragilité humaine loin de Marie », la Reine de la miséricorde ? Regardons-la bien : « en elle, rien de sévère, rien de terrible ; elle est toute suavité » et affabilité. Elle nous donne, bien plus, « elle nous offre d'elle-même à tous le lait et la laine » : le lait de sa miséricorde qui ranime notre confiance ; la laine, la douceur de sa protection qui nous abrite contre les rigueurs de la justice divine.

Suétone rapporte de l'empereur Titus qu'il ne savait rien refuser à aucun solliciteur, au point que parfois, il promettait plus qu'il ne pouvait tenir. À qui lui en faisait la remarque, il répondait qu'un souverain, ayant accordé à un sujet la faveur de lui parler, ne doit pas le renvoyer mécontent. Titus parlait ainsi ; mais, en fait, il lui arriva souvent, sans doute, ou de mentir ou de manquer à ses promesses. Notre Reine, elle, ne peut pas mentir, et tout ce qu'elle veut, elle a le pouvoir de l'obtenir à ses pieux clients. En outre, elle a un cœur si bon et si compatissant qu'elle ne saurait affliger par un refus aucun de ceux qui la prient. « Qu'on s'en aille triste d'auprès d'elle, dit Lansperge, elle est trop bonne pour le souffrir. »

Écoutons saint Bernard lui parler : « Comment pourriez-vous, ô Marie, vous refuser à secourir les misérables, alors que vous êtes la Reine de la miséricorde ? Les sujets de la miséricorde ce sont précisément les misérables. Vous êtes la Reine de la miséricorde, et moi, étant le dernier des pécheurs, je suis le premier, le plus grand de vos sujets » et j'ai droit, par conséquent, de préférence à tout autre, à vos soins les plus assidus. « Régnez donc sur nous, ô Reine de miséricorde », prenez-nous en pitié, et chargez-vous de notre salut éternel.

Ne nous objectez pas, ô Vierge très sainte, la multitude de nos péchés, comme si elle pouvait vous être un empêchement à nous venir en aide ; car, ajouterons-nous avec saint Georges de Nicomédie : « Vous disposez de forces invincibles ; votre clémence s'élève bien au-dessus de nos péchés accumulés ; à votre pouvoir rien ne résiste. C'est que votre Créateur qui est le nôtre vous honore comme sa Mère, regarde votre gloire comme sa propre gloire ; Il y met aussi sa joie filiale, et Il estime payer sa dette en vous accordant toutes vos demandes ». Payer sa dette, qu'est-ce à dire ? Sans doute, Marie a d'infinies obligations à son Fils de l'avoir choisie pour sa Mère ; il est incontestable, cependant, que le Fils a une grande obligation à cette Mère de Lui avoir donné l'être humain. Aussi Jésus, pour rendre à Marie ce qu'Il lui doit, se réjouit de l'honorer et de la glorifier ; et Il l'honore particulièrement en exauçant toujours et en tout ses prières.

Quelle grande confiance nous devons donc avoir en notre Reine ; connaissant sa puissance auprès de Dieu, et sachant, d'autre part que son cœur est rempli d'une telle et si surabondante plénitude de miséricorde, qu'il n'est personne sur la terre à n'avoir pas de part aux effets de sa bonté et à ses faveurs ! La sainte Vierge le révéla elle-même à sainte Brigitte : « Je suis, lui dit-elle, la Reine du ciel et la Mère de la miséricorde ; je suis l'allégresse des justes et la porte ouverte aux pécheurs pour aller à Dieu. Il n'y a pas sur la terre, de pécheur assez maudit pour ne point éprouver, tant qu'il respire, la miséricorde, tout au moins — à défaut d'autre faveur — en étant moins tenté par les démons qu'il ne le serait sans mon intercession. » « Personne, ajouta-t-elle, à moins d'être absolument maudit — ce qui s'entend de la malédiction finale et irrévocable réservée aux damnés — n'est tellement rejeté, qu'il ne revienne à Dieu et ne trouve miséricorde, s'il m'appelle à son secours. » Elle lui dit encore : « Mère de miséricorde, c'est le titre que tout le monde me donne ; et vraiment la miséricorde de Dieu envers les hommes a fait de moi la toute miséricordieuse. » Et elle conclut : « Ah ! malheureux celui qui, tandis qu'il le peut, ne recourt pas à moi ! » Oui, malheureux pour l'éternité celui, qui, en cette vie, pouvant m'invoquer, moi, si pleine de pitié pour tous et si désireuse d'aider les pécheurs, néglige de recourir à moi et ainsi lamentablement se damne !

Courons donc aux pieds de notre très douce Reine, et soyons toujours fidèles à la prier, si nous voulons mettre notre salut en assurance. Si la vue de nos péchés nous épouvante et nous décourage, rappelons-nous à quelle fin Marie a été constituée Reine de miséricorde : c'est pour qu'elle sauve, par sa protection, les pécheurs les plus coupables, les plus désespérés, dès qu'ils se recommandent à elle. Ne doivent-ils pas être sa couronne au ciel ? Son divin Époux le lui a dit : Viens du Liban, ô mon Épouse, viens du Liban... Tu recevras pour couronne les tanières des lions, les montagnes des léopards. Que peuvent bien être ces tanières de bêtes féroces et monstrueuses, sinon les pauvres âmes coupables, devenues le repaire des péchés, ces monstres les plus affreux que l'on puisse rencontrer ? Eh bien ! s'écrie l'abbé Rupert, en commentant ce texte, « voilà, ô Marie, les lions dont les tanières seront votre couronne : votre couronne sera leur salut. » Ces malheureux pécheurs, seule votre intercession les sauve, ô glorieuse Souveraine ; il est juste qu'au ciel ils soient votre diadème ; et c'est bien celui qui convient en propre à une Reine de miséricorde.

L'exemple qu'on va lire vient à l'appui de cette vérité.

EXEMPLE

On lit dans la vie de Sœur Catherine de Saint-Augustin qu'au même endroit où vivait cette servante de Dieu se trouvait une femme nommée Marie, laquelle, après une jeunesse passée dans le vice, s'obstinait, jusque dans la vieillesse, à poursuivre le cours de ses désordres ; tellement que, chassée du pays par ses concitoyens, elle fut réduite à se réfugier dans une grotte, loin de toute habitation. C'est là que, tombant d'avance en pourriture, elle finit par mourir sans sacrements, abandonnée de tous. On l'enfouit en plein champ, comme on aurait fait d'un vil animal. Or Sœur Catherine avait coutume de recommander à Dieu avec une grande ferveur les âmes de tous ceux qui entraient dans leur éternité ; mais pour cette misérable vieille femmes quand elle apprit sa triste fin, elle ne songea pas à prier. Comme tout le monde, elle la tenait pour damnée.

Quatre ans s'étaient écoulés, quand un jour elle vit apparaître une âme du purgatoire qui lui dit : « Sœur Catherine, que je suis donc malheureuse Vous recommandez à Dieu les âmes de tous ceux qui meurent, et il n'y a que mon âme dont vous n'avez pas eu pitié ! — Et qui êtes-vous ? demande la servante de Dieu. — Je suis, répond l'apparition, cette pauvre Marie qui mourut dans la grotte. — Eh ! quoi ! vous êtes sauvée ? s'écrie alors Sœur Catherine. — Oui, je suis sauvée par la miséricorde de la sainte Vierge. — Et comment cela ? — Quand je me vis sur le point de mourir, me voyant si chargée de péchés et privée de tout secours, je me tournai vers la Mère de Dieu, et je lui dis : "Ô Notre-Dame vous êtes le refuge des abandonnés ; voyez, en ce moment tout le monde m'abandonne ; vous êtes mon unique espérance, vous seule pouvez me venir en aide, ayez pitié de moi !" La sainte Vierge m'obtint de faire un acte de contrition, je mourus et je fus sauvée. Ma bonne Reine m'a obtenu une autre grâce : que l'intensité de mes souffrances abrégeât la durée de mon expiation, laquelle aurait dû se prolonger pendant bien des années encore. Il ne me faut plus maintenant que quelques messes pour être délivrée du purgatoire. Je vous prie de me les faire dire, et moi, en échange, je vous le promets, je ne cesserai pas de prier le bon Dieu et la sainte Vierge pour vous. » Sœur Catherine fit aussitôt célébrer les messes, et, peu de jours après, cette âme lui apparut de nouveau, plus brillante que le soleil, et lui. dit : « Je vous remercie, Sœur Catherine, je m'en vais au ciel chanter les miséricordes de mon Dieu et prier pour vous. »

PRIÈRE

Ô Marie, Mère de mon Dieu et ma Souveraine, tel se présente à une grande reine un pauvre couvert de plaies et repoussant, tel je me présente à vous qui êtes la Reine du ciel et de la terre. Du trône sublime où vous êtes assise, ne dédaignez pas, je vous en prie, d'abaisser vos regards jusqu'à moi, pauvre pécheur. Si Dieu vous a comblée de richesses, c'est pour subvenir à notre pauvreté ; s'il vous a établie Reine de miséricorde, c'est pour réconforter les misérables. Regardez-moi donc, et laissez-vous toucher. Regardez-moi et ne me laissez point aller que, du pécheur que je suis, vous n'ayez fait un saint.

Je m'en rends compte, je ne mérite rien ; ou plutôt je mériterais, à cause de mon ingratitude, d'être dépouillé de toutes les grâces que, par vos mains, j'ai reçues du Seigneur. Mais vous êtes la Reine de la miséricorde, et, dès lors, ce ne sont pas des mérites que vous cherchez, mais des misères : vous voulez secourir qui est dans le besoin. Eh bien ! qui est plus pauvre et plus besogneux que moi ?

Ô Vierge sublime ! Je sais bien que je suis votre sujet, puisque vous êtes la Reine de l'univers. Mais je veux me consacrer à votre service d'une manière plus spéciale, afin que vous disposiez de moi selon votre bon plaisir. Aussi je vous dis avec saint Bonaventure : « Ma Souveraine, je m'abandonne à votre domination ; que je sois régi et gouverné par vous en toutes choses. Ne me laissez pas me reprendre. » Donnez-moi vos ordres, servez-vous de moi à votre gré ; et même n'hésitez pas à me châtier, si je suis indocile ; combien ils me seront salutaires les châtiments qui me viendront de votre main !

Être votre serviteur, ô Marie, c'est pour moi bien plus que devenir le maître du monde. Je suis à vous, sauvez-moi ! Acceptez-moi pour vôtre, et, à ce titre, occupez-vous de mon salut. Je ne veux plus être mon maître : je vous fais don de moi-même. Sans doute, je vous ai bien, mal servie ; que de belles occasions j'ai perdues de vous honorer ! Mais à l'avenir, je veux égaler vos serviteurs les plus aimants, les plus fidèles. Non, je ne laisserai désormais personne l'emporter sur moi en ardeur à vous rendre hommage et à vous aimer, ô ma très aimable Reine. C'est à quoi je m'engage, et c'est ce que j'espère tenir, avec votre assistance. Ainsi soit-il.

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