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Méditation sur le 1er mystère glorieux 

Tirée de L’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb

 

LA RÉSURRECTION


Les saintes femmes observèrent pieusement le repos, sabbatique ; mais le lendemain, premier jour après le sabbat, premier jour de la semaine nouvelle, elles vinrent au tombeau, dès avant l’aurore, avec les parfums qu’elles avaient achetés, se proposant de les répandre sur le corps du Seigneur. C’étaient Marie de Magdala, l’autre Marie, mère de Jacques, Salomé, Jeanne, femme de Chues, et d’autres encore (Lc., XXIV, 10). Saint Marc et saint Luc en nomment trois, saint Matthieu deux, tandis que saint. Jean, nous le verrons, ne s’occupe que de Marie-Madeleine.

Parties de Jérusalem de très bon matin, les saintes femmes arrivèrent près du tombeau au soleil levant : l’aube est brève à Jérusalem ; il pouvait être six heures environ. Pendant le trajet, elles se disaient entre elles : « Qui roulera pour nous la pierre hors de la porte du tombeau ? » Mais elles marchaient quand même, n’obéissant qu’à leur amour. Elles n’ont point de souci des gardes ; car cette précaution, des pharisiens a. été prise à leur insu. Le récit de saint Marc est très vivant et très précis. Celui de saint Matthieu pourrait faire croire, de prime abord, que les saintes femmes arrivèrent juste à point pour assister aux, phénomènes qui accompagnèrent la résurrection ; mais il doit être interprété en tenant compte des procédés littéraires habituels au premier évangéliste. Saint Matthieu veut simplement nous apprendre l’état des personnes et des choses lorsque parurent Madeleine et ses compagnes. Au lever du jour, le Seigneur était ressuscité d’entre les morts ; il était sorti invisiblement du tombeau. Une grande secousse avait ébranlé la région du sépulcre. L’ange du Seigneur, descendant du ciel, avait fait rouler la pierre qui, fermait l’entrée, et s’était assis dessus. Son visage brillait comme l’éclair et son vêtement était blanc comme la neige. À sa vue, les gardes avaient tremblé d’épouvante et, terrifiés, avaient pris la fuite.

Les saintes femmes, en approchant, constatent que, la pierre, trop lourde pour leurs forces, avait été roulée à côté de la porte. Elles entrent dans la chambre sépulcrale, pensant y trouver le corps du Seigneur Jésus. Un instant, elles cherchent, avec anxiété. Soudain, elles aperçoivent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d’une robe resplendissante. (Saint Luc met en scène deux anges, comme saint Jean, XIX, 12.) Éblouies, saisies de stupeur, les femmes baissent les yeux et n’osent regarder. Mais l’ange les rassure ; l’effroi n’est aujourd’hui que pour les ennemis de Dieu. « Ne craignez point, vous, leur dit-il. Je sais que vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié. Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? Il n’est pas ici : il est ressuscité. Voyez la place où l’on avait déposé. Souvenez-vous de ce qu’il vous a dit jadis en Galilée : Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains d’hommes pécheurs, qu’il soit crucifié et ressuscite le troisième jour. (Mt., XVII, 21.22 ; XX, 18.19 ; Mc., IX, 30 ; Lc., IX, 44.) Allez promptement annoncer à ses disciples et à Pierre qu’il est ressuscité des morts, et qu’il vous conduira en Galilée (la Vulgate a donné au verbe grec le sens de « précéder ») : C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a prédit. » (Mt., XXVI, 32 ; Mc., XIV, 28)

L’ange s’accréditait auprès des saintes femmes en leur parlant de la sorte ; il se montrait familier à ce qui concernait le Seigneur, bien renseigné sur les instructions qu’il avait laissées aux apôtres. Sa parole était lumineuse et simple. Pourtant, les femmes ne parviennent pas sur-le-champ à dominer leur émotion ; elles sortent aussitôt du tombeau, dit saint Marc, tremblantes et hors d’elles-mêmes ; elles ne disent rien aux personnes amies qu’elles rencontrent sur la route : car elles ont peur. Mais les déclarations angéliques s’étaient gravées dans leurs âmes ; elles y cheminaient peu à peu, substituant à la terreur une grande joie. Les prédictions du Seigneur leur revenaient à la mémoire et s’éclairaient à la lumière des événements. En hâte, elles s’acquittèrent de leur message auprès des disciples. Nous verrons plus loin l’accueil qui leur fut fait.

Le premier jour de la semaine, dit saint Jean, Marie de Mag­dala se rendit, avant l’aube, au tombeau. Sans doute on peut supposer que les saintes femmes n’y allèrent pas toutes en­semble, mais par petits groupes ou même isolément, et qu’il y eut, ce matin-là, bien des allées et venues de Jérusalem au sé­pulcre. Et il est vraisemblable que saint Jean met en scène la seule Marie-Madeleine parce qu’elle vint seule, et la première, au tombeau. Dès son arrivée, elle vit la pierre déplacée et re­connut que le sépulcre était vide. Et tandis que les autres sain­tes femmes approchaient à leur tour, Marie rebroussa chemin, afin de porter la nouvelle aux deux apôtres qui avaient un titre spécial à être avisés : Simon Pierre et le disciple que Jésus aimait. Marie vint leur dire : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons où on l’a mis ! » (Ce pluriel sup­pose peut-être la présence des autres saintes femmes.)

En toute hâte, les deux disciples se rendent au sépulcre. En­semble ils courent, mais saint Jean, le plus jeune, devance Pierre et arrive le premier. Il s’incline pour observer l’inté­rieur du tombeau, voit les bandelettes déposées sur le sol, mais n’entre pas. Est-ce parce qu’il juge son, inspection suffisante ? ou bien veut-il réserver à Pierre, par une déférence affectueuse, l’honneur d’entrer le premier ? On peut supposer aussi une part d’anxiété, selon cette disposition du cœur humain qui nous porte à retarder notre joie, à trembler devant notre bon­heur : on craint qu’il n’y ait mécompte, et qu’il ne faille ensuite revenir en arrière. Saint Grégoire, fidèle à son point de vue allégorique, estime que saint Jean’ représentait la Syna­gogue et saint Pierre le peuple des gentils. Bientôt, Pierre arri­va ; et il entra, lui : un simple coup d’œil ne lui suffisait pas. Il explora avec attention la demi-obscurité du sépulcre, il aper­çut les bandelettes, et une conclusion lui vint tout naturelle­ment à l’esprit. Ceux qui auraient voulu s’emparer du corps l’eussent à coup sûr pris tel quel, sans se donner la peine très superflue de dérouler les bandelettes et de les ranger avec soin. Bien plus : le suaire qui couvrait la tête du Seigneur était plié à part, dans un angle du sépulcre. Il n’y avait donc ni larcin, ni trace de précipitation quelconque. La main des anges, qui avait roulé la pierre, après la résurrection, avait aussi recueilli et rangé avec respect les linges qui enveloppaient les membres sacrés du Sauveur. Sans doute saint Pierre fit observer à saint Jean tous ces détails. Le disciple bien-aimé entra à son tour ; il vit et il crut.

Jusqu’alors, dit l’évangile, ils n’avaient pas compris le sens de l’Écriture, là où elle nous apprend qu’il faut que le Christ ressuscite d’entre les morts. Ils savaient ce que c’est que résur­rection : il y en avait des exemples dans l’Ancien Testament, et déjà dans le Nouveau ; à plusieurs reprises, ils avaient enten­du leur maître annoncer sa Passion et sa Résurrection le troi­sième jour ; mais leur intelligence n’apercevait pas la liaison des souffrances et de la gloire, les souffrances comme condition de la gloire, l’héritage acquis au Fils de Dieu par ses douleurs. La trame de la pensée divine leur apparut alors. Sans peut-être comprendre le mystère comme saint Paul devait l’exposer dans la suite, ils donnèrent son vrai sens à un ensemble de paroles et d’événements inexpliqués, pour eux jusqu’alors, et se repo­sèrent sur Dieu de l’accomplissement ultérieur. À vrai dire, saint Jean ne nous parle explicitement que de la lumière qui lui fut donnée ; mais on peut conjecturer de son récit que saint Pierre commença dès lors à croire ; saint Luc (XXIV, 12) nous le montre s’en retournant étonné et pensif.

Les deux disciples rentrèrent chez eux, n’attendant pas que le sépulcre vide leur révélât son secret. Mais celle qui les avait avertis, Madeleine, était revenue et se tenait en pleurs près du tombeau. Au milieu de ses larmes, elle s’inclina pour regarder, comme saint Jean, à l’intérieur de la salle funéraire. Et elle vit deux anges vêtus de blanc, l’un à la tête, l’autre aux pieds de l’endroit où avait été placé le corps de Jésus. Peut-être n’y a-t-il rien qui soit aussi extatique que la douleur : ni la joie, ni l’ad­miration, ni même la tendresse ne le sont au même degré. Il n’y avait au monde pour Marie-Madeleine que le Seigneur. Le Seigneur était mort et son corps avait disparu. Le reste ne compte pas. Elle n’éprouve aucun, effroi en face des anges, alors que les autres saintes femmes s’étaient enfuies boulever­sées. Que pourrait-il lui arriver, maintenant que le Seigneur n’est plus ? Elle est inattentive : elle voit les anges, mais ce sont eux qui parlent les premiers. « Femme, disent-ils, pour­quoi pleurez-vous ? » La réponse est polie, mais sobre ; elle n’a rien de la verbosité familière au sexe : « C’est qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. » C’est exacte­ment ce qu’elle a dit aux apôtres ; elle ne sait plus dire ni penser autre chose. La formule de réponse est presque indirecte, sans appellatif adressé aux anges ; elle pourrait être aussi bien une réflexion de Marie-Madeleine se parlant à elle-même... Il n’était pas possible que le Seigneur se dérobât à tant d’amour : il se rendit présent.

Comment Marie-Madeleine fut-elle avertie de sa présence ? Y eut-il un bruit de pas ? Les anges avaient-ils donné un signe d’attention ou de respect à celui qui venait d’apparaître ? Quoi qu’il en soit, Marie se retourna. Jésus était là, devant ses yeux : elle ne le reconnut pas. Même après sa résurrection, le Seigneur n’était pas contraint de paraître avec l’auréole. Il demanda lui aussi, comme, les anges : « Femme, pourquoi pleurez-vous ? qui cherchez-vous ? ». Les larmes de Madeleine, ses réflexions, sa douleur, ne lui permettaient pas de bien voir ; elle crut que c’était le jardinier, le gardien de cette petite propriété où était le tombeau. Il est si régulier, lorsque le Sei­gneur se montre, que les âmes ne le reconnaissent pas ! C’est un fantôme ; c’est Élie ; c’est Jérémie ; c’est un prophète ; c’est le jardinier ; c’est un étranger, diront les disciples d’Emmaüs.

Le jardinier, du moins, doit savoir. C’est peut-être lui qui, pour éviter des allées et venues trop fréquentes dans son jar­din, aura emporté le corps ailleurs. L’hypothèse est bien in­vraisemblable, en face surtout du suaire et des bandelettes ; mais ceux qui aiment et ceux qui souffrent songent-ils toujours à écarter l’invraisemblable ? Madeleine suppose, en tout cas, que rien n’a pu se faire qu’avec le gardien et moyennant sa complicité. Il lui a demandé : « Qui cherchez-vous ? » Elle est tellement préoccupée du seul Jésus, qu’elle ne songe même pas à prononcer son nom, et répond comme si le jardinier était sûrement au courant de tout. Puisqu’il a témoigné de la compassion, peut-être consentira-t-il à dire son secret : et alors que, tout à l’heure, Madeleine ne donnait aucun appellatif aux anges, voici maintenant quelle décerne le titre de seigneur au jardinier : « Seigneur, si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez déposé, et je l’emporterai ! » Ce mort était un ennui pour vous ; vous ne l’aimiez pas, vous ; mais moi qui l’aime, je l’emporterai, il ne vous gênera plus... Ô sainte folie de l’amour ! Le cœur du Seigneur n’y résiste point. Celle qu’il venait d’appeler d’un terme vague, il l’appelle maintenant de son nom : « Marie ! » Peut-être était-ce la coutume à Béthanie, dans l’intimité. Elle se retourne alors pour tout de bon, reconnaissant la voix, et répond : « Rabboni, mon Maître ! » Et elle tombe à ses pieds, son lieu d’élection pour le temps et l’éternité.

Le verset qui suit a été fort tourmenté par les exégètes et les maîtres de la vie spirituelle. Assez universellement, après saint Augustin, saint Jean de la Croix, Bossuet, on a considéré le Noli me tangere comme un mouvement de protestation contre des témoignages d’une tendresse trop extérieure. Le Seigneur, appartenant désormais à une vie nouvelle et plus haute, aurait écarté de lui des manifestations qui ne s’accordaient plus avec les conditions de sa vie ressuscitée. Ses paroles impliqueraient donc une injonction adressée à Marie-Madeleine de se tenir à distance, et l’invitation de s’élever à une charité plus spirituelle, plus affranchie des sens. Cette explication, nous l’avouons, nous a toujours paru très loin de, l’évangile. II nous semble, d’abord, que le Seigneur ne saurait être pour nous ni un danger, ni un piège, ni un obstacle. II n’est pas de condition surnaturelle où nous puissions, où nous devions nous détourner de l’humanité du Seigneur, ni nous distraire de sa beauté. Sans, doute, le Seigneur conduit chacun de nous par des voies diverses ; sans, doute, il y a lieu, selon les différentes étapes de notre vie spirituelle et sous la direction de la grâce, de nous porter vers tels ou tels, mystères, vers telle ou telle portion de la doctrine : mais exclure systématiquement et de parti pris, exclure de notre oraison, et de notre contemplation soit la divinité, soit l’humanité du Seigneur, soit la Sainte Vierge, ceci est irrégulier e ne peut conduire qu’à l’illusion.

Nous savons bien ce qu’on répondra : « Le danger n’est pas dans l’objet, mais dans le sujet. C’est peut-être dans le procédé selon lequel sainte Madeleine était attachée au. Seigneur qu’il y avait matière à correction. » Ceci non plus ne parvient pas à nous satisfaire. Est-il vrai qu’on puisse aimer mal le Seigneur ? On peut l’aimer trop peu ; mais l’aimer mal ? Dans les trois circonstances évangéliques où le Seigneur eut l’occasion d’apprécier l’amour de Madeleine, il l’a loué sans réserve. Le Seigneur aurait-il changé ? Nous verrons bientôt qu’il n’en est rien. Quant à Marie-Madeleine, tout ce qui s’est passé ces derniers jours n’a fait qu’accroître jusqu’à l’extrême sa charité. Il faut donc renoncer à interpréter la parole de Jésus comme un reproche, même voilé : n’aurait-il pas, dans la circonstance, l’apparence d’une cruauté ?

Aussi bien, le texte lui-même, s’il est lu attentivement, nous semble exclure cette interprétation. Au cours de toutes les apparitions, le Seigneur a eu le visible souci d’établir le fait de sa résurrection ; et, dans ce dessein, il a invité les apôtres à s’assurer qu’ils n’étaient point en présence d’un fantôme. Ceci posé, le Noli me tangere, entendu au sens du mot-à-mot, devient inintelligible, — surtout pour celle dont il veut faire l’apôtre des apôtres eux-mêmes. Une interdiction de cette nature aurait facilement fait douter de la réalité de la résurrection et suggéré l’erreur docétiste.

Mais ce qui nous paraît décisif contre l’explication courante, c’est ce qui suit : Nondum enim ascendi. La conjonction enim indique une liaison logique entre le premier membre et le second : « Ne me touchez pas, parce que, ou puisque je ne mils pas encore monté vers mon Père. » Avec l’interprétation que nous écartons, on est conduit, logiquement, à ce raisonnement plutôt étrange : « Aujourd’hui que je suis avec vous, ne me touchez pas ; bientôt vous me toucherez, lorsque je n’y serai plus ; ajournez vos démonstrations jusqu’à l’heure où vous ne pourrez plus vous y livrer, puisque j’aurai disparu. » II faut reconnaître, d’ailleurs, que les commentateurs nous répondent : le Seigneur sera alors vraiment touché, appréhendé, possédé « par la foi » !

Mais les vraisemblances, le caractère du texte et du contexte, tout nous invite à adopter une explication plus simple. Madeleine a retrouvé le Seigneur (Cant., ni, 4). Dans l’effusion de sa tendresse et de sa joie, elle s’attache à lui, mais en quelque sorte désespérément, et semble ne plus vouloir quitter ces pieds bénis où elle a trouvé autrefois la conversion et le pardon, aujourd’hui la consolation souveraine. Le Seigneur ne s’y oppose pas ; silencieux, il laisse un instant toute liberté à l’amour de Madeleine. Et lorsqu’il reprend la parole, c’est pour lui indiquer, affectueusement, qu’il y a autre chose à faire : « Non, ne vous attachez pas à moi comme pour me retenir, comme si vous deviez me perdre aussitôt, comme si cette entrevue était la dernière. Nous aurons l’occasion de nous revoir, car l’heure n’est pas venue encore pour moi de remonter à mon Père. Mais elle viendra ; et au lieu de demeurer ici, allez dire à mes frères : Je monte vers mon Père, qui est votre Père, vers mon Dieu, qui est votre Dieu. » Le Seigneur n’a donc pas changé : c’est toujours la même tendresse, la même intimité qu’au soir de la Cène.

Marie-Madeleine, comme tous ceux qui aiment, se prête, aussitôt à sa volonté. Elle quitte le Seigneur, et s’en va vers les disciples, non pas seulement vers les apôtres, mais vers tous ceux qui, avant la Passion, paraissaient attachés à Jésus ; et elle leur annonce : « J’ai vu le Seigneur et il m’a dit ceci. » — L’apparition à Marie-Madeleine est la première dont fassent mention, les évangiles ; mais la piété chrétienne a deviné, dès l’antiquité que le Seigneur s’était montré premièrement à sa Mère... Étant donné le caractère tout privé de cette rencontre, on s’explique que les évangélistes, qui rédigeaient un récit officiel et avec un dessein d’enseignement dogmatique, aient jugé superflu de la raconter.

Il nous faut revenir un peu en arrière, pour retrouver les autres saintes femmes : Marie, mère de. Jacques, Salomé, Jeanne et leurs compagnes, alors que, sur l’invitation des anges, elles s’en vont trouver les onze apôtres, et leur racontent tout ce qui s’est passé. Mais leurs discours parurent récits de gens en délire, et ne méritant aucune foi. II n’y avait donc chez les familiers du Seigneur nul enthousiasme qui les fît attendre ou espérer la résurrection. On voit aussitôt combien de tels aveux sont précieux pour l’apologiste : l’incrédulité persévérante des disciples réfute par avance l’affirmation rationaliste selon laquelle la résurrection serait simplement un rêve du fanatisme, de la naïveté, de l’hallucination. — Le témoignage de Marie-Madeleine, dit saint Marc (XVI, 10-11), n’eut pas plus de succès que celui de ses compagnes. Cependant, saint Luc rappelle que Pierre se leva et courut au tombeau ; s’étant penché pour regarder, il ne vit plus que les linges, et s’en retourna chez lui, dans l’admiration de ce qui était arrivé. C’est sans doute l’abrégé de ce que nous a dit saint Jean.

Les saintes femmes s’éloignaient, leur mission terminée, lorsque Jésus leur apparut et, venant au-devant d’elles, les salua le premier. Elles s’approchèrent, se prosternèrent à ses pieds et les embrassèrent. Alors Jésus leur dit : « Ne craignez point. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » Le message est en substance identique à celui qui a été donné par l’ange, selon saint Matthieu et saint Marc. À quel moment eut lieu cette nouvelle apparition ? Après que les femmes eurent quitté les disciples, semble-t-il ; sinon elles leur auraient dit, comme Madeleine : « Nous avons vu le Seigneur. » II est à noter que les disciples d’Emmaüs connaissent seulement les pèlerinages des saintes femmes et de quelques disciples au tombeau vide ; ils n’ont encore entendu parler d’aucune apparition du Seigneur (Lc., XXIV, 22-24).

C’est après cette rencontre de Jésus et des saintes femmes, nous dit saint Matthieu, que, parmi les gardiens du tombeau, quelques-uns rentrèrent à Jérusalem et racontèrent aux princes des prêtres tout ce qui s’était passé. Les prêtres et les anciens se réunirent alors en conseil ; ils prirent le parti d’étouffer la chose et d’acheter le silence et la complicité des gardes. On leur offrit une forte somme et on leur suggéra de dire :

« Les disciples de Jésus sont venue la nuit, et l’ont emporté pendant que nous dormions. » Et si la nouvelle de cette prétendue soustraction parvient aux oreilles du procurateur, – à qui appartenait le corps du supplicié et qui l’avait abandonné à la garde du sanhédrin, – il est promis aux gardiens qu’ils ne seront pas inquiétés. La loi romaine était d’une sévérité extrême contre la corruption et la vénalité des gardiens (Act., xvi, 27-28). Soyez sans inquiétude, disent les sanhédrites, « nous apaiserons Pilate et vous abriterons contre toute poursuite ». Peu scrupuleux, les soldats reçurent l’argent et répétèrent la leçon suggérée. Cette histoire d’un enlèvement furtif, conclut l’évangéliste, s’est répandue parmi les Juifs et elle y a circulé jusqu’à ce jour. Saint Justin leur reprochera d’avoir organisé par toute la terre un véritable colportage de calomnies, pour contester la résurrection et l’ascension du Seigneur.

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Méditation sur le 5e mystère douloureux 

Tirée de L’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb

 

LE CRUCIFIEMENT


Le Golgotha était le lieu ordinaire des exécutions romaines. Arrivés là, ils mirent Jésus en croix ; à la troisième heure, dit, saint. Marc. Notre foi et notre charité peuvent seules transfigurer cette scène, que les évangélistes ont décrite avec la sobriété d’un banal compte rendu judiciaire. Nous avons remarqué déjà le lieu du supplice. Le genre de mort fut celui que l’on réservait aux esclaves. Un citoyen romain avait droit au glaive ; mais la croix suffisait pour ceux qui ne pouvaient se réclamer de personne, qui n’appartenaient pas à une famille. De plus, afin de confondre le cas du Seigneur avec le cas des malfaiteurs de droit commun, on crucifia avec lui deux brigands, l’un à droite, l’autre à gauche, Jésus au milieu, peut-être comme le plus coupable de tous ; et il fut crucifié le premier. La prophétie d’Isaïe s’accomplissait : « Il a été rangé parmi les malfaiteurs. » (LIII, 12). Avant de clouer le Seigneur sur la croix, les soldats lui offrirent, selon l’usage, du vin mêlé de myrrhe, un narcotique destiné à étourdir et à diminuer la douleur. (Prov XXII, 6) Le Seigneur y goûta, puis l’écarta, ne voulant rien perdre de sa souffrance.

Nous avons remarqué déjà l’impression qu’avait laissée dans l’esprit de Pilate la ferme réponse du Seigneur : « Oui, je suis roi. » De tous, les griefs élevés par les Juifs, c’était le seul dont Jésus eût reconnu la vérité, la seule charge dont il fût convaincu. C’était à ce seul titre que Pilate donnait son attention, alors surtout que la Synagogue n’avait obtenu la condamnation du Seigneur qu’en agitant, aux yeux du gouverneur, le spectre de César irrité par cette royauté usurpée. Or, la coutume voulait, lorsqu’une sentence de mort avait été rendue, que le peuple entier fût averti du crime qui l’avait provoquée. Celui qui conduisait l’escorte vers le lieu de l’exécution, rappelait à haute voix le motif du châtiment ; ou bien on portait ostensiblement une tablette où était mentionné le crime. Les deux larrons ayant leur fiche accusatrice, il était régulier que le Seigneur eût la sienne. Sans doute, si les Juifs avaient eu loisir et liberté de libeller eux-mêmes le titre de la croix, ils eussent désigné le Seigneur comme blasphémateur et impie. Mais le détail de l’exécution appartenait aux gentils, et la rédaction de la tablette au procurateur. Lors donc que fut arborée l’inscription au-dessus de la tête du crucifié, chacun put y lire : « Jésus de Nazareth, le roi des Juifs. »

En face du Calvaire, se pressaient déjà de nombreux Juifs, attirés par la haine ; les curieux venaient aussi, et les passants s’arrêtaient. Afin que nul n’ignorât le motif de la sentence rendue, Pilate avait fait rédiger le titre dans les trois principales langues. Ainsi l’inscription semblait vraiment s’adresser au monde entier : à la religion, avec l’araméen ; à la pensée, avec la langue grecque ; à la force sociale et au gouvernement, avec le latin. Dans le laconisme de son expression, elle semblait proclamer la réalité de la royauté du Seigneur. Était-ce dérision ? Était-ce mystère ? Était-ce une précaution prise contre la menace des Juifs ? Quoi qu’il en soit, les princes des prêtres s’en émurent, et réclamèrent aussitôt auprès de Pilate : « Ce n’est pas : Roi des Juifs, qu’il faut inscrire ; mais bien : Il a dit : Je suis le roi des Juifs. » Le procurateur avait transigé sur des points essentiels ; soit vexation et ennui, soit remords, en tout cas, par une permission divine, il maintint inviolée cette promulgation de la souveraineté de Jésus : « Quod scripsi, scripsi. Ce que j’ai écrit demeurera écrit. »

D’après une disposition du droit romain, les habits des suppliciés étaient adjugés, comme aubaine dernière, aux soldats exécuteurs de la sentence. Habituellement, il leur revenait fort peu de chose : ici, ils semblent un peu surpris de leur richesse. Après avoir fait quatre part des vêtements du Seigneur, une pour chacun des quatre hommes chargés du crucifiement, ils convinrent ensemble de ne point diviser la tunique. Elle était belle, sans couture, tissée d’une seule pièce depuis le haut. Sans doute elle était l’œuvre de Notre-Dame. C’était la tunique intérieure. On pouvait, sans trop d’inconvénient, diviser le manteau extérieur à larges plis : mais de quelle utilité eussent été les morceaux de cette tunique ? Les soldats se dirent donc l’un à l’autre : « Ne la divisons pas : tirons au sort à qui l’obtiendra. » Et ils le firent. Ainsi s’accomplissait la prophétie du Psaume XXI : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements et ils ont tiré ma robe au sort. »

Pendant le crucifiement, l’âme du Seigneur s’entretenait avec son Père. En face des outrages infligés à l’Agneau de Dieu, il semble que la patience divine ait eu un frémissement et que la colère ait été un instant sur le point de frapper, tant le sacrilège était effrayant. Mais le Seigneur s’interposa : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » C’étaient des païens, complices aveugles de la haine pharisienne.

Leur besogne accomplie, les soldats s’assirent, selon la coutume, au pied de la croix, afin de déjouer toute tentative de délivrance.

La mort par crucifixion était lente. Jusqu’à ce qu’elle vînt, tous ceux qui avaient ou croyaient avoir des griefs contre le condamné, tous ceux que le supplice n’avait pas encore assouvis pouvaient exercer, en paroles du moins, leurs représailles et s’assurer que justice était faite. Les princes des prêtres, les anciens et les scribes ne se refusèrent pas cette satisfaction. Ils plaisantaient entre eux, disant : « Il a sauvé les autres et ne peut se sauver lui-même ! S’il est le Christ, le roi d’Israël, qu’il descende donc maintenant de la croix : aussitôt, nous croirons en lui ! Il s’est confié en Dieu ; il a dit : Je suis le Fils de Dieu : que Dieu le délivre donc à présent, s’il est vraiment sien ! » (Cf. Ps. XXI, 9). — La populace blasphémait, elle aussi ; et les Juifs qui défilaient devant la croix branlaient la tête en criant : « Hé ! toi qui détruis le temple, de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ! Si tu es Fils de Dieu, descends donc aussi de la croix ! » Les soldats romains répétaient la même apostrophe grossière : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi donc ! » Et les larrons crucifiés aux côtés du Seigneur entraient dans ce même concert : « Si tu es le Christ, sauve-toi, et nous avec toi ! »

Mais l’un d’eux, peu à peu, se ravisa. (On peut même supposer, avec plusieurs Pères, qu’il ne blasphéma point comme l’autre voleur, et que saint Matthieu et saint Marc, qui abrègent le récit, ont usé d’un pluriel d’indétermination.) Le voisinage du Rédempteur, le spectacle de sa patience infinie, la prière aussi de la Sainte Vierge, lui obtinrent la grâce du repentir et de la foi qui justifie. Il comprit : son âme s’attacha à ce Messie que tous reniaient. Et il blâmait son compagnon, lui disant : « Comment ! toi non plus, tu ne crains pas Dieu ? Tu insultes celui dont tu partages la peine ? Pour nous, cependant, c’est la justice qui s’accomplit, car nous recevons ce qu’ont mérité nos œuvres ; mais lui, il n’a rien fait de mal. » Puis il dit au Seigneur : « Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous entrerez dans votre royaume ! » Et Jésus lui répondit : « En vérité, je vous le dis : aujourd’hui, avec moi, vous serez dans le paradis. »

Quelques femmes courageuses, qui avaient suivi le Seigneur depuis la Galilée, et qui pourvoyaient à ses besoins et à ceux du collège apostolique, se tenaient debout, près de la croix. On traduit ordinairement comme si elles eussent été trois ; et on lit : « Marie de Cléophas, la sœur de sa mère. » Peut-être le texte implique-t-il qu’elles étaient réellement quatre : « Mater ejus, et, soror matris ejus ; Maria Cléophas, et Maria Magdalene. » La sœur, ou plutôt la belle-sœur de Notre-Dame serait Salomé, mère de Jean et de Jacques le Majeur, épouse de Zébédée (cf. Mc. XV, 40 ; Mt, XXVII, 56). Zébédée pourrait être un frère, ou Salomé une sœur de saint Joseph. Marie de Cléophas est la mère de Jacques le Mineur, l’épouse de Cléophas ou Alphée (c’est le même nom), que l’historien Hégésippe (dans Eusèbe) présente comme frère de saint Joseph. Marie-Madeleine nous est connue (Lc VIII, 2).

Enfin, la Sainte Vierge. Au sens naturel et humain, il y avait une personne au monde à qui l’on devait, semble-t-il, épargner le spectacle du Calvaire. Une femme, une vierge, une sainte, une mère : tous ces titres ne devaient-ils pas se réunir pour la tenir éloignée ? Dieu veilla pourtant à ce qu’elle fût au pied de la croix. Il avait obtenu son consentement pour la préparation de la Victime ; il voulut obtenir son acquiescement pour la consommation du Sacrifice. Sa présence ménageait au Seigneur l’occasion d’un dépouillement suprême et lui permettait d’entrer dans la solitude absolue. Délaissé de son Père à cause de l’humanité pécheresse, il allait donner sa mère à cette humanité régénérée dans son sang et l’instituer Mère de son Église.

Le Seigneur vit sa mère et, près d’elle, le disciple qu’il aimait ; et, en même temps que son regard, sa parole descendit vers elle. Il disait habituellement : « Mère » ; il renonce pour cette fois à la douce appellation de parenté et se borne au terme de respect : Mulier. Nous traduisons forcément par le mot générique : « Femme », plutôt froid et distant ; mais en grec comme en araméen, nous l’avons remarqué à propos des noces de Cana, l’appellation est simplement déférente, et elle peut même être nuancée de tendresse. « Mulier, ecce filius tous. » Puis, à saint Jean : « Voici votre mère. » Ils étaient ainsi confiés l’un à l’autre. À dater de cette heure, en effet, le disciple la prit dans sa maison ; elle devait le suivre jusqu’en Asie Mineure, à Éphèse, et y mourir.

Depuis la sixième heure, la lumière du soleil se voilait ; des ténèbres mystérieuses enveloppaient la terre ; elles allèrent grandissant jusqu’à la neuvième heure. Alors, Jésus s’écria d’une voix forte : « Eloi, Eloi, lamma sabacthani ! » c’est-à-dire : « Mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Cette plainte du délaissé, de l’homme qui s’est fait caution pour tous les pécheurs et sur lequel sont venues fondre à la fois toutes les rigueurs de la justice divine, ces paroles d’angoisse extrême, que les évangélistes ont voulu religieusement conserver dans leur forme ancienne, sont le début du Psaume XXI.

Saint Jean ajoute aux synoptiques quelques détails. Il semble que le Seigneur, pour s’assurer que toute la volonté de son Père avait été accomplie, ait alors repassé sa vie, la comparant aux prophéties : il y avait conformité entière. Rien ne manquait à l’obéissance, aux humiliations, à la souffrance. Il était bien seul maintenant, sine patre, sine matre, comme Melchisédech ; même ses vêtements étaient aux mains des soldats, comme s’il n’était déjà plus de ce monde ; seul, entre la terre qui le repoussait et le ciel qui semblait se fermer. Le dernier moment était venu. Et le Seigneur se souvint, – c’est la pensée de saint Augustin (Sermon CCC, 4) – il se souvint d’une prophétie qui n’avait pas reçu encore son accomplissement, celle du Psaume LXVIII : « Ils ont mêlé du fiel à ma nourriture, et m’ont donné du vinaigre pour apaiser ma soif. » Afin que l’Écriture fût réalisée intégralement, remarque saint Jean, il dit : « J’ai soif ! » Il y avait là, tout près, un vase d’argile contenant la boisson des gardes : un mélange d’eau et de vinaigre. Un sentiment de compassion porta les soldats romains à exaucer cette requête d’un mourant.

Au moment où le Seigneur s’adressait à son Père : Eloi, Eloi, quelques assistants, comprenant mal l’araméen, ou essayant un cruel jeu de mots, avaient observé : « Le voilà qui appelle Élie ! » Le nom du prophète était célèbre ; selon la pensée juive, il devait intervenir lors de l’avènement du Messie. Et les soldats se disaient : « Laissez ; nous verrons bien si Élie viendra le délivrer ! » L’un d’eux courut imbiber d’eau acidulée l’éponge qui se trouvait à l’orifice du vase ; il l’adapta à une longue tige d’hysope, à l’un des roseaux qui croissent jusque sur ces collines arides, et l’approcha des lèvres du Sauveur. Jésus avait refusé le narcotique avant d’être cloué à la croix ; mais il accepta le vin grossier des soldats.

Enfin il dit : « Tout est consommé ! » C’est l’avant-dernière des « Sept paroles ». Elle signifiait l’achèvement des prophéties, l’accomplissement entier de tout le programme tracé par le Père, la mort imminente. Alors, Jésus poussa un grand cri, et dit : « Père, entre vos mains je remets mon âme ! » (Ps. XXX, 6.) Et inclinant la tête, il rendit l’esprit.

Au moment où le Seigneur expira, le voile qui fermait l’entrée du Saint des saints se déchira dans toute sa longueur. Le sanctuaire purement national des Juifs allait faire place à un temple spirituel et éternel où la gentilité viendrait se réunir à l’ancien Israël, grâce au sang versé et à la chair déchirée de Jésus-Christ, Victime unique, unique Pontife (Éph., II, 13-16 ; Hébr., IX). La création tout entière tressaillit : la terre trembla, les roches se fendirent, les tombeaux furent ouverts, et beaucoup de justes qui y reposaient, reprirent leur corps ; après la résurrection du Seigneur ils sortirent de leurs sépulcres, vinrent dans la ville sainte et apparurent à plusieurs.

Lorsque le centurion qui se tenait en face de Jésus, le vit expirer après avoir jeté son grand cri, il rendit gloire à Dieu et dit : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu ; c’était un juste ! » Les soldats présents, témoins du tremblement de terre et des autres prodiges, furent très émus, eux aussi, et confessèrent la sainteté du condamné. Enfin la foule des spectateurs, naguère hostile ou railleuse, et maintenant inquiète ou consternée, redescendit le Calvaire en se frappant la poitrine.

À quelque distance de la croix s’étaient groupés les amis du Seigneur, avec les saintes femmes qui l’avaient suivi de Galilée, dans son dernier voyage à Jérusalem. Elles étaient nombreuses. Saint Jean a nommé les plus connues ; et les synoptiques, à leur tour, mentionnent : Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques le Mineur et de Joseph, enfin Salomé, épouse de Zébédée, mère de Jacques le Majeur et de Jean.

La haine des prêtres et des anciens ne semble pas pleinement assouvie ; elle poursuit le Seigneur jusqu’après le trépas Mais en cherchant à se satisfaire, ils coopèrent, à leur insu, au dessein de Dieu : ils attestent la réalité de la mort de Jésus et de sa résurrection. On était au soir du Vendredi saint ; vers six heures allait commencer le sabbat, et même « le grand sabbat », celui qui coïncidait avec les fêtes pascales. D’autre part, une loi du Deutéronome (XXI, 22-23) interdisait que le cadavre d’un supplicié demeurât suspendu au gibet après la fin du jour. Les Juifs s’en souvinrent ; et comme la coutume des Romains était, au contraire, de laisser les corps en croix jusqu’à ce que les oiseaux de proie eussent accompli leur œuvre, l’intervention du pouvoir civil devenait nécessaire pour faire disparaître le corps de Jésus. Les princes des prêtres se rendent donc chez Pilate, et sollicitent l’autorisation de briser, selon l’usage, les jambes des suppliciés, de hâter ainsi leur mort, et d’enlever ensuite les cadavres. Pilate y consent et envoie au Calvaire un peloton de soldats.

Ils vinrent et brisèrent les jambes du premier larron, puis du second, encore vivants. Mais, lorsqu’ils s’approchèrent du Seigneur, ils reconnurent qu’il avait cessé de vivre. Le broiement des jambes lui fut épargné. Pourtant, l’un des soldats, comme pour s’assurer de la mort, ouvrit d’un coup de lance le côté du Sauveur ; et il en sortit aussitôt du sang et de l’eau. Ce n’est pas, semble-t-il, la perte de sang produite par le crucifiement qui a été la cause physique de la mort ; les crucifiés perdaient ordinairement peu de sang : autour des blessures se formait bientôt un coagulum qui faisait obstacle à une effusion abondante. Le Seigneur, on l’a supposé, aurait volontairement succombé à une rupture du cœur : l’agonie, la souffrance physique, la douleur morale y suffisaient, et au-delà.

Dans ce jaillissement du sang et de l’eau est impliqué un mystère que saint Jean relève avec soin. Il se souvient de la Genèse et de la mère de tous les vivants tirée du côté d’Adam endormi ; il songe à l’Église ; il songe à l’enseignement de Jésus sur le Baptême et l’Eucharistie (Jn., III, IV) ; il répond à l’hérésie docétiste et gnostique, en montrant chez le Seigneur toute la réalité de la nature humaine (I Jn., V, 6-8) et la réalité de sa mort. Nous avons reconnu souvent dans le quatrième évangile le témoin oculaire : il en réclame formellement ici l’autorité : « Celui qui a vu ces faits de ses propres yeux, en a rendu témoignage, et son témoignage est vrai, et il a conscience de dire vrai, afin que vous croyiez après lui. »

Saint Jean s’applique aussi à recueillir les divers passages de l’Écriture sainte dont les derniers moments du Seigneur fournissent l’accomplissement. Si le crurifragium ou brisement des jambes a été omis par les soldats, ce fut pour donner raison à la disposition figurative de l’Exode (XII, 46) et des Nombres (IX, 12) : c’était bien de Jésus, comme du véritable agneau pascal, que les os devaient être respectés : « Os non comminuetis ex eo. » (Cf. Ps. XXXIII, 21.) La dernière prophétie, relative au coup de lance : « Ils tourneront leurs regards vers celui qu’ils ont transpercé. » (Zach. XII, 10), pourrait s’entendre ou des Juifs reconnaissant un jour, par la foi, celui qu’ils ont crucifié, – au même titre qu’ils se guérissaient, de la morsure des serpents, dans le désert, en regardant le serpent d’airain (Nomb. XXI, 8) ; ou, de la venue du Seigneur comme triomphateur et comme juge ; ou bien enfin des gentils eux-mêmes, représentés au Calvaire par les soldats romains, et qui se tourneront bientôt vers le Sauveur.

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Méditation sur le 4e mystère douloureux 

Tirée de L’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb
 

LE PORTEMENT DE CROIX

La troisième phase de la Passion, celle de la souffrance, va commencer. Les soldats dépouillent le Seigneur de sa pourpre dérisoire et lui rendent ses vêtements. On apporte une lourde croix, que le condamné devra porter lui-même sur ses épaules. Le Seigneur n’a vraiment pour lui que sa croix ; elle est toute sienne. Le voilà seul, au milieu d’un peuple ameuté, dont la foule grossit à chaque pas. Deux malfaiteurs, qui doivent être crucifiés avec lui, sont du cortège. Il faut sortir de Jérusalem, regardée comme sainte dans toute son étendue : les exécutions ne pouvaient avoir lieu qu’au-delà des murs (Heb., XIII, 12). Le petit monticule vers lequel on se dirige et qui va devenir le centre du monde régénéré, est situé au nord-est de la ville : son nom hébreu est Golgotha, c’est-à-dire le lieu du crane ; peut-être parce que cette saillie de terrain affectait la forme d’une tète humaine.

La distance du prétoire an Calvaire n’était guère que de six cents mètres ; mais le Seigneur n’avait pas eu de repos depuis deux jours, l’agonie avait passé sur lui, la flagellation l’avait brisé. Il n’avançait qu’avec peine. Et un événement survint qui ajouta encore au poids de la douleur : ce fut la rencontre de la Sainte Vierge. Nous ne connaissons que par une tradition ce rapprochement soudain du Fils et de sa Mère, ainsi que la première chute du Seigneur et la violence de ceux qui l’accompagnaient. Mais les trois synoptiques ont conservé l’épisode de Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, personnages bien connus sans doute de l’Église primitive. Cet homme revenait des champs ; peut-être eut-il un geste de commisération ou de protestation : séance tenante, les soldats le réquisitionnèrent et lui imposèrent de porter la croix derrière Jésus. Nous pouvons croire qu’il s’y prêta de bon cœur et que le contact de la croix lui fut salutaire. II faut toujours, par le monde, que la croix du Seigneur soit portée ; le Calvaire n’est pas un événement d’un instant, c’est un fait éternel.

Dans la multitude qui entourait le Seigneur, saint Luc nous a montré un groupe de femmes pleurant et se lamentant à grands cris sur tant d’infortune. Et il a recueilli la réponse du Sauveur, si triste et si tendre. Se retournant vers elles, Jésus leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Car des jours vont venir où l’on dira : Heureuses les stériles, heureuses les entrailles qui n’ont point enfanté, et les mamelles qui n’ont point allaité ! Alors, on dira aux montagnes : Tombez sur nous ! Et aux collines : Recouvrez-nous ! (Os., X, 8) Car si l’on traite ainsi le bois vert, que sera-t-il réservé au bois sec ? » Il semble que pour le cœur du Fils de Dieu, ce soit peu de chose que son corps déchiré et son front couronné d’épines : ce qui est plus cruel que toute souffrance, c’est qu’un tel amour soit dépensé en vain.

 

Le commentaire de Dom Delatte sur le portement de croix étant court, voici, pour compléter, le commentaire de Dom Guéranger dans L’année liturgique.

On conduit Jésus a Pilate dans l’affreux état où l’a mis la cruauté des soldats. Le gouverneur ne douta pas qu’une victime réduite aux abois n’obtienne grâce devant le peuple ; et faisant monter avec lui le Sauveur à une galerie du palais, il le montre à la multitude, en disant : « Voilà l’homme. » (Jean, 19, 5). Cette parole était plus profonde que ne le croyait Pilate. Il ne disait pas : Voilà Jésus, ni voilà le Roi des Juifs ; il se servait d’une expression générale dont il n’avait pas la clef, mais dont le chrétien possède l’intelligence. Le premier homme, dans sa révolte contre Dieu, avait bouleversé, par son péché, l’œuvre entière du Créateur ; en punition de son orgueil et .de sa convoitise, la chair avait asservi l’esprit ; et la terre elle-même, en signe de malédiction, ne produisait plus que des épines. Le nouvel homme qui porte, non la réalité, mais ressemblance du péché, parait ; et l’œuvre du Créateur reprend en lui son harmonie première ; mais c’est par la violence. Pour montrer que la chair doit être asservie à l’esprit, la chair en lui est brisée sous les fouets ; pour montrer que l’orgueil doit céder la place à l’humilité, s’il porte une couronne, ce sont les épines de la terre maudite qui la forment sur sa tête. Triomphe de l’esprit sur les sens, abaissement de la volonté superbe sous le joug de la sentence : voilà l’homme.

Israël est comme le tigre ; la vue du sang irrite sa soif ; il n’est heureux qu’autant qu’il s’y baigne. À peine a-t-il aperçu sa victime ensanglantée, il s’écrie avec une nouvelle fureur : « Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! — Eh bien, dit Pilate, prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le ; pour moi, je ne trouve aucun crime en lui. » Et cependant on l’a mis, par son ordre, dans un état qui, à lui seul, peut lui causer la mort. Sa lâcheté sera encore déjouée. Les juifs répliquent en invoquant le droit que les Romains laissaient aux peuples conquis : « Nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir ; car il s’est dit le Fils de Dieu. » À cette réclamation, Pilate se trouble ; il rentre dans la salle avec Jésus, et lui dit : « D'où êtes-vous ? » Jésus se tait ; Pilate n’était pas digne d’entendre le Fils de Dieu lui rendre raison de sa divine origine. Il s’irrite cependant : « Vous ne me répondez-pas ? dit-il ; ne savez-vous pas que ai le pouvoir de vous crucifier, et le pouvoir de vous absoudre ? » Jésus daigne parler ; et c’est pour nous apprendre que toute puissance de gouvernement, même chez les infidèles, vient de Dieu, et non de ce qu’on appelle le pacte social : « Vous n’auriez pas ce pouvoir, répondit-il, s’ il ne vous avait donné d’en haut ; c’est pour cela que le péché de celui qui, m’a livré à vous est d’autant plus grand. » (Jean. 19).

La noblesse et la dignité de ces paroles subjuguent le gouverneur ; et il veut encore essayer de sauver Jésus. Mais les cris du peuple pénètrent de nouveau jusqu'à lui : « Si vous le laissez aller, lui dit-on, vous n’êtes pas l’ami de César. Quiconque se fait roi, se déclare contre César. » À ces paroles, Pilate, essayant une dernière fois de ramener la pitié ce peuple furieux, sort de nouveau, et monte sur un siège en plein air ; il s’assied et fait amener Jésus : « Le voilà, dit-il, votre roi ; voyez si César a quelque chose à craindre de lui. » Mais les cris redoublent : Ôtez-le ! Ôtez-le ! Crucifiez-le ! Mais, dit le gouverneur, qui affecte de ne pas voir la gravite du péril ; crucifierai-je donc votre roi ? Les Pontifes répondent : « Nous n’avons point d’autre roi que César. » (Jean. 19). Parole indigne qui, lorsqu'elle sort du sanctuaire, annonce aux peuples que la foi est en péril ; en même temps parole de réprobation pour Jérusalem ; car si elle n’a pas d’autre roi que César, le sceptre n’est plus dans Juda, et l’heure du Messie est arrivée.

Pilate, voyant que la sédition est au comble et que sa responsabilité de gouverneur est menacée, se résout à abandonner Jésus à ses ennemis. Il porte enfin, quoique à contrecœur, cette sentence qui doit produire en sa conscience un affreux remords dont bientôt il cherchera la délivrance dans le suicide. Il trace lui-même sur une tablette, avec un pinceau, l’inscription qui doit être placée au-dessus de la tête de Jésus. Il accorde même à la haine des ennemis du Sauveur que, pour une plus grande ignominie, deux voleurs seront crucifiés avec lui. Ce trait était nécessaire à l’accomplissement de l’oracle prophétique : « Il sera mis au rang des scélérats. » (Is. 53, /2) Puis, lavant ses mains publiquement, à ce moment où il souille son âme du plus odieux forfait, il s’écrie en présence du peuple : « Je suis innocent du sang de ce juste : cela vous regarde. » Et tout le peuple répond par ce souhait épouvantable : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. » (Math. 27, 24-25). Ce fut le moment où le signe du parricide vint s’empreindre sur le front du peuple ingrat et sacrilège, comme autrefois sur celui de Caïn ; dix-neuf siècles de servitude, de misère et de mépris ne l’ont pas effacé. Pour nous, enfants de la gentilité, sur lesquels ce sang divin est descendu comme une rosée miséricordieuse, rendons grâce à la bonté du Père céleste, qui « a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique » (Jean.. 3,16) ; rendons grâces à l’amour de ce Fils unique de Dieu, qui, voyant que nos souillures ne pouvaient être lavées que dans son sang, nous le donne aujourd'hui jusqu'à la dernière goutte.

Ici commence la Voie douloureuse, et le Prétoire de Pilate, ou fut prononcée la sentence de Jésus, en est la première station. Le Rédempteur est abandonné aux Juifs par l’autorité du gouverneur. Les soldats s’emparent de lui et l’emmènent hors de la cour du Prétoire. Ils lui enlèvent le manteau de pourpre, et le revêtent de ses vêtements qu’ils lui avaient ôtés pour le flageller ; enfin ils chargent la croix sur ses épaules déchirées. Le lieu  où le nouvel Isaac reçut ainsi le bois de son sacrifice est désigné comme la seconde station. La troupe des soldats, renforcée des exécuteurs, des princes des prêtres, des docteurs de la loi, d’un peuple immense, se met en marche. Jésus s’avance sous le fardeau de sa croix ; mais bientôt, épuisé par le sang qu’il a perdu et par les souffrances de tout genre, il ne peut plus se soutenir, et tombant une première fois, il marque par sa chute la troisième station.

Les soldats relèvent avec brutalité le divin captif qui succombait plus encore sous le poids de nos péchés que sous celui de l’instrument de son supplice. Il vient de reprendre sa marche chancelante, lorsque tout à coup sa mère éplorée se présente à ses regards. La femme forte, dont l’amour maternel est invincible, s’est rendue sur le passage de son fils, elle veut le voir, le suivre, s’attacher à lui, jusqu'à ce qu’il expire. Sa douleur est au-dessus de toute parole humaine ; les inquiétudes de ces derniers jours ont déjà épuisé ses forces ; toutes les souffrances de son fils lui ont été divinement manifestées ; elle s’y est associée, et elle les a toutes endurées une à une. Mais elle ne peut plus demeurer loin du regard des hommes, le sacrifice avance dans son cours, la consommation est proche ; il lui faut être avec son fils, et rien ne la pourrait retenir en ce moment. La fidèle Madeleine est près d’elle, noyée dans ses pleurs ; Jean, Marie mère de Jacques avec Salomé, l’accompagnent aussi ; ils pleurent sur leur maître ; mais elle, c’est sur son fils qu’elle pleure. Jésus la voit et il n’est pas en son pouvoir de la consoler, car tout ceci n’est encore que le commencement des douleurs. Le sentiment des angoisses qu’éprouve en ce moment le cœur de la plus tendre des mères vient oppresser d’un nouveau poids le cœur du plus aimant des fils. Les bourreaux n’accorderont pas un moment de retard dans la marche, en faveur de cette mère d’un condamné ; elle peut se traîner, si elle le veut à la suite du funeste convoi ; c’est beaucoup pour eux qu’ils ne la repoussent pas ; mais la rencontre de Jésus et de Marie sur le chemin du Calvaire désignera pour jamais la quatrième station.

La route est longue encore ; car, selon la loi, les criminels devaient subir leur supplice hors des portes de la ville. Les juifs en sont à craindre que la victime n’expire avant d’être arrivée au lieu du sacrifice. Un homme qui revenait de la campagne, nommé Simon de Cyrène, rencontre le douloureux cortège ; on l’arrête, et, par un sentiment cruellement humain envers Jésus, on oblige cet homme à partager avec lui l’honneur et la fatigue de porter l’instrument du salut du monde. Cette rencontre de Jésus avec Simon de Cyrène consacre la cinquième station.

À quelques pas de là, un incident inattendu vient frapper d’étonnement et de stupeur jusqu'aux bourreaux eux-mêmes. Une femme fend la foule, écarte les soldats et se précipite jusqu'auprès du Sauveur. Elle tient entre ses mains son voile qu’elle a détaché, et elle en essuie d’une main tremblante le visage de Jésus, que le sang, la sueur et les crachats avaient rendu méconnaissable. Elle l’a reconnu cependant, parce qu’elle l’a aimé ; et elle n’a pas craint d’exposer sa vie pour lui offrir ce léger soulagement. Son amour sera récompensé : la face du Rédempteur, empreinte par miracle sur ce voile, en fera désormais son plus cher trésor ; et elle aura eu la gloire de désigner, par son acte courageux, la sixième station de la Voie douloureuse.

Cependant les forces de Jésus s’épuisent de plus en plus, à mesure que l’on approche du terme fatal. Une subite défaillance abat une seconde fois la victime, et marque la septième station. Jésus est bientôt relevé avec violence par les soldats, et se traîne de nouveau sur le sentier arrosé de son sang. Tant d’indignes traitements excitent des cris et des lamentations dans un groupe de femmes qui, émues de compassion pour le Sauveur, s’étaient mises à la suite des soldats et avaient bravé leurs insultes. Jésus touché de l’intérêt courageux de ces femmes qui, dans la faiblesse de leur sexe, montraient plus de grandeur d’âme que le peuple entier de Jérusalem, leur adresse un regard de bonté, et reprenant toute la dignité de son langage de prophète, il leur annonce, en présence des princes des prêtres et des docteurs de la loi, l’épouvantable châtiment qui suivra bientôt l’attentat dont elles sont témoins et qu’elles déplorent avec tant de larmes. « Filles de Jérusalem, leur dit-il, à cet endroit même qui est compte pour la huitième station, filles de Jérusalem ! Ce n’est pas sur moi qu’il faut pleurer ; c’est sur vous et sur vos enfants ; car il viendra des jours où l’on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n’ont point porté, et les mamelles qui n’ont point allaité ! Alors ils diront aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous ; mais si l’on traite ainsi le bois vert aujourd'hui, comment alors sera traité le bois sec ? » (Luc. 23, 27-31).

Enfin on est arrivé au pied de la colline du Calvaire, et Jésus doit encore la gravir avant d’arriver au lieu de son sacrifice. Une troisième fois son extrême fatigue le renverse sur la terre, et sanctifie la place où les fidèles vénéreront la neuvième station. La soldatesque barbare intervient encore pour faire reprendre à Jésus sa marche pénible, et après bien des coups, il parvient enfin au sommet de ce monticule qui doit servir d’autel au plus sacré et au plus puissant de tous les holocaustes. Les bourreaux s’emparent de la croix et vont l’étendre sur la terre, en attendant qu’ils y attachent la victime. Auparavant, selon l’usage des Romains, qui était aussi pratiqué par les Juifs, on offre Jésus une coupe qui contenait du vin mêlé de myrrhe. Ce breuvage qui avait l’amertume du fiel, était un narcotique destiné à engourdir jusqu'à un certain point les sens du patient, et à diminuer les douleurs de son supplice. Jésus touche an moment de ses lèvres cette potion que la coutume, plutôt que l’humanité, lui faisait offrir ; mais il refuse d’en boire, voulant rester tout entier aux souffrances qu’il a daigné accepter pour le salut des hommes. Alors les bourreaux lui arrachent avec violence ses vêtements collés à ses plaies et s’apprêtent à le conduire au lieu où la croix l’attend. L’endroit du Calvaire où Jésus fut ainsi dépouillé, et où on lui présenta le breuvage amer, est désigné comme la dixième station de la Voie douloureuse. Les neuf premières sont encore visibles dans les rues de Jérusalem, de l’emplacement du Prétoire jusqu'au pied du Calvaire ; mais cette derrière ainsi que les quatre suivantes, sont dans l’intérieur de l’Église du Saint-Sépulcre qui renferme dans sa vaste enceinte le théâtre des dernières scènes de la Passion du Sauveur.

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Méditation sur le 3e mystère douloureux

 

Tirée de L’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb
 

LE COURONNEMENT D'ÉPINES


Le Seigneur fut abandonné aux soldats romains, rudes et violents, pleins de mépris pour les Juifs. Les ordres de Pilate furent dépassés. Lorsque les Juifs infligeaient la flagellation, ils s’arrêtaient, par scrupule, au trente-neuvième coup de verges : il n’est aucunement probable que les soldats aient respecté cette coutume juive. Puis, lorsque ce fut fini, il y eut une répétition de la scène de la nuit. Dans l’atrium du prétoire, les gardes convoquèrent toute la cohorte, tous les cama rades qui se trouvaient dans la région. Maintes fois, ils avaient dû réprimer les séditions populaires provoquées par des chefs de bandes. On leur livrait aujourd'hui un homme réputé séditieux et se disant lui-même le roi des Juifs : tourner en dérision cette royauté, c’était tout à la fois couvrir de ridicule et la nation et son prétendu monarque. Et puis, ce roi des Juifs qu’ils tenaient en leurs mains, avait grand air ; il humiliait, il exaspérait, par sa dignité douce et calme, la brutalité de ceux qui le faisaient souffrir. Quand tout le monde fut réuni, on organisa "une bonne farce", sacrilège sans le savoir, la parodie d’un triomphe.

C’était un roi, et un roi victorieux. On n’avait pas de laurier pour lui : on improvisa une couronne avec des épines entrelacées, et les soldats la lui placèrent violemment sur la tête. Il n’avait pas de sceptre : on prit un roseau qu’on lui mit dans la main droite. Sur ses épaules sanglantes, on jeta un manteau d’écarlate. La robe de pourpre était l’insigne du conquérant au retour de son expédition. Puis une théorie se forma : l’un après l’autre, les soldats vinrent rendre hommage à ce roi de théâtre, ils fléchissaient les genoux et se prosternaient devant lui ; ils disaient : « Salut, roi des Juifs ! » ils lui frappaient la tête avec son sceptre dérisoire ; au lieu de baisers, ils lui donnaient des soufflets et le couvraient de. Crachats.

Au dehors, le peuple s’impatientait ne sachant rien de ce qui s’accomplissait dans le prétoire ; ayant entendu Pilate prononcer l’innocence, il pouvait redouter une évasion ou l’élargissement. Enfin, Pilate reparut, accompagné du Seigneur déchiré, couvert de sang, portant toujours la couronne et la pourpre, n’ayant presque plus figure humaine. Il était difficile d’offrir au peuple ameuté une plus large satisfaction. « Voici, dit Pilate, que je vous l’amène dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui nulle cause de condamnation. » Il lui semblait que toute hostilité dût désarmer devant un tel spectacle : « Voilà l’homme ! » ajouta-t-il ; celui qui s’est dit votre roi, celui qui est cause de tout ce mouvement ; voyez ce qu’il est devenu !

Pilate escomptait la pitié de la populace : une fois de plus, il fut déçu. Les princes des prêtres et leurs satellites n’eurent pas plutôt aperçu Jésus que retentit à nouveau la clameur : « Crucifiez ! Crucifiez ! » Pilate n’est vraiment qu’un jouet pour ces Juifs qui le connaissent bien et exploitent son irrésolution. Il proclame encore Jésus innocent, mais ne trouve rien de mieux à faire que de l’abandonner à la fureur de ses ennemis : « Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ; car je ne vois en lui rien qui mérite la mort ! » Il l’a dit déjà, presque dans les mêmes termes.

Les chefs de la Synagogue, n’ayant pas réussi à faire prendre au sérieux le titre de "roi des Juifs", invoquent alors un autre grief, celui-là même qui a déterminé la condamnation chez Caïphe : Il s’est dit le Fils de Dieu. Il peut se faire que Jésus soit innocent pour Pilate et pour un Romain ; mais il ne l’est pas pour nous. Nous autres, nous avons une Loi. L’occupation romaine ne l’a pas abolie. Or, d’après cette Loi, il doit mourir (Lév., XXIV, 16), car sa prétention est un blasphème. — Le témoignage des Juifs implique évidemment deux choses : et que le Seigneur s’était déclaré Fils de Dieu à un titre unique, éminent, personnel ; et que la Synagogue en avait été dûment avertie.

Encore que Pilate ne pût mesurer toute la valeur d’un pareil titre, ses perplexités redoublèrent, magis timuit. Jusqu’alors, il avait reconnu dans cette cause bien des caractères extraordinaires ; et voici que, pour augmenter sa terreur, les gens de la Synagogue imputent à Jésus de s’être décerné une origine divine ! Peut-être le gouverneur eut-il un instant le pressenti ment d’être comptable de sa sentence devant l’histoire ; Quel était donc cet homme ? Le Juste de Platon, ou simplement un homme de grande vertu et de haute doctrine ? C’est un jeu redoutable que de porter devant la postérité, par déférence pour la passion d’une multitude, le triste honneur d’avoir été le bourreau d’un innocent : crucifixus sub Pontio Pilato... Prenons nos sécurités, se dit Pilate. Et celui qui, tant de fois, en symbole de sa faiblesse et de son irrésolution, était sorti, était rentré, rentra dans le prétoire une fois encore. Son prisonnier l’y suivit.

Il y a une brusquerie voulue dans la question posée au Seigneur : « D'où êtes-vous ? » Cette soudaineté pouvait surprendre l’accusé, — à moins qu’elle ne fût provoquée par le poids des réflexions secrètes de Pilate. Les religions orientales avaient assez pénétré dans l’empire romain pour que Pilate pût donner une vague signification religieuse à l’assertion : « Il s’est dit le Fils de Dieu. » Quoi qu’il en soit, le Seigneur ne répondit rien. Une réponse directe eût d’ailleurs été inintelligible pour le gouverneur : son âme n’y était nullement préparée. La première partie de son enquête, là où il avait été parlé du royaume de la Vérité, lui avait fourni tout ce qu’il pouvait exiger et comprendre ; et après tout, la marche de la justice ne devait pas être influencée par la question de l’origine du Seigneur. Sur ce point, la Synagogue seule avait titre à être renseignée, et le Seigneur avait répondu au grand-prêtre. Pilate crut reconnaître une part de dédain dans le silence de Jésus, et peut être une critique de ses atermoiements ; il s’irrita. « C’est à moi, maintenant, dit-il, que vous refusez de répondre ? Vous pour riez garder le silence avec tout autre ; mais moi, j’ai le pouvoir souverain. Ignorez-vous que votre sort est dans mes mains ? que, sur une parole de moi, vous pouvez être crucifié, ou élargi ? »

La réponse du Seigneur mérite toute notre attention. Il ne conteste pas le pouvoir de Pilate ; il lui reconnaît même une origine divine ; mais il le soustrait à l’arbitraire et lui définit les limites de sa compétence. Celui qui détient l’autorité détient une force divine, il n’a pas le droit de s’en servir à bon gré : il a le devoir de rechercher l’équité dans toutes les causes qui lui sont déférées, et de prononcer selon la justice : « Vous n’auriez sur moi aucun pouvoir, si cela ne vous eût été donné d’en haut. C’est pourquoi, celui qui me livre à vous se charge d’un plus grand crime. » Deux pouvoirs concouraient en effet à la perte du Seigneur : le pouvoir religieux de la Synagogue, le pouvoir politique de Pilate. En un sens, l’injustice était égale de part et d’autre ; car ils procuraient la mort du Juste, le premier, par haine, le second, par faiblesse ; pourtant, il y avait entre eux une différence considérable. En matière religieuse, l’autorité de Pilate était incompétente, mais non celle de la Synagogue. Anne et Caïphe, avec le sanhédrin, avaient mandat de reconnaître le Messie, et même de le désigner au monde : or, ils se dérobaient à leur devoir ; aussi, à l’iniquité qui leur était commune avec le pouvoir civil, ajoutaient-ils le crime de l’infidélité. Un pouvoir plus étendu constituait, pour la Synagogue, une responsabilité plus redoutable.

Le gouverneur romain comprit ; en partie du moins. Tout cela était dit avec tant de calme, de douceur, de dignité, par ces lèvres meurtries, sans nulle arrogance, avec l’accent de la sérénité. Dès lors, observe l’évangéliste, Pilate ne chercha plus qu’à délivrer Jésus. Malheureusement, les clameurs des Juifs ne se taisaient point ; et lorsqu'il se présenta de nouveau devant la foule, il fut accueilli par cette menace : « Si vous le relâchez, vous n’êtes pas l’ami de César ; car quiconque se fait roi est en opposition avec César ! » Enfin ils ont visé juste. La perspective d’une ambassade juive s’en allant dénoncer à Tibère le gouverneur qui avait ménagé une royauté naissante ; la crainte d’être accusé de lèse-majesté impériale, de perdre la faveur du maître, et le pouvoir, et peut-être davantage encore : tous ces considérants serviles triomphent des hésitations précédentes. Pilate ne supporté pas un instant la pensée d’un écroulement de sa fortune. Il sacrifiera donc le Seigneur ; et il perdra néanmoins ; quelques années plus tard, l’amitié de César ; il finira par le suicide, après avoir peut-être repensé parfois à cette conversation et à son mystérieux interlocuteur.

L’enquête est terminée ; voici les derniers préparatifs du jugement lui-même. Nous savons combien les Romains étaient stricts observateurs des rites et des formes Solennelles de leurs actes publics. Pilate prit place à son tribunal, dans la cour extérieure du prétoire, au lieu appelé en grec Lithostrotos (cour dallée), et en araméen Gabbatha, c’est-à-dire lieu élevé : les fouilles récentes en ont retrouvé remplacement. C’était le jour de la Parascève pascale, vers midi. Pilate résuma en quelque sorte les débats et, non sans ironie, dit aux Juifs : « Voici votre roi ! » Mais des cris violents retentirent : « À bas, à bas ! Crucifiez-le ! — Moi, reprit Pilate, crucifier votre roi ? » Il était étrange en effet que des Juifs fissent pression sur un pouvoir étranger pour obtenir la mort d’un Juif, d’un Juif qui se disait leur roi, et de qui c’était là tout le crime... Mais à cette réflexion du juge romain, à cet appel suprême en faveur du bon sens et de l’équité, les princes des prêtres se hâtent de répondre : « Nous n’avons d’autre roi que César ! » Longtemps, la gloire de ce peuple avait été de ne reconnaître d’autre roi que Dieu : Beatus populus cujus Dominus Deus ejus (Ps., CXLIII, 15) ! La protestation des pontifes n’est donc pas exempte de blasphème. Pourtant, elle est surtout mensongère. Car la nation juive, dans son ensemble, et si l’on excepte les opportunistes et les politiques, ralliés au pouvoir actuel, demeurait frémissante sous une domination qu’elle regardait connue un long sacrilège. Mais la riposte des sanhédrites ne veut que rappeler à Pilate le danger qu’il y aurait pour lui à prendre parti tout à la fois contre César et contre la Synagogue, — contre la Synagogue qui, dans le cas présent, se rencontrait avec César. L’effort d’intimidation se poursuit.

Voyant qu’il ne gagnait rien et que toutes ses tentatives n’aboutissaient qu’à accroître le tumulte, Pilate se fit apporter de l’eau, et, devant tous, se lava les mains en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde ! » Il renvoyait aux Juifs la responsabilité du meurtre. Et tout le peuple l’accepta dans un élan sauvage : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » La malédiction dure depuis vingt siècles.

Il ne restait plus au gouverneur qu’à écrire sur ses tablettes et à prononcer la sentence juridique : « Il sera crucifié. » La populace était satisfaite : on lui accordait la grâce de Barabbas, l’homicide et le séditieux, et on lui livrait Jésus. Déjà le Sauveur avait subi la flagellation, prélude habituel du crucifiement : la sainte victime était prête.

 

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Méditation sur le 2e mystère douloureux

 

Tirée de L’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb
 

LA FLAGELLATION

Par un calcul de commisération qui sera aussi déjoué, Pilate rappelle l’usage établi qu’à la fête de Pâque et à l’occasion de la grande solennité, on donne amnistie à un coupable de droit commun, au choix du peuple. La foule venait de monter vers son tribunal pour exiger la faveur accoutumée. Il y avait alors dans les prisons un malfaiteur notoire nommé Barabbas. Au cours d’une émeute récente, à Jérusalem, il avait commis un meurtre. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? demanda Pilate : Barabbas, ou Jésus qu’on appelle Christ ? Voulez-vous que je vous rende le roi des Juif s ? » C’est le nom que Pilate lui donnera désormais, et avec une persévérance singulière. Il espérait tirer parti de la popularité du Seigneur pour l’arracher aux mains des prêtres, car il se rendait compte, notent les évangélistes, que l’envie seule les avait poussés à le livrer. Mais les sanhédrites font bonne garde. Mêlés à cette foule mobile, ils la travaillent et l’excitent en hâte, lui persuadant de réclamer plutôt l’élargissement de Barabbas.

Saint Matthieu intercale ici un incident : pendant que Pilate se tenait assis à son tribunal, sa femme lui fit dire : « Qu’il n’y ait rien entre vous et ce juste (c’est-à-dire ne vous prêtez pas aux manœuvres des Juifs, ne vous chargez pas d’une lourde responsabilité) ; car je viens d’être très tourmentée en rêve ; à son sujet. » C’est Dieu lui-même qui, sous cette forme, encourageait Pilate à suivre sa conscience. Une seconde fois, le gouverneur interroge la foule, qui crie : Barabbas ! « Que voulez-vous donc que je fasse du roi des Juifs ? » Il ne sait que faire du Seigneur ; mais on lui fournit la solution : « Eh bien ! Mettez-le en croix ! Crucifiez-le ! — Mais enfin, reprend Pilate, quel mal a-t-il fait ? » Alors, les clameurs furieuses, redoublent : « Crucifiez-le ! » Et Pilate se décide à décréter la flagellation. Ce supplice précédait habituellement la peine capitale, mais nous voyons bien, en saint Jean, que la flagellation, ici, devança même la sentence. Il faut satisfaire la haine ; aux dépens de l’innocence : cela s’appelle, chez les politiques, une combinaison ! Ce n’est jamais qu’injustice, lâcheté, maladresse. Mais les écrivains sacrés se bornent à relater les faits, sans commentaire, sans rien qui trahisse leur émotion ni leur douleur. « Le style de l’Évangile est admirable en tant de manières, dit Pascal, et entre autres en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et les ennemis de Jésus-Christ, car il n’y en a aucune des historiens contre Judas, Pilate, ni aucun des Juifs. »

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La méditation de Dom Delatte sur la flagellation étant très courte, voici la narration de cette flagellation d’après les révélations de la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich. Ces révélations n’ont pas été reconnues par l’Église,  mais elles sont mentionnées dans l’acte de béatification par le pape Jean-Paul II en 2004 : elles ne contiennent donc pas d’erreurs graves et peuvent servir à notre méditation.

1) FLAGELLATION DE JÉSUS

Pilate, ce juge lâche et irrésolu, avait fait entendre plusieurs fois ces paroles pleines de déraison : « Je ne trouve point de crime en lui : c'est pourquoi je vais le faire flageller et ensuite le mettre en liberté. » Les Juifs, de leur côté, continuaient de crier : « Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! » Toutefois Pilate voulut encore essayer de faire prévaloir sa volonté, et il ordonna de flageller Jésus à la manière des Romains. Alors les archers, frappant et poussant Jésus avec leurs bâtons, le conduisirent sur le forum à travers les flots tumultueux d'une populace furieuse. Au nord du palais de Pilate, à peu de distance du corps de garde, se trouvait, en avant d'une des halles qui entouraient le marché, une colonne où se faisaient les flagellations. Les exécuteurs vinrent avec des fouets, des verges et des cordes, qu'ils jetèrent au pied de la colonne. C'étaient six hommes bruns, plus petits que Jésus, aux cheveux crépus et hérissés, à la barbe courte et peu fournie. Ils portaient pour tout vêtement une ceinture autour du corps, de méchantes sandales et une pièce de cuir, ou de je ne sais quelle mauvaise étoffe ouverte sur les côtés comme un scapulaire et couvrant la poitrine et le dos ; ils avaient les bras nus. C'étaient des malfaiteurs des frontières de l'Égypte, condamnés pour leurs crimes à travailler aux canaux et aux édifices publics, et dont les plus méchants et les plus il nobles remplissaient les fonctions d'exécuteurs dans le prétoire. Ces hommes cruels avaient déjà attaché à cette même colonne et fouetté jusqu'à la mort de pauvres condamnés. Ils ressemblaient à des bêtes sauvages ou à des démons, et paraissaient à moitié ivres. Ils frappèrent le Sauveur à coups de poing, le traînèrent avec leurs cordes, quoiqu'il se laissât conduire sans résistance, et l'attachèrent brutalement à la colonne. Cette colonne était tout à fait isolée et ne servait de support à aucun édifice. Elle n'était pas très élevée, car un homme de haute taille aurait pu' en étendant le bras, en atteindre la partie supérieure qui était arrondie et pourvue d'un anneau de fer. Par derrière. A la moitié de sa hauteur se trouvaient encore des anneaux ou des crochets. On ne saurait exprimer avec quelle barbarie ces chiens furieux traitèrent Jésus en le conduisant là ; ils lui arrachèrent le manteau dérisoire d'Hérode, et le jetèrent presque par terre. Jésus tremblait et frissonnait devant la colonne. Quoique se soutenant à peine, il se hâta d'ôter lui-même ses habits avec ses mains enflées et sanglantes. Pendant qu'ils le frappaient et le poussaient, il pria de la manière la plus touchante, et tourna la tête un instant vers sa mère, qui se tenait, navrée de douleur, dans le coin d'une des salles du marché, et, comme il lui fallut ôter jusqu'au linge qui ceignait ses reins, il dit en se tournant vers la colonne pour cacher sa nudité : « Détournez vos yeux de moi. » Je ne sais s'il prononça ces paroles ou s'il les dit intérieurement, mais je vis que Marie l'entendit : car, au même instant, elle tomba sans connaissance dans les bras des saintes femmes qui l'entouraient. Jésus embrassa la colonne ; les archers lièrent ses mains élevées en l'air derrière l'anneau de fer qui y était figé, et tendirent tellement ses bras en haut, que ses pieds, attachés fortement au bas de la colonne, touchaient à peine la terre. Le Saint des Saints, dans sa nudité humaine fut ainsi étendu avec violence sur la colonne des malfaiteurs, et deux de ces furieux, altérés de son sang, commencèrent à flageller son corps sacré de la tête aux pieds. Les premières verges dont ils se servirent semblaient de bois blanc très dur ; peut-être aussi étaient ce des nerfs de bœuf ou de fortes lanières de cuir blanc.

Notre Sauveur, le Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme, frémissait et se tordait comme un ver sous les coups de ces misérables ; ses gémissements doux et clairs se faisaient entendre comme une prière affectueuse sous la bruit des verges de ses bourreaux. De temps en temps, le cri du peuple et des Pharisiens venait comme une sombra nuée d'orage étouffer et emporter ces plaintes douloureuses et pleines de bénédictions ; on criait : « Faites-le mourir ! Crucifiez-le ! » Car Pilate était encore en pourparlers avec le peuple ; et quand il voulait faire entendre quelques paroles au milieu du tumulte populaire, une trompette sonnait pour demander un instant de silence. Alors on entendait de nouveau le bruit des rouets, les sanglots de Jésus, les imprécations des archers et le bêlement des agneaux de Pâques, qu'on lavait à peu de distance, dans la piscine des Brebis. Quand ils étaient lavés, on les portait, la bouche enveloppée, jusqu'au chemin qui menait au Temple, afin qu'ils ne se salissent pas de nouveau, puis on les conduisait à l'extérieur vers la partie occidental où ils étaient encore soumis à une ablution rituelle. Ce bêlement avait quelque chose de singulièrement touchant. C'étaient les seules voix à s'unir aux gémissements du Sauveur.

Le peuple juif se tenait à quelque distance du lieu de la flagellation. Les soldats romains étaient postés en différents endroits et surtout du côté du corps de garde. Beaucoup de gens de la populace allaient et venaient, silencieux ou l'insulte à la bouche ; quelques-uns se sentirent touchés, et il semblait qu'un rayon partant de Jésus les frappait. Je vis d'infâmes jeunes gens presque nus, qui préparaient des verges fraîches près du corps de garde, d'autres allaient chercher des branches d'épine. Quelques archers des Princes des Prêtres s'étaient mis en rapport avec les bourreaux, et leur donnaient de l'argent. On leur apporta aussi une cruche pleine d'un épais breuvage rouge, dont ils burent jusqu'à s'enivrer. Au bout d'un quart d'heure, les deux bourreaux qui flagellaient Jésus furent remplacés par deux autres. Le corps du Sauveur était couvert de taches noires, bleues et rouges, et son sang coulait par terre ; Il tremblait et son corps était agité de mouvements convulsifs. Les injures et les moqueries se faisaient entendre de tous côtés.

Il avait fait froid cette nuit ; depuis le matin jusqu'à présent, le ciel était resté couvert : par intervalles, il tombait un peu de grêle, au grand étonnement du peuple. Vers midi, le ciel s'éclaircit et le soleil brilla.

Le second couple de bourreaux tomba avec une nouvelle rage sur Jésus ; ils avaient une autre espèce de baguettes ; s'étaient comme des bâtons d'épines avec des nœuds et des pointes. Leurs coups déchirèrent tout le corps de Jésus ; son sang jaillit à quelque distance, et leurs bras en étaient arrosés. Jésus gémissait, priait et tremblait. Plusieurs étrangers passèrent dans le forum sur des chameaux, et regardèrent avec effroi et avec tristesse, lorsque le peuple leur expliqua ce qui se passait. C'étaient des voyageurs, dont quelques-uns avaient reçu le baptême de Jean ou entendu les sermons de Jésus sur la montagne. Le tumulte et les cris ne cessaient pas près de la maison de Pilate.

De nouveaux bourreaux frappèrent Jésus avec des fouets : c'étaient des lanières, au bout desquelles étaient des crochets de fer qui enlevaient des morceaux de chair à chaque coup. Hélas ! Qui pourrait rendre ce terrible et douloureux spectacle ? Leur rage n'était pourtant pas encore satisfaite : ils délièrent Jésus et l'attachèrent de nouveau, le des tourné à la colonne. Comme il ne pouvait plus se soutenir, ils lui passèrent des cordes sur la poitrine, sous les bras et au-dessous des genoux, et attachèrent aussi ses mains derrière la colonne. Tout son corps se contractait douloureusement : il était couvert de sang et de plaies. Alors ils fondirent de nouveau sur lui comme des chiens furieux. L'un d'eux tenait une verge plus déliée, dont il frappait son visage. Le corps du Sauveur n'était plus qu'une plaie ; il regardait ses bourreaux avec ses yeux pleins de sang, et semblait demander merci ; mais leur rage redoublait, et les gémissements de Jésus devenaient de plus en plus faibles.

L'horrible flagellation avait duré près de trois quarts d'heure, lorsqu'un étranger de la classe inférieure, parent de l'aveugle Ctésiphon guéri par Jésus, se précipita vers le derrière de la colonne avec un couteau en forme de faucille ; il cria d'une voir indignée : « Arrêtez ! Ne frappez pas cet innocent jusqu'à le faire mourir ! » Les bourreaux, qui étaient ivres, s'arrêtèrent, étonnés ; il coupa rapidement les cordes assujetties derrière la colonne qui retenaient Jésus, puis il s'enfuit et se perdit dans la foule. Jésus tomba presque sans connaissance au pied de la colonne sur la terre toute baignée de son sang. Les exécuteurs le laissèrent là, s'en allèrent boire, et appelèrent des valets de bourreau, qui étaient occupés dans le corps de garde à tresser la couronne d'épines.

Comme Jésus, couvert de plaies saignantes, s'agitait convulsivement au pied de la colonne, je vis quelques filles perdues, à l'air effronté, s'approcher de lui en se tenant par les mains. Elles s'arrêtèrent un moment et le regardèrent avec dégoût. Dans ce moment, la douleur de ses blessures redoubla et il leva vers elles sa face meurtrie. Elles s'éloignèrent et les soldats et les archers leur adressèrent en riant des paroles indécentes.

Je vis à plusieurs reprises, pendant la flagellation, des anges en pleurs entourer Jésus, et j'entendis sa prière pour nos péchés, qui montait constamment vers son Père au milieu de la grêle de coups qui tombait sur lui. Pendant qu'il était étendu dans son sang au pied de la colonne, je vis un ange lui présenter quelque chose de lumineux qui lui rendit des forces. Les archers revinrent et le frappèrent avec leurs pieds et Leurs bâtons, lui disant de se relever parce qu'ils n'en avaient pas fini avec ce roi. Jésus voulut prendre sa ceinture qui était à quelque distance : alors ces misérables le poussèrent avec le pied de côté et d'autre, en sorte que le pauvre Jésus fut obligé de se traîner péniblement sur le sol, dans sa nudité sanglante, comme un ver à moitié écrasé, pour pouvoir atteindre sa ceinture et en couvrir ses reins déchires. Quand ils l'eurent remis sur ses jambes tremblantes, ils ne lui laissèrent pas le temps de remettre sa robe, qu'ils jetèrent seulement sur ses épaules nues, et avec laquelle il essuya le sang qui coulait sur son visage, pendant qu'ils le conduisaient en hâte au corps de garde, en lui faisait faire un détour. Ils auraient pu s'y rendre plus directement parce que les halles et le bâtiment qui était en face du forum étaient ouverts, en sorte qu'on pouvait voir le passage sous lequel les deux larrons et Barabbas étaient emprisonnés ; mais ils le conduisirent devant le lieu où siégeaient les Princes des Prêtres qui s'écrièrent : « Qu'on le fasse mourir ! Qu'on le fasse mourir ! » et ce détournèrent avec dégoût. Puis ils le menèrent dans la cour intérieure du corps de garde. Lorsque Jésus entra, il n'y avait pas de soldats, mais des esclaves, des archers, des goujats, enfin le rebut de la population.

Comme le peuple était dans une grande agitation, Pilate avait fait venir un renfort de garnison romaine de la citadelle Antonia. Ces troupes, rangées en bon ordre, entouraient le corps de garde. Elles pouvaient parler, rire et se moquer de Jésus ; mais il leur était interdit de quitter leurs rangs. Pilate voulait par-là tenir le peuple en respect. Il y avait bien un millier d'hommes.

2) MARIE PENDANT LA FLAGELLATION DE JÉSUS

Je vis la sainte Vierge en extase continuelle pendant la flagellation de notre divin Rédempteur ; elle vit et souffrit intérieurement avec un amour et une douleur indicibles tout ce que souffrait son fils. Souvent de faibles gémissements sortaient de sa bouche ; ses yeux étaient rouges de larmes. Elle était voilée et étendue dans les bras de Marie d'Héli, sa sœur aînée(1), qui était déjà vieille et ressemblait beaucoup à Anne, leur Mère. Marie de Cléophas, fille de Marie d'Héli était aussi la et se tenait presque toujours au bras de sa mère. Les saintes amies de Marie et de Jésus étaient voilées, tremblantes de douleur et d'inquiétude, serrées autour de la sainte Vierge, et poussant de faibles gémissements comme si elles eussent attendu leur propre sentence de mort. Marie avait une longue robe blanche et par-dessus un grand manteau de laine blanche avec un voile d'un blanc approchant du jaune. Madeleine était bouleversée et terrassé par la douleur, ses cheveux étaient épars sous son voile.

Lorsque Jésus, après la Flagellation, tomba au pied de la colonne, je vis Claudia Procle, la femme de Pilate, envoyer à la mère de Dieu de grandes pièces de toile. Je ne sais si elle croyait que Jésus serait délivré et que cette toile serait nécessaire à sa mère pour panser ses blessures, ou si la païenne compatissante savait l'usage auquel la sainte Vierge emploierait son présent. Marie, revenue à elle, vit son fils tout déchiré conduit par les archers : il essuya ses yeux pleins de sang pour regarder sa mère. Elle étendit les mains vers lui et suivit des yeux la trace sanglante de ses pieds. Je vis bientôt Marie et Madeleine, comme le peuple se portait d'un autre côté, s'approcher de la place où Jésus avait été flagellé : cachées par les autres saintes femmes et par quelques personnes bien intentionnées qui les entouraient elles se prosternèrent à terre près de la colonne, et essuyèrent partout le sang sacré de Jésus avec les linges qu'avait envoyés Claudia Procle. Jean n'était pas en ce moment près des saintes femmes, qui étaient à peu près au nombre de vingt. Le fils de Siméon, celui de Véronique, celui d'Obed, Aram et Themni, neveu d'Arimathie, étaient occupés dans le Temple, pleins de tristesse et d'angoisse. Il était environ neuf heures du matin lorsque finit la flagellation.

Note 1 : Marie d'Héli est souvent mentionnée dans ce récit. D'après l'ensemble des visions de la sœur sur la sainte Famille, celle-ci était fille de Joachim et d'Anne, née près de vingt ans avant la sainte Vierge. Elle n'était pas l'enfant de la promesse et elle est distinguée des autres Marie par le nom de Marie d'Héli, parce qu'elle était fille de Joachim ou Heliachim. Son mari s'appelait Cléophas et sa fille Marie de Cléophas. Celle-ci, nièce de la sainte Vierge, était pourtant plus âgée qu'elle. Son premier mari s'appelait Alphée : les fils qu'elle avait eus de celui-ci étaient les apôtres Simon, Jacques-le-Mineur et Jude Thaddée. Elle avait en de Sabas, son second mari, Joseph Barsabas, et d'un troisième mariage avec un certain Jonas, Siméon, qui fut évêque de Jérusalem.

 

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Méditation sur le 1er mystère douloureux

 Tirée de L'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb


L'agonie de Jésus au jardin des oliviers

 

Il nous semble qu’on peut distinguer dans la Passion trois phases : la douleur, l’humiliation, la souffrance. Sans doute, il y eut de la souffrance dans la période que nous appelons de l’humiliation ; et la douleur, c’est-à-dire la peine de l’âme et l’angoisse du cœur, a duré jusqu’aux derniers moments ; mais ce nous est une loi de caractériser des époques par l’élément qui y prédomine et en fait la physionomie, encore qu’il ne soit pas exclusif.

Après avoir récité l’hymne d’action de grâces qui suivait la Cène, et s’être entretenu longuement avec les apôtres, le Seigneur sort du Cénacle. En compagnie des onze disciples fidèles, il se dirige vers le jardin de Gethsémani, à l’est de Jérusalem, sur les pentes occidentales de la montagne des Oliviers. Il fallait, pour s’y rendre, sortir de la ville et traverser le ravin du Cédron, à la hauteur du temple. Ce jardin était une retraite familière au Seigneur et aux apôtres, connue par conséquent du traître lui-même. Laissant à l'entrée huit de ses disciples, le Seigneur leur dit : « Asseyez-vous ici, pendant que j’irai là-bas pour prier. » Il prend avec lui les trois privilégiés, jadis témoins de la Transfiguration : Pierre et les fils de Zébédée, Jacques et Jean. Dès lors, l’agonie commence, avec ses terreurs et son accablement. Et il leur dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. Demeurez ici, et veillez avec moi. » Puis il s’avance encore de quelques pas, à la distance d’un jet de pierre environ ; et, tombant à genoux, prosterné la face contre terre, il prie et demande à son Père que, s’il est possible, cette heure s’éloigne de lui.

Rappelons-nous ce que nous avons dit souvent de la réalité de la nature humaine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Jamais il n’y eut instrument de souffrance aussi délicat. Et à cette heure, il porte, devant la redoutable justice de Dieu, le fardeau de tous les crimes du monde ; selon la doctrine de saint Paul : « Celui qui ne connaissait pas le péché, a été fait pour nous péché et malédiction » (II Cor., V, 21 ; Col., III, 13). Il est broyé sous ce poids de honte. Les trois synoptiques nous ont conservé les termes mêmes de sa prière : « Abba, Père ! Mon Père ! Tout vous est possible : éloignez de moi ce calice. Et cependant, non ce que je veux, mais ce que vous voulez, vous ! » C’est l’homme qui parle, avec sa volonté sensible, frémissante, mais toujours gouvernée par sa volonté raisonnable, laquelle adhère pleinement à la volonté de Dieu.

Une heure s’écoule. Jésus revient vers les trois disciples : ils dormaient. Et il dit à Pierre : « Vous dormez, Simon ! Vous n’avez pu veiller une heure avec moi ? Veillez et priez, afin de ne pas entrer en tentation ; car l’esprit est prompt, mais la chair est faible. » L’esprit, c’est l’âme, la volonté, avec ses enthousiasmes faciles : les apôtres, et surtout Simon Pierre, expérimenteront bientôt tristement combien fragile est la chair. Une seconde fois, le Seigneur se retire pour prier. La supplication est la même, jaillissant du même fond de détresse, s’adressant au même Dieu et Père. Pourtant, elle laisse pressentir que la décision divine est sans appel, et l’acceptation du Fils devient absolue : « Mon Père, si ce calice ne peut s’éloigner sans que je le boive, que votre volonté soit faite. » Puis, il revient près des apôtres, qu’il trouve encore appesantis de sommeil, accablés de tristesse, dit saint Luc. Leurs paupières sont lourdes, et, dans leur confusion, ils ne savent que répondre. Nulle consolation ne devait venir au Seigneur de l’affection humaine : Torcular calcavi solus. Mais lorsqu’il le fut retiré à l’écart, redisant toujours la même prière, avec plus d’instance et de tendresse, un ange du ciel descendit pour le conforter mystérieusement. La douleur, cependant, ne fut pas diminuée : car du visage et des membres sacrés s’échappaient et tombaient jusqu’à terre les grosses gouttes d’une sueur de sang, comme si l’écrasant fardeau du péché eût exprimé sa vie.

Le Seigneur rejoignit ensuite les disciples et leur dit : « Dormez maintenant, et reposez-vous. » On a cru quelquefois à l’ironie de ces paroles ; il est mieux d’y entendre une invitation réelle adressée par le Seigneur aux apôtres. Il leur permet de continuer leur sommeil. Bientôt, un bruit de pas se fait entendre. « Il suffit ! dit le Seigneur. L’heure est venue : le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Celui qui me trahit s’approche. »

Le Seigneur parlait encore lorsqu’une troupe armée pénétra dans le jardin. Soudoyée par les princes des prêtres, les scribes et les anciens du peuple, c’est-à-dire par le sanhédrin, elle se composait surtout de gardiens du temple, de serviteurs employés aux bas offices ; mais le texte de saint Jean (XVIII, 12) nous apprend qu’elle était appuyée d’un groupe de soldats romains, commandés par un tribun ou par un officier subalterne : il y avait une apparence de régularité dans cette intervention de la force publique. Saint Luc (XXII, 52) signale la présence de quelques scribes et prêtres, venus en curieux ; une bande confuse, avec des torches, des lanternes, des glaives, des bâtons. Il était environ une heure du matin ; la lune était pleine, la nuit claire ; mais il existait peut-être dans le jardin des retraites bâties ou des cavernes naturelles, où le Seigneur aurait pu chercher un abri : toutes précautions étaient prises pour l’y découvrir. Judas marchait devant. Le traître était convenu de ce signal avec les gardes : « Celui que j’embrasserai, c’est lui : saisissez-le, et emmenez-le avec précaution. » Pressant le pas, il vint droit à Jésus, le salua comme à l’ordinaire du nom de Rabbi et l’embrassa longuement. « Mon ami, dit le Seigneur, c’est pour cela que vous êtes venu ?... Judas ! C’est donc par un baiser que vous trahissez le Fils de l’homme ! »

La troupe était demeurée, semble-t-il, à quelque distance. Le Seigneur lui épargne toute hésitation. Il se dérobe quand on veut faire de lui un roi, mais il s’offre de lui-même lorsque la haine veut s’emparer de sa personne. Il sait ce qui l’attend ; et, se présentant en pleine lumière, il dit aux soldats : « Qui cherchez-vous ?— Jésus de Nazareth ! » répondent-ils. Beaucoup peut-être ne le connaissaient pas. Ils ne savaient que la consigne, qui était d’arrêter Jésus de Nazareth. « C’est moi », dit le Seigneur. La majesté tranquille du Fils de Dieu, la surprise, une force divine font reculer les assaillants et les jettent à terre, Une seconde fois le Seigneur demande : « Qui cherchez-vous ? — Jésus de Nazareth ! » Les disciples étaient près de lui. En se livrant, le Seigneur qui connaît d’avance et prépare sa solitude qui veut aussi défendre les siens contre l’hostilité juive, use une fois encore de son autorité divine afin de les abriter. « Je suis celui que vous cherchez, dit-il ; laissez donc ceux-ci s’en aller. » C’était, remarque saint Jean, afin que s’accomplît la parole prononcée naguère par le Seigneur : « Je n’ai perdu aucun de ceux que vous m’avez donnés » (XVII, 12). C’était aussi le geste du bon pasteur, éloignant tout danger de ceux qu’il aime (Jn., X, 11 ss).

Cependant la troupe s’était relevée et allait mettre la main sur Jésus, lorsque, du groupe des disciples, quelqu’un s’écria : « Seigneur, si nous nous servions du glaive ? » Et sans attendre la réponse, Simon Pierre (saint Jean seul l’a nommé) dégaina et frappa à l’oreille droite un serviteur du grand-prêtre, nommé Malchus. Mais le Seigneur ne voulait pas de résistance ; il invita l’apôtre à s’en tenir là et lui dit : « Remettez votre glaive au fourreau ; car tous ceux qui prendront le glaive périront par le glaive. Vous ne songez donc pas qu’il me suffirait de prier mon Père pour qu’il m’envoie aussitôt plus de douze légions d’anges ? Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures, qui ont prédit ce qui arrive ? Puis-je refuser de boire le calice que me présente mon Père ? » Et touchant l’oreille de Malchus, il la guérit.

Puis, s’adressant à la foule des assaillants et spécialement aux meneurs, prêtres, gardiens du temple et anciens, Jésus leur dit : « Comme pour un brigand, vous êtes venus à moi, avec des glaives et des bâtons ! Chaque jour, je me tenais assis parmi vous, enseignant dans le temple, et vous n’avez pas mis la main sur moi. Mon heure n’était pas venue. Mais maintenant, c’est la vôtre, et celle de la puissance des ténèbres. Tout cela est arrivé afin que fussent accomplies les paroles des prophètes. » La liberté, la souveraineté du Seigneur, la spontanéité de son oblation sont partout visibles, partout affirmées. Les faits se déroulent selon un programme divin déterminé depuis des siècles. C’est alors, sur le congé que le Seigneur leur donne, que les valets juifs et les soldats romains s’emparent de lui et lui lient les mains. Les disciples, si braves et si présomptueux naguère, l’abandonnent et s’enfuient, tous. Cependant, note saint Marc, un jeune homme le suivait, enveloppé Seule- ment d’un drap, c’est-à-dire d’un vêtement de nuit ; on le saisit ; mais, lui, lâchant le drap, s’enfuit nu et leur échappe. Probablement, ce mystérieux jeune homme habitait-il une maison voisine et était-il accouru au bruit. Il n’est pas impossible qu’il s’agisse de saint Marc lui-même.

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Méditation sur le 5e mystère joyeux

 Tirée de L'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb


Le recouvrement de Jésus au temple


À Nazareth, l’Enfant grandit et se fortifia. Il était rempli de sagesse, et sur lui reposait la grâce, la bienveillante tendresse de Dieu. L’épisode qui suit en témoignera. Nous n’avons, dans les évangiles canoniques, d’autre fait concernant l’enfance et l’adolescence du Sauveur que celui du pèlerinage à Jérusalem. On remarquera, ici encore, la fidélité parfaite avec laquelle la Sainte Famille obéit à toutes les prescriptions de la Loi. Il y avait obligation pour tout Juif palestinien de se rendre à Jérusalem aux fêtes de Pâques, de la Pentecôte et des Tabernacles. Il est probable qu’au temps de Notre-Seigneur le seul pèlerinage pascal était de précepte. Les femmes elles-mêmes l’accomplissaient souvent, par dévotion ; selon l’enseignement d’Hillel, elles y étaient tenues. Quant aux enfants, ils n’étaient obligés d’accompagner leurs parents qu’à partir de l’adolescence. Les parents de Jésus « montaient » chaque année à Jérusalem pour la solennité pascale. Peut-être l’Enfant les accompagnait-il depuis quelque temps déjà ; mais saint Luc n’a retenu que ce qui a trait au premier pèlerinage obligatoire du Seigneur, celui qu’il accomplit à sa douzième année, à l’âge où le juif devenait « fils de la Loi ». Secundum consuetudinem diei festi, « selon la coutume de cette fête » : peut-être cette formule, surtout si nous la rapprochons de celle qui suit : consummatisque diebus, fait-elle allusion à l’usage de célébrer la fête de Pâques par les sept jours des azymes. Quelques pèlerins cependant ne demeuraient que deux jours et repartaient aussitôt après la manducation de l’agneau.

La fête terminée, tandis que Joseph et Marie reprenaient le chemin de Nazareth, l’enfant Jésus demeura à Jérusalem ; et ses parents ne s’en aperçurent pas tout d’abord. Le Seigneur était de si bon naturel qu’on avait accoutumé de lui laisser pleine liberté. De plus, douze ans, en Judée, cela peut correspondre à dix-sept ou dix-huit ans dans nos pays. L’Enfant n’était pas avec ses parents ; mais nulle inquiétude n’effleura leur âme ; il se trouvait, pensaient-ils, dans un autre groupe de la caravane, avec les jeunes Nazaréens de son âge, chantant les « cantiques des degrés », les psaumes gracieux du pèlerinage. Toute la journée se passa ainsi. Mais le soir, Joseph et Marie, ne le voyant pas revenir à eux, le cherchèrent parmi leurs proches et connaissances, partout où il y avait chance de le rencontrer. Il ne se trouvait nulle part. Leur inquiétude allait croissant : était-il vraisemblable qu’il se fût dérobé de lui-même à la société de ses parents ? L’évangile n’a rien voulu dire de leur douleur : je crois que nous devons l’imiter et ne pas toucher à ce silence.

Un jour avait été perdu depuis Jérusalem jusqu’à la halte ; le lendemain fut employé à rebrousser chemin ; et c’est le troisième jour seulement qu’on retrouva l’Enfant au temple. Il se tenait, non pas dans le sanctuaire, mais sur une terrasse ou sous quelqu’un des portiques qui entouraient le temple, là où les rabbins donnaient leur enseignement à tout venant. H était assis par terre, auprès d’eux, comme saint Paul aux pieds de Gamaliel, dans l’attitude d’un disciple, les sièges étant réservés aux docteurs. Jésus écoutait et interrogeait les maîtres : car l’enseignement juif se faisait par demandes et réponses. Un cercle de graves personnages s’était formé autour de l’Enfant, Et ceux qui l’entendaient étaient frappés d’étonnement et comme hors d’eux-mêmes devant son intelligence et la profondeur de ses réponses. Cependant Joseph et Marie étaient tout entiers à leur souffrance. À la vue de l’apparente insouciance de l’Enfant, qui semblait avoir tout oublié, ils s'étonnèrent ; et, lorsque l’opportunité se présenta, c'est-à-dire lorsque la conférence eut pris fin et qu’on se retrouva dans l’intimité, la Sainte Vierge demanda à son Fils : « Mon enfant, pourquoi avez-vous agi de la sorte avec nous ? » Ce n’était ni un reproche, ni une réprimande, mais seulement l’expression d'une inquiétude, comme si Notre-Dame eût demandé maternellement : « Est-ce que quelque chose en nous vous aurait déplu ? Voici que votre père et moi, pleins d'une grande douleur, nous vous cherchions. »

La réponse de l’Enfant est' assurée, simple et affectueuse. « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des choses de mon Père ? » Nesciebatis ? Le Seigneur s’étonne doucement qu’ils l’aient cherché, surtout avec cette anxiété, alors que ce qu’ils savaient de lui aurait dû les rassurer. Le Messie ne peut pas être perdu ; il ne peut qu’être occupé aux intérêts de son Père. « Je ne me suis tenu loin de vous pour aucun motif pénible, et qui légitime votre inquiétude. Il y avait de la vérité à faire pénétrer, par des réponses et des questions habiles, dans l’âme de certains docteurs juifs : c’étaient là les intérêts de mon Père céleste. Je devais m’affirmer à cette première heure où, devenant fils de la Loi, je prends extérieurement sur moi la responsabilité de mes actes. » — Certains commentateurs ont traduit autrement : « Pourquoi me chercher çà et là, alors qu'il n’y a qu’un seul lieu où il fallait venir tout droit s le temple, la demeure de mon Père ? » Mais qui nous assure que Notre-Dame n’a point cherché au temple tout aussitôt ? De plus, avec cette interprétation, le Seigneur ne répond nullement à la vraie question de sa Mère : « Pourquoi nous avoir laissé chercher avec tristesse ? » demande la Sainte Vierge. « Voilà où vous deviez me chercher » répondrait le Seigneur. Ce serait jouer aux propos discordants. — Remarquons enfin avec soin qu’à l’âge de douze ans, à l’âge où le jeune Israélite commence à vivre pour son compte et à prendre possession de soi, Jésus sait qu’il est le Fils de Dieu ; il le déclare spontanément, et le fait comprendre par tout cet épisode. Nous ne voyons nulle trace, dans l’évangile, au sujet de sa Filiation divine ou de son rôle messianique, d’une conscience graduelle, progressive, retardée jusqu’au baptême ou plus tard encore. Cette conscience s’affirme, chez le Christ enfant, dès la toute première heure.

« Pour eux, ils ne comprirent point ce qu’il venait de leur dire. » Cependant, la Sainte Vierge et saint Joseph connaissaient le secret de la Filiation divine ; la réponse du Seigneur nous paraît fort claire ; et l’on se demande sur quoi peut porter leur ignorance, quel est le point précis qu’ils n’ont pas compris. Ceci ne peut s’entendre que d’une pleine connaissance de toutes les exigences qu’entraînait pour le Fils de Dieu sa mission de Messie, et son appartenance au Père. En entrant dans le monde, il avait pris sur soi le trésor de souffrances qui était le lot prédestiné, l’apanage du Christ. Cette destinée, l’acte de la circoncision l’avait inaugurée pour l’enfance ; Pacte des douze ans l’inaugura pour l’adolescence : il impliquait déjà un absolu dévouement à toute volonté du Père céleste. Saint Joseph ne devait connaître de ce mystère terrible que ce qu’en disaient les prophéties, toujours voilées avant l’événement, sauf intervention d’une lumière spéciale accordée par Dieu : or saint Joseph, ne devant pas voir le Calvaire, n’avait point à être averti clairement d’un drame dont il ne serait pas témoin. La Sainte Vierge était beaucoup mieux renseignée. Il semble, pourtant, qu’elle ne connaissait pas tout ce que serait la réalité future, ni jusqu’où iraient les volontés de Dieu. Mieux vaut pour elle ignorer encore. Qu’elle jouisse en paix de son enfant retrouvé. Dans vingt ans, sa pensée aura changé : elle portera elle-même à entrer dans sa mission celui que sa tendresse maternelle semble maintenant retenir ; elle demandera son premier miracle et l’inauguration de son office de Rédempteur à celui qui s’attardera alors auprès d’elle. Puis, les trois jours d’abandon dont elle se plaint aujourd’hui, se convertiront en trois autres jours d’une solitude nouvelle ; et le Vendredi saint, au soir, la Sainte Vierge n’ignorera plus rien des exigences effrayantes auxquelles se peut porter la justice de l’Éternel.

Et après cet enseignement si grave et cette lumière jetée sur sa condition et sur sa vie, l’enfant Jésus sortit de Jérusalem, il descendit avec ses parents et vint à Nazareth. Sa dignité, dont il avait pleine conscience, qu’il avait si nettement proclamée, ne l’empêcha point de vivre soumis à l’un et à l’autre : Et erat subditus illis. « Et sa Mère, répète l’évangéliste, gardait avec soin tous ces souvenirs dans son cœur. »

Le dernier verset reproduit presque textuellement ce qui a été dit plus haut de saint Jean-Baptiste (I, 80), puis du Sauveur lui-même (II, 40). Il s’agit des accroissements de Jésus. Il grandissait en sagesse : non pas, expliquent les théologiens, dans sa sagesse divine, ni dans sa science béatifique, ni dans sa science infuse. Mais il y avait progrès réels dans sa science expérimentale, dans sa sagesse humaine et acquise : car l’humanité du Seigneur est sœur de la nôtre, et, sauf les réserves que nous venons d’indiquer, elle s’est soumise aux mêmes lois. En même temps que de la sagesse, il y avait développement régulier de la taille, de la stature physique (ce que la Vulgate a entendu de l’âge). Saint Luc ajoute qu’il croissait en grâce : c’est-à-dire que les indices de la complaisance divine étaient de jour en jour plus manifestes chez le Fils de Marie ; quelques-uns l’on entendu de la beauté. Il grandissait ainsi « au regard de Dieu et des hommes » ; la même remarque avait été faite au sujet de Samuel (I Rois, II, 26). Le Seigneur travaillait avec saint Joseph. Sa vie s’écoulait, douce et calme. Et les hommes n’avaient point encore appris à le haïr.

 

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Méditation sur le 4e mystère joyeux

 Tirée de L'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb


La présentation de Jésus au temple

« Lorsque vint le huitième jour, auquel l’Enfant devait être circoncis, on lui donna le nom de Jésus, celui-là même qui lui avait été donné par l’ange, avant sa conception dans le sein de sa Mère. » Le sang rédempteur coule pour la première fois. Annonciation, Visitation, Nativité, Circoncision, Purification, Présentation : c’est toujours, chez le Seigneur et les siens, la même disposition tranquille d’humilité et d’obéissance. On obéit aux vouloirs de Dieu, on obéit à sa Loi. Et Celle dont nous tenons tous ces détails, nous les livre avec sa candeur accoutumée et comme chose toute naturelle. Le Seigneur et sa Mère se soumettent à des rites et à des purifications qui n’étaient ni pour l’un ni pour l’autre. Mais ils ont voulu l’effacement de toute singularité. Aussi bien, il leur eût été difficile de se soustraire aux pratiques communes sans provoquer l’étonnement ; le secret de la naissance virginale devait être gardé dans le cercle restreint de la Sainte Famille et de quelques âmes privilégiées. La circoncision devenait, pour le Seigneur, la marque sensible de son appartenance à la famille d’Abraham et au peuple d’Israël.

Quarante jours après la Nativité, Joseph et Marie montèrent à Jérusalem, avec le petit Enfant. Ils accomplissaient ainsi une double loi mosaïque. Le Lévitique (XII) prescrivait aux femmes qui avaient donné le jour à un enfant mâle de venir au sanctuaire, quarante jours après, pour une cérémonie de purification. Elles offraient, par les mains du prêtre, un agneau d’un an en holocauste, une colombe ou une tourterelle comme sacrifice « pour le péché ». Les pauvres pouvaient se contenter d’offrir deux colombes ou deux tourterelles ; et saint Luc note que les parents du Seigneur profitèrent de cette atténuation indulgente : ils étaient donc peu fortunés.

L’agneau, pourtant, ne manquait pas : cette fois, c’était le véritable Agneau que sa Mère présentait au temple du Seigneur. Jésus était un premier-né. Or, selon la Loi, ‒ et en souvenir de la nuit où l’ange exterminateur avait frappé tous les premiers-nés de l’Égypte et épargné, grâce à la croix de sang tracée sur leurs portes, les premiers-nés des Hébreux, ‒ tout premier-né mâle appartenait à Dieu : il devait lui être offert ou racheté (Ex., XIII, 11-16). Un peu plus tard, la tribu de Lévi fut prise par le Seigneur en échange de tous les premiers-nés : c’était seulement l’excédent du nombre des premiers-nés sur celui des lévites qui devait être racheté (Nomb., III, 11-13, 40-51). Dans la suite, d’autres dispositions législatives pourvurent au rachat de tout premier-né n’appartenant point à la tribu de Lévi et exempt des infirmités qui rendaient inapte au service divin. L’enfant était d’abord offert à Dieu, puis racheté aussitôt, moyennant le versement de cinq sicles au trésor des lévites. Saint Luc n’a point mentionné ce dernier détail. Il distingue néanmoins les deux observances légales, la purification de la mère, et la présentation de l’enfant : ut sisterent eum Domino..., et ut durent hostiam. Au verset 22, le texte grec le plus autorisé parle du jour de « leur purification ». Pourquoi ce pluriel ? Désigne-t-il la coutume des Juifs, ou bien l’enfant avec la mère ? Plutôt, peut-être, à cause de la structure de la phrase, les parents du Seigneur, saint Joseph et la Sainte Vierge, traités comme une seule personne morale, l’un venant offrir le premier-né, l’autre se faire purifier.

« Et il y avait à Jérusalem un homme nommé Siméon... » L’évangile nous montrera successivement le personnage (25-26), ce qu’il fait (27-28), ce qu’il dit à Dieu (29-32), ce qu’il dit à Notre-Dame (33-35). C’était un homme juste, comme saint Joseph ; et craignant Dieu, avec une nuance un peu timorée et circonspecte, assez familière aux vieillards d’une grande piété. L’âge, le tempérament, la grâce s’unissent en eux pour leur inspirer une réserve extrême et une sorte de gracieuse timidité. Il attendait « la consolation d’Israël » ; expression bien juive, équivalente à celle que nous trouverons un peu plus loin : « la rédemption d’Israël » ; c’est le salut messianique. Isaïe avait décrit le Messie comme le consolateur de son peuple (XL, 1 ; LXI, 1-3). ‒ Et l’Esprit-Saint reposait sur Siméon. Il y avait effacement du moi, plénitude d’appartenance à Dieu. Le texte sacré va insister sur ce fait. La sainteté du vieillard méritait une récompense : il avait été divinement averti, il avait reçu de l’Esprit qui habitait en lui, l’assurance qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir contemplé de ses yeux le Christ du Seigneur. Il vint au temple, sous la douce impulsion de l’Esprit de Dieu. Notons la souplesse habituelle aux inspirations divines. Sans doute, rien n’obligeait Siméon à venir au temple : on ne dit pas qu’il fût prêtre ; et puis, il était vieux, fatigué par l’âge : peut-être avait-il de bonnes raisons pour demeurer chez lui. S’il l’eût fait, il aurait passé à côté de la sainteté et du bonheur ; il eût manqué sa vocation.

Il vint, non pas dans le Saint, ni même dans le parvis des prêtres ou dans celui d’Israël, mais probablement dans la vaste cour qui précédait ce dernier et qu’on appelait le parvis des femmes, parce que les femmes ne pouvaient s’avancer plus avant ; il communiquait avec le parvis d’Israël par la porte Nicanor. C’est devant cette porte qu’un prêtre présidait aux rites de la purification des mères. À l’heure même, dit simplement l’Évangile, où les parents de Jésus apportaient l’Enfant, pour accomplir à son sujet ce qui était la coutume et la loi, Siméon les rencontra. L’Esprit de Dieu lui dit : C’est le Messie. D’un coup d’œil, il reconnut la pureté de Notre-Dame, la justice, l’humilité, la gravité de saint Joseph : il comprit tout. Il demanda au Seigneur d’être défendu contre son bonheur et d’avoir quelques instants de vie encore ; il eut peur de voir son cœur se briser trop tôt. Dieu, qui dépasse toujours nos rêves, se plaît parfois à dépasser ses promesses elles-mêmes. Siméon avait reçu l’assurance qu’il verrait le Christ : le petit Enfant fit mieux. Il gouvernait toute la scène, toutes les âmes étaient à lui. Il inspira à sa Mère de se dessaisir un instant de lui. Des mains de Notre-Dame, la petite fleur de beauté divine passa aux mains du saint vieillard, qui put la contempler à loisir. Peut-être, dans un mouvement de tendresse et d’adoration infinies, ses lèvres touchèrent-elles les lèvres de l’enfant ; et c’est avec une âme toute renouvelée par ce baiser qu’il bénit Dieu et chanta comme les prophètes n’avaient jamais chanté.

« C’eût été trop tôt tout à l’heure, mon Maître, de me relever de ma longue veille. Maintenant, c’est l’heure. Donnez à votre serviteur congé de la vie et le laissez partir dans la paix ; la promesse du Saint-Esprit était vraie. Mes yeux n'ont plus rien à voir maintenant, puisqu’ils ont vu votre salut, ce salut que vous avez préparé à la face de tous les peuples : lumière qui fera sortir les nations de leurs ténèbres, et gloire, de votre peuple Israël. » ‒ Le cantique du saint vieillard est catholique, universel, élevé au-dessus des conceptions juives ordinaires. Il rappelle maint passage du prophète Isaïe, et prépare à la doctrine de saint Paul. Tel qu’un serviteur épiant la venue de son maître et l’ayant aperçu enfin, tel qu’un veilleur de nuit attendant la lumière et saluant enfin l’aurore, Siméon, qui représente ici l’Ancien Testament, consent joyeusement à mourir... Il proclame que cet Enfant est le Sauveur de tous, juifs et gentils ; que Dieu l’a préparé, disposé, divinement élevé en face du genre humain tout entier : « Car tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu. » (Rom., III, 23) Lumière de la gentilité, il sera l'honneur de son peuple. C’est à Israël, en effet, que la promesse avait été confiée, le Messie sortait de lui ; il devait le premier bénéficier du salut ; Dieu se montrait fidèle envers Israël, alors qu’il était miséricordieux pour la gentilité. Mais l’idée d’universalité prédomine.

Et le père et la mère de Jésus étaient dans l’admiration des choses qu’on venait de dire de lui. L’étonnement de Joseph et de Marie n’est pas une surprise causée par l’annonce de ce que sera le Messie ; mais ils admirent de voir ce programme connu, et si exactement, par d’autres que par eux-mêmes. Peut-être aussi l’évangéliste veut-il marquer la sainte complaisance des deux époux à contempler toutes ces merveilles, présentes et futures ; de même qu’il a dit plus haut, et répétera encore : « Marie conservait le souvenir de toutes ces choses et les repassait dans son cœur. »

Et Siméon les bénit. Il ne s’agit pas d’une bénédiction liturgique ou impliquant supériorité, mais de quelques paroles de félicitation et d’éloge, qu’il leur adresse après avoir loué et béni son Dieu. Puis il développe et complète la prédiction sur laquelle s’achevait son cantique. Le ton devient plus grave ; ce n’est plus la joie sans mélange des premiers cantiques de saint Luc. Siméon s’adresse à Marie, la Mère de Jésus, et non à Joseph. Elle devait être au Calvaire ; et, encore qu’elle fût avertie auparavant, il convenait que la prophétie lui parlât de leur rôle à tous deux. Voyez, dit Siméon, ce petit Enfant, il est marqué et prédestiné pour la chute et pour le relèvement de beaucoup en Israël. C’est une allusion évidente à la prédiction d’Isaïe : « Et il sera pour vous le salut ; mais il sera aussi une pierre d’achoppement, un rocher de scandale pour les deux maisons d’Israël, un filet et un piège pour les habitants de Jérusalem... » (VIII, 14-15). L’humanité se partagera en deux peuples : ceux qui reçoivent la lumière, ceux qui la refusent et préfèrent les ténèbres ; tandis que les gentils viendront à la foi, les juifs se briseront à la pierre qu’est le Christ : pierre de scandale ou pierre d’angle (I Pier., II, 4-10 ; Rom., IX, 32-33) ; occasion de mort ou source de vie (II Cor., II, 15-16). La suite de l’Évangile et l’histoire nous montreront l’application de ce redoutable dilemme.

Siméon poursuit : Et in signum cui contradicetur... Cet Enfant sera un signe auquel on contredira, un indicateur de salut que l’on démentira, les uns prenant parti pour, les autres contre. Autour de ce signe, élevé très haut, au regard de tous, se rallieront ceux qui auront foi et se grouperont les incrédules : « Tige de Jessé, dressée comme un étendard pour les peuples » (Is., XI, 10). C’est déjà la vision du Seigneur crucifié : « Scandale pour les juifs, folie pour les gentils ; mais pour les élus, juifs et gentils, le Christ est la force et la sagesse de Dieu » (I Cor., I, 23-24). On a traduit parfois l’expression grecque par : un modèle achevé, un idéal de contradiction. De même que la douleur entre, selon Isaïe (LIII), dans la définition du Christ ; de même, selon cette parole de Siméon, la contradiction y entrerait aussi ; et toutes les fois que l’on voudrait désigner un homme repoussé, abhorré, contredit, c’est vers le Christ que se porterait la pensée. L’idée est exacte ; pourtant, il vaut mieux nous tenir à la traduction ordinaire.

Ut revelentur ex multis cordibus cogitationes. La manifestation du Messie doit avoir, non comme intention de la part de Dieu, mais comme résultat historique, la révélation des pensées secrètes d’un grand nombre, le discernement de ceux qui accueillent et de ceux qui repoussent. Il y a, en effet, mille pensées et dispositions qui peuvent momentanément se dissimuler sous des apparences correctes, comme un précipité dans une eau tranquille. Les âmes sont orientées, mais par des affinités secrètes, par des consentements de détail, par d’obscures et pourtant volontaires tendances. Vienne une circonstance qui contrarie cette direction jusqu’alors inaperçue : aussitôt, le fond du cœur se trahit. Tous les juifs étaient dans l’attente d’un Messie ; mais l’unanimité cessa dès qu’il parut. Depuis lors, il est constant que la division se fait entre les hommes d’après leur conception du Christ ; et leur conception du Christ est conforme à leurs dispositions intérieures, à une sorte d’à priori conçu dans leur cœur.

Siméon s’était interrompu un instant pour une réflexion toute personnelle à Notre-Dame. La contradiction que doit rencontrer le Seigneur et la souffrance qu’elle suppose auront leur contrecoup dans l’âme de Marie : « Et vous-même, votre âme sera transpercée d’un glaive », du long et large glaive à deux tranchants. Au sujet du Fils comme au sujet de la Mère, l’annonce de Siméon est exprimée en termes généraux. Un écrivain postérieur, qui aurait eu le souci de glorifier la prophétie, l’aurait peut-être précisée ; la prédiction aurait emprunté à la connaissance acquise par les faits accomplis un dessin plus exact, des contours plus nets. Nous l’avons telle qu’elle a été formulée dans la scène du temple, telle qu’elle s’était gravée dans le cœur de la Sainte Vierge.

Les deux évangélistes qui ont conservé quelques détails sur l’enfance du Seigneur semblent avoir voulu montrer comment, dès la toute première heure, le Messie avait été manifesté aux bergers, aux Mages, à la Synagogue, à la portion saine du peuple juif : Zacharie, Élisabeth, Siméon et Anne ; enfin, vers l’âge de douze ans, aux docteurs. Il était vraiment « la lumière venue en ce monde pour éclairer tous les hommes ». ‒ « Et il y avait une prophétesse nommée Anne... » On l’appelle prophétesse, non que ce fût sa profession, mais parce qu’elle était, comme Siméon, remplie de l’Esprit qui dévoile les pensées divines. « Elle était fille de Phanuel, de la tribu d’Aser, et très avancée en âge. Ayant vécu sept ans avec son mari depuis leur mariage, elle était veuve maintenant et âgée de quatre-vingt-quatre ans. » À la différence de Siméon, qui vint au temple conduit par l’Esprit, Anne ne s’en éloignait jamais : soit qu’on l’entende seulement d’une très grande assiduité, soit qu’on suppose la sainte veuve installée à demeure dans la région du temple réservée aux femmes. Peut-être Notre-Dame l’avait-elle connue pendant les années qu’elle y passa elle-même ; l’abondance et la précision des détails biographiques le feraient supposer. Nuit et jour, Anne servait Dieu dans les jeûnes et de continuelles prières, réalisant à la lettre, par avance, l’idéal de la veuve chrétienne. Et voilà qu’à son tour, alors que le vieillard Siméon et les parents de Jésus s’entretenaient encore, elle survint. L’évangile a décrit d’un mot la part qu’elle prit à cette fête de lumière : elle rendait grâces, elle bénissait le Seigneur. Et à dater de ce moment, elle parlait souvent de Jésus et s’entretenait volontiers du petit Enfant avec ceux qui espéraient « la rédemption de Jérusalem », comme dit le texte grec.

« Et lorsqu’ils eurent accompli toutes choses conformément à la loi du Seigneur, ils s’en retournèrent en Galilée et dans leur cité, Nazareth. » Est-ce à dire que la Sainte Famille s’y rendit aussitôt après la Purification ? La réponse est subordonnée à la solution de ce petit problème historique : où placer l’adoration des Mages, la fuite en Égypte, le massacre des Innocents, le retour d’exil ? Autant d’événements que semble ignorer ou que veut ignorer saint Luc, et que nous trouvons seulement en saint Matthieu. Celui-ci, qui n’a rien dit du séjour à Nazareth avant la naissance du Seigneur, rien par conséquent du voyage à Bethléem, ni de la Purification, termine son récit du retour d’Égypte en observant que Joseph fut averti en songe de ne point se fixer dans la Judée, qui n’était pas sûre, mais de se rendre en Galilée, à Nazareth. Plusieurs hypothèses sont proposées relativement à la situation historique de l’épisode des Mages et des faits qui s’y rattachent. Il nous semble préférable de les reculer jusqu’après la Purification. La Sainte Famille, au retour de Jérusalem, s’installe dans « la maison » où la trouvèrent les princes orientaux. Lorsque saint Luc nous dit qu’après avoir accompli les prescriptions légales, Joseph et Marie revinrent dans leur cité, à Nazareth, il n’affirme point que cela se fit immédiatement. Il abrège, afin d’arriver au récit succinct de l’enfance du Seigneur, telle qu’elle s’épanouit dans le cadre paisible de Nazareth.

 

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Méditation sur le 3e mystère joyeux

 Tirée de L'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb

La Nativité

Dans la première partie du chapitre [chapitre 1 de saint Matthieu], saint Matthieu a eu le souci d’établir la descendance davidique du Seigneur ; il établit maintenant sa conception virginale, accusée déjà au verset 16. Voici, dit-il, de quelle manière eut lieu la naissance, quelle fut l’origine de Jésus-Christ.

Cum esset desponsata mater ejus... Ni les termes latins ni ceux de l’original grec ne doivent nous faire penser à de simples fiançailles, comme l’affirment cependant la plupart des commentateurs contemporains. D’après eux, nous aurions ici l’application de cet usage juif selon lequel une fiancée demeurait chez ses parents toute une année ; après quoi l’époux venait la chercher pour l’introduire solennellement dans sa maison ; pendant toute cette période des fiançailles, ils étaient considérés néanmoins comme mari et femme, et l’infidélité de la fiancée méritait le châtiment de l’adultère. Mais une exégèse plus attentive écarte la supposition des pures fiançailles. Celles-ci n’auraient pas garanti suffisamment l’honneur de Notre-Dame, ni l’honneur de saint Joseph, ni l’honneur du Seigneur lui-même. Et c’est alors que tous les blasphèmes talmudiques auraient rencontré un prétexte. Il semble que le Fils de Dieu ait préféré voir les Juifs méconnaître les conditions réelles de sa naissance, plutôt que de les voir douter de sa Mère ; il a voulu naître d’une vierge, mais sous le voile sacré d’une véritable union conjugale. Saint Joseph est vraiment l’époux de Marie, au sens rigoureux du mot. Mais il connaît son vœu de virginité et il s’en est constitué le gardien.

Si l’évangéliste s’est servi du mot desponsata, c’est sans doute afin d’indiquer le caractère tout virginal de cette union s saint Luc n’emploiera-t-il pas la même expression pour indiquer une situation où la réalité du mariage ne saurait plus être contestée : cum Maria desponsata sibi uxore praegnante (II, 5) ? Antequam convenirent signifie non pas : avant que d’habiter ensemble, mais bien : en dehors de tout commerce humain ; c’est une formule discrète et chaste qui a pour fin d’écarter l’idée d’un mariage ordinaire. Il n’y a nul motif, comme saint Jérôme l’a démontré surabondamment contre Helvidius, pour conclure de cette formule que le mariage eut ensuite son caractère ordinaire ; de même, au verset 25, les mots et non cognoscebat eam donec peperit filium suum n’indiquent point qu’il y eut relation matrimoniale après l’enfantement du Seigneur. La pensée de l’évangéliste est d’énoncer le fait de la conception virginale, mais sans rien affirmer au sujet de l’avenir, qui n’a rien à voir avec le dessein actuel de l’auteur sacré. Nous trouvons souvent dans l’Écriture des locutions analogues. Il est dit, par exemple, que la fille de Saül, Michol, femme de David, eut un sentiment de mépris pour son mari, lorsqu’elle le vit danser devant l’arche du Seigneur. Dieu la châtia par la stérilité : « Á Michol, fille de Saül, il ne naquit point d’enfant jusqu’au jour de sa mort. » (II Rois, VI, 23) Est-ce -donc qu’elle aurait eu des fils après son trépas ! Au 8e chapitre de la Genèse, nous apprenons que, quarante jours après la réapparition des montagnes, Noé, pour s'assurer de l’état de la terre, lâcha un corbeau « qui sortit et ne revint point, jusqu’à ce que les eaux eussent disparu de dessus la terre » ; est-il un esprit sage qui osera conclure que le corbeau revint, le déluge terminé, se reconstituer prisonnier ?

En dehors donc de toute relation conjugale, il advint que Marie se trouva mère. C’était l’œuvre de l’Esprit-Saint, note l’évangéliste, en des termes qui ressemblent à ceux de saint Luc. Mais la Sainte Vierge garda le silence sur le mystère. Et, non plus qu’elle-même, saint Joseph, dans son humilité, ne pouvait soupçonner la glorieuse destinée que Dieu lui avait réservée. Il avait donc besoin, lui aussi, d’une annonciation. Avant de la raconter, saint Matthieu nous livre l’état d’âme de l’époux de Marie. Il était juste et observateur de la Loi. Il n’ignorait pas les conditions du mariage sacré contracté avec Notre-Dame, le vœu de virginité accompli par elle, accompli par lui. Or, tout lui semblait démenti maintenant par les apparences. La Loi mosaïque était sévère : une épouse infidèle, livrée au jugement, encourait la peine de la lapidation, celle du feu autrefois ; le mari pouvait l’abandonner : mais l’acte de répudiation mentionnait, ordinairement du moins, le motif de l’abandon ; c’était un document public, dressé devant témoins. Il y a comme une sorte de moyen terme dans la résolution que va prendre saint Joseph, moyen terme douloureux et respectueux à la fois. Ne pouvant se soustraire à la réalité, ne pouvant accepter comme sien un enfant dont il ignore l’origine ni demeurer avec sa mère, incapable pourtant de conclure à une faute, tant il sait la pureté de Notre-Dame, et bien résolu à ne point la dénoncer publiquement, il songe à la quitter, à la renvoyer, mais sans éclat, aussi secrètement qu’il le pourra. Du moins, c’est l’hypothèse qui s’offre à lui et vers laquelle il incline, comme pouvant seule donner satisfaction à toutes les exigences. Rien ne montre plus vivement que cette anxiété de Joseph l’admirable virginité des deux époux.

Tandis que Joseph portait dans son âme le douloureux problème, un ange du ciel, probablement Gabriel, se présenta à lui pendant le sommeil. La Sainte Vierge veillait, lorsque l’ange s’adressa à elle : on lui demandait un consentement ; saint Joseph pouvait dormir : on lui donnait seulement une explication. L’ange est délicat et affectueux dans ses formules : « Joseph, fils de David... » On lui rappelle, par le nom qui lui est donné, une prophétie que la race de David avait dû conserver avec soin ; on le prépare à reconnaître à l’enfant les droits davidiques. « N’hésitez pas à garder auprès de vous Marie votre épouse. Que nul scrupule légal ne vous arrête, qu'aucun soupçon ne naisse en votre esprit : il n’y a pas de tache en Marie. Ce qui est né en elle est l’œuvre de l’Esprit-Saint. » Cela suffisait à Joseph pour le passé et le présent ; le reste de l’annonciation concerne l’avenir du Fils prédestiné. Car c’est un fils que l'épouse vierge mettra au monde ; et l’époux vierge, par une disposition divine, le reconnaîtra pour sien. Le Verbe incarné n’est pas simplement, en effet, le fils adoptif de saint Joseph, ni saint Joseph simplement le père de Notre-Seigneur Jésus-Christ au titre d’un amour vraiment paternel : il est le père du Seigneur parce que le Seigneur est le vrai fils de son épouse ; parce qu’il est le fruit béni de cette virginité féconde dont lui, Joseph, est le gardien, l’appui, le témoin. Le Fils de Dieu est donc à lui, et il lui imposera un nom, comme Zacharie l’a fait pour son enfant. « Vous l’appellerez Jésus » dit l’ange. Et il donne la raison de ce nom qui signifie « Yahweh sauveur » : car il délivrera son peuple de ses péchés. Une fois de plus, le Messie est présenté comme apportant un salut spirituel.

Au verset 22, ce n’est plus l’ange qui parle, mais l’évangéliste. Tout ceci, c’est-à-dire non seulement le message céleste, mais aussi l’anxiété de saint Joseph, tout advint de manière à réaliser la prophétie du Seigneur, en Isaïe (VII, 14). Elle est rappelée ici pour qu’apparaisse, grâce à son rapport avec les faits, l’exactitude de son accomplissement ; et de plus, selon l’intention habituelle de saint Matthieu, afin de montrer aux Juifs convertis l’harmonie des deux Testaments. « Voici que la Vierge portera dans son sein et enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel », — ce qui signifie « Dieu avec nous », traduit l’évangéliste. Ce n’est pas le lieu de commenter la prophétie célèbre. Rappelons seulement que l’enfantement miraculeux d’une vierge avait été donné comme signe au roi Achaz, huit siècles auparavant. On l’avait rassuré, contre tous les dangers qui menaçaient la maison de Juda, par cette divine garantie : Juda devait être la tige du Messie, le Messie ne pouvait manquer de venir ; donner à Achaz cette promesse, c’était montrer la vanité des menaces ennemies et lui assurer la durée.

Jamais nous ne songerons assez aux sentiments qu’éveillèrent dans le cœur de Joseph les paroles angéliques. Dieu lui montra quelle place lui était faite dans son éternel dessein. Nous pressentons un peu la vénération nouvelle qu’il conçut pour son épouse, Mère de Dieu, l’attitude d’adoration où il entra devant le Verbe fait chair qui venait se ranger sous sa tutelle et sous sa paternité : il devenait auprès de lui l’ombre créée du Père éternel. Mais surtout nous devinons l'abîme de silence et d’humilité où sa vie se perdit dès lors. L’Écriture n’a pas conservé une seule de ses paroles. C’était lui le chef de la Sainte Famille : il commandait, tel était son devoir ; la Sainte Vierge obéissait, le Seigneur aussi. Quelle vie ! Quelle destinée ! Une joie silencieuse, profonde, un recueillement infini ; et, après Bethléem, de longues années encore où il vit grandir chez lui, tout près de lui, le Fils de Dieu. C’est le travail obscur de ce patriarche qui a gardé au cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ le sang qu’il voulait verser pour nous, le sang qu’il voulait nous donner dans l’Eucharistie. Comme on comprend bien que ses lèvres demeurent scellées, tant son cœur frémit, tant son âme est pleine, à l’heure où, dans un regard d’admiration et de pieuse tendresse, il demande pardon à Dieu et à la Sainte Vierge de son inquiétude d'un instant. « Et Joseph, sortant du sommeil, fit comme l’ange du Seigneur lui avait ordonné, et il garda son épouse. »

« Et il ne la connut point, tout le temps qui s’écoula jusqu’à ce qu’elle mit au monde son fils premier-né ; et il lui donna le nom de Jésus. » En toute cette question, répétons-le, il est décisif de remarquer que le dessein précis de l’évangéliste est de nous parler de la conception et de la naissance virginale du Seigneur, et non d’autre chose. Or, la naissance virginale du Seigneur est un fait, et la perpétuelle virginité de sa Mère en est un autre. Saint Matthieu s’est borné à mettre le premier en lumière ; de l’autre, il n’est pas question ; l’historien ne retient ici que les événements qui intéressent son plan. Quant au premier-né, ce n’est pas forcément celui après qui il y a quelqu’un, mais celui avant qui il n’y a personne. Nul besoin pour nous de voir ici une allusion à la filiation adoptive de saint Jean ou à la filiation adoptive de tous ceux que saint Jean représentait. Saint Matthieu appelle rapidement l’attention sur cette idée de primogéniture, parce que le premier-né avait, devant la loi juive, une situation juridique spéciale et des relations particulières avec Dieu. Il était l’héritier : par conséquent, Jésus, en qualité de premier-né, pouvait prétendre à l’héritage de David ; il devait être présenté au temple de Jérusalem et racheté : la famille entière était concentrée et sanctifiée en lui.

Saint Matthieu n’a fait qu’indiquer d’un mot la naissance du Seigneur ; saint Luc nous en donne le récit. In diebus illis : à l’époque où Élisabeth mit au monde Jean-Baptiste et où l’épouse de Joseph portait encore l’Enfant-Dieu dans son sein, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde romain. Ces recensements étaient fréquents alors, presque périodiques. La Judée n’était pas, à proprement parler, province romaine : elle avait un roi, Hérode ; mais elle était tributaire et soumise, sur plus d’un point, à la volonté de César. Le recensement avait pour but non pas l’enrôlement militaire, mais la fixation des impôts. Il s’accomplit sous la haute surveillance de Sulpicius Quirinus, alors gouverneur de Syrie. Ce fut le premier qui eut lieu sous Quirinus, note l’évangéliste, pour le distinguer d’un second, en l’an 6 ou 7, qui provoqua une révolte à laquelle les Actes font allusion (V, 37). Il se fit tout à la fois selon les coutumes romaines, en comprenant tous les hommes, et conformément aux coutumes des Juifs, par famille et par tribu ; l’enrôlement de chacun s'effectuait dans sa ville d’origine, là où étaient conservées les généalogies. La Judée était sillonnée, les villes remplies de gens qui allaient se faire inscrire. Saint Joseph se soumit à la loi ; lui aussi, il « monta » de Nazareth en Galilée, jusqu’à Bethléem de Juda, la ville d’où était sorti David. Car Joseph appartenait à la maison et à la famille de David. Les descendants du grand roi étaient alors fort ignorés : c’était presque une sécurité pour eux. Il y en avait encore à l’époque de Domitien, un siècle plus tard, selon Eusèbe ; ils étaient laboureurs et ne durent leur salut qu’à l’humilité de leur vie. Le temps de la Sainte Vierge approchait ; elle voulut accompagner son époux, malgré la fatigue de ce long voyage. Elle allait, consciente, au-devant de la prophétie, selon laquelle le Messie devait naître à Bethléem (Mt., II, 5-6).

Et lorsqu’ils arrivèrent à Bethléem, voici que les jours où Marie devait être mère furent accomplis. La ville était remplie de monde. À l’hôtellerie, au caravansérail où ils se présentèrent, on ne put les recevoir. Il n’y avait pas de place pour le Fils de Dieu et pour sa Mère. Joseph et Marie se réfugièrent dans une étable, en une grotte abandonnée. Et la Vierge mit au monde son Fils, « le premier né ». Elle l’enveloppa des langes dont sa prévoyance l’avait pourvue. Elle le coucha dans la crèche, dans la mangeoire des animaux, le seul berceau qui fût laissé à l’Enfant-Dieu. Mais il avait sa Mère, il avait la tendresse de Joseph ; en réalité, nul enfant n’a été accueilli comme celui-là.

Le Seigneur donnera plus tard à Jean-Baptiste, comme marque de sa mission, ce signe caractéristique : « Les pauvres sont évangélisés. » Mais, dès sa naissance, toutes ses préférences sont déjà pour les petits et pour les humbles. Sans doute, les premiers avertis furent les anges, puisque, selon la théologie, Dieu leur révèle les choses à mesure qu’Il les accomplit. Mais, renseignés, les anges demandèrent à l’Enfant ses ordres ; et il les envoya d’abord aux bergers, alors nombreux aux environs de Bethléem. Ils menaient la vie toute primitive, la vie nomade, celle d’Abel et des patriarches, celle qui est la moins attachée aux biens de la terre, la plus affranchie et la plus libre. Ils se relevaient, de veille en veille, et se succédaient dans la garde de leurs troupeaux, passant la nuit en plein air. Et voici qu’un ange du Seigneur, ‒ l’ange de l’incarnation peut-être, ‒ se présenta à eux, soudain, et qu’une clarté divine les enveloppa. Ils eurent grand peur, tout d'abord. Mais l’ange les rassura : « Ne craignez point. Car c’est une bonne nouvelle que je viens vous apprendre, une grande joie, pour vous et pour tout le peuple d’Israël. Voici : il vous est né, cette nuit même, un Sauveur, dans la ville de David : c’est le Christ Seigneur. » Mais la ville de David était grande et remplie de monde : il fallait donner aux bergers des indices auxquels on pût reconnaître le nouveau-né : « Vous trouverez un petit enfant, enveloppé de langes et couché dans une crèche. » Les bergers de Bethléem connaissaient les réduits où se réfugiaient pêle-mêle les troupeaux, les bêtes de somme et les pauvres voyageurs qui n’avaient pas trouvé de meilleur abri. Un enfant, des langes, une crèche : un tel signalement du Messie était bien inattendu pour des âmes juives !

Cependant, l’ange qui venait de parler n’était plus seul. Avec lui, tout à coup, « une multitude de la milice céleste » fit entendre un fragment des divines symphonies. C’étaient des voix qui louaient Dieu et qui disaient : « Gloire à Dieu dans les hauteurs. Paix sur la terre aux hommes qui sont aimés de Lui ! »

C’est le cantique des anges, après celui d’Élisabeth, de Notre-Dame, de Zacharie. La gloire de Dieu étant le but des choses, c’est ce dont les anges nous parlent premièrement. Ils nous avertissent ensuite que la réconciliation est faite aujourd’hui entre le ciel et la terre, qu’il existe quelqu’un en qui Dieu et l’homme se rencontrent : Notre-Seigneur Jésus-Christ. La paix est offerte à tous les hommes, sans exception, qui consentiront à bénéficier de la faveur divine. Selon notre Vulgate, il s’agirait ici de la bonne volonté, non pas de Dieu, mais des hommes ; ce n’est pas, en effet, sans un acte de loyauté et d’adhésion que l’homme communie au mystère du Christ et expérimente ainsi la tendresse du Père.

Les bergers écoutaient encore. C’était si beau ! les voix si pures, si bien accordées ! Les anges chantaient si bien les Laudes que, volontiers, les pâtres de Bethléem eussent écouté jusqu’à l’éternité. Mais les voix s’éloignèrent, les anges retournèrent au ciel, et la colline s’enveloppa de silence. La grande lumière disparut : on revit les étoiles. Elles n’étaient plus les mêmes. Le monde tout entier était changé ; il était, selon l’expression du Martyrologe de Noël, « consacré par le très miséricordieux avènement » du Verbe Incarné ; le monde désormais semblait baigné de la clarté de Dieu. Cela n’a point cessé depuis lors : l’incarnation est une chose qui dure. L’humanité ne cessera plus d’être dans les bras et sur le cœur de Dieu. Les bergers ne voyaient pas, sans doute, toute l’étendue de la grâce et de leur grâce. Quand ils sortirent du ravissement, ils se dirent les uns aux autres : « Passons donc jusqu’à Bethléem ; allons voir ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils vinrent en grande hâte et ils trouvèrent Marie, et Joseph, et le petit Enfant couché dans la crèche.

Au verset 17, le sens de la Vulgate est qu’après avoir vu, les bergers reconnurent la réalité de ce qui leur avait été dit sur cet Enfant. Mais il vaut mieux traduire : ils firent connaître, ils racontèrent ce qui leur avait été révélé au sujet du nouveau-né. Ils en devisèrent sans doute avec la Sainte Vierge et saint Joseph. Ils le dirent aussi aux gens de Bethléem. Et tous ceux qui les entendirent s’émerveillèrent de leur récit. Il y eut de l’étonnement, de l’enthousiasme, peut-être néanmoins dans un cercle assez restreint. Joseph et Marie ne demeurèrent pas davantage sous le hangar ou dans la grotte : on leur trouva des parents, ou bien une demeure hospitalière les accueillit. On reposa l’Enfant dans un berceau plus doux que le premier ; et lorsque vinrent les Mages, il est dit qu’ils trouvèrent la Sainte Famille dans une maison. ‒ Les habitants de Bethléem admirèrent donc sur l’heure. Mais, comme les enfants, les peuples oublient. Il y avait heureusement quelqu’un qui n’oubliait pas, qui gardait précieusement tous ces événements, tous ces détails, toutes ces paroles dans son cœur. Et elle les étudiait, les comparait, les méditait. Et de qui saint Luc peut-il bien avoir appris cela, sinon de Notre-Dame elle-même ? Quant aux bergers, ils s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu’ils avaient vu et entendu : c’était bien ce que leur avaient annoncé les anges.

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Méditation sur le 2e mystère joyeux

 Tirée de L'Evangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu
de Dom Paul Delatte, osb

La Visitation

La scène a lieu dans la maison de Zacharie et d’Élisabeth. La Sainte Vierge, avertie du bonheur de sa cousine, désire la féliciter aussitôt. Nous ne saurions préciser l’origine et le degré de la parenté qui unissait Notre Dame et Élisabeth.

Au souvenir de la Visitation, les paroles de saint Ambroise se présentent d’elles-mêmes à notre mémoire : Non quasi incredula de oraculo, nec quasi incerta de nuntio, nec quasi dufritans de exemplo, sed quasi laeta pro voto, religiosa pro officio, festina pro gaudio, in montana perrexit. Depuis l’incarnation, les œuvres et les démarches de Notre-Dame sont les œuvres et les démarches communes d’elle et de son Fils. C’est une communion douce et continue. Elle appartient toute à ce sacrement de pureté, de beauté, de tendresse, qui repose dans son sein. Elle se lève, elle va sans retard dans la région montagneuse d’Hébron ou de Juttah, pour féliciter sa cousine ; mais elle accomplit toutes choses, répétons-le, sous la pression intérieure de son Fils.

Notre-Dame était venue seule, semble-t-il. Elle entra dans la demeure de Zacharie, et salua Élisabeth. Ce n’était pas seulement une mère vierge qui venait féliciter une mère jadis stérile ; c’était le Sauveur encore voilé qui venait sanctifier son Précurseur. Élisabeth fut avertie de cette œuvre de sanctification par le tressaillement et l’exultation de son enfant. Zacharie avait pu lui faire connaître les promesses angéliques concernant le fils qu’elle avait miraculeusement conçu. Il devait être un précurseur : mais le précurseur de qui, exactement ? Avant même que la Sainte Vierge eût prononcé d’autre parole que celles de la salutation, la mission de l’enfant, le mystère dès lors réalisé du Messie, la maternité virginale de Marie, tout cela fut montré à Élisabeth. L’Esprit de Dieu, qui sanctifiait son fils par le sacrement du Seigneur et de sa Mère, éclaira son âme et sa pensée. Un transport de joie surnaturelle la saisit, lui fit poursuivre la salutation angélique et chanter un cantique ; car c’est un vrai cantique, au même titre que le Magnificat et le Benedictus ; c’est à peine s’il leur cède en beauté :

Vous êtes bénie entre les femmes et le fruit de vos entrailles est béni.
Et d’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ?
Car votre voix, lorsque vous m’avez saluée, n’a pas plus tôt frappé mes entrailles, que l’enfant a tressailli de joie dans mon sein.
Heureuse celle qui a cru ! Car elles seront accomplies les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur.

À la salutation l’ange : « pleine de grâces », se joint le salut d’Élisabeth : « bénie entre les femmes ». Une malédiction a été portée à l’origine, prononcée contre le diable et contre la terre. Mais une bénédiction universelle a été promise aux patriarches ; et la voici venue : Notre-Dame la porte en elle. Elle est bénie elle-même, parce qu’elle a été, en vue des mérites de son Fils, éminemment rachetée au jour de l’Immaculée-Conception. Bénie entre toutes les femmes, cela veut dire au-dessus de toutes, et aussi bénie parmi elles : car les femmes qui s’attristaient autrefois du châtiment attiré par Ève sur leur sexe, chantent maintenant la bénédiction apportée par Marie. Élisabeth fait d’ailleurs remonter jusqu’au Fils de la Vierge cette bénédiction dont il est le principe : « Et le fruit de votre sein est béni. » — « Et comment m’est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » On peut comparer l’attitude de sainte Élisabeth devant Notre-Dame à celle de saint Jean Baptiste en face du Seigneur ; elles sont absolument identiques : « C’est moi, s’écria saint Jean, qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! » Élisabeth dit : « la Mère de mon Seigneur » c’est-à-dire de mon Dieu ; elle est donc bien renseignée ; elle confesse d’un mot toute l’Incarnation. Même, elle ajoute les indices qui ont formé sa conviction et ouvert son âme à la lumière divine. Dieu est l’auteur de nos certitudes, Il peut créer en nous une conviction que rien ne puisse ébranler. « Car voici qu’au moment où le son de votre voix parvenait à mes oreilles, le petit enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein. Et bienheureuse celle qui a eu foi (c’est le sens donné par le grec), car elles s’accompliront, les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur. » Peut-être la pensée d’Élisabeth se replie-t-elle sur la peine infligée à l’incrédulité de son mari ; au moins, du côté de Notre-Dame, il n’y a eu ni hésitation ni défiance ; et si splendide qu’ait été la promesse angélique, toute la parole de Dieu se réalisera. Les trois cantiques de saint Luc sont singulièrement expressifs des personnages qui les prononcent, et l’Esprit de Dieu qui les inspire, laisse à chacun d’eux son entière physionomie. Élisabeth est surtout une mère, une mère pieuse. Elle croit, elle croit tout le mystère ; elle s’étonne que la grandeur de la Mère de Dieu s’incline vers elle ; mais elle ne songe qu’incidemment à la "consolation" du peuple juif. Elle ne dit rien non plus de l’universalité de la Rédemption : ce sera le thème réservé à Notre-Dame. Elle songe, elle, à son fils, à la relation de son fils avec le fruit béni que Notre-Dame porte en son sein. Le cantique de la Sainte Vierge, en réponse à celui d’Élisabeth, n’est pas original dans son expression, mais dans son acception seulement. Il rappelle divers passages des Psaumes, des Prophètes, et surtout le cantique d’Anne, mère de Samuel (I Rois II, 1-10). Notre-Dame ne loue Dieu qu’avec les propres paroles de Dieu, et les formules inspirées lui sont tellement familières qu’elles se placent d’elles-mêmes sur ses lèvres. On peut diviser le Magnificat en quatre strophes.

« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon salut. » C'est une louange qui naît de l’âme et de l’esprit de Notre-Dame : tout son être intérieur, âme, esprit, se traduit dans cette louange, comme si la personne entière était un cantique vivant et s’employait à exalter Dieu. Elle appelle Dieu son salut : et en effet, nous l'avons remarqué déjà, la Sainte Vierge a été sauvée d’une façon éminente, puisque la mort de son Fils lui a donné, par anticipation, d’être conçue sans tache. Son allégresse sainte n’efface pas l’humilité. Elle reconnaît que le premier amour de Dieu envers elle est, comme Dieu même, sans motif et sans cause. Tout ce qui n’est pas Dieu est si petit ! Notre-Dame s’est déclarée naguère la servante du Seigneur : elle le rappelle aujourd’hui. Qu’avait-elle qui la recommandât aux préférences divines ? Tout est venu de Dieu, qui s’est incliné, dit-elle, non vers des mérites personnels, mais vers l’obscurité, la petitesse, la simplicité de sa servante ; et voici que désormais toutes les générations diront bienheureuse cette humble vierge de Juda. N’est-il pas vrai que la prophétie est extraordinaire, sur les lèvres de Marie ? N’est-il pas vrai qu’elle s’est bien réalisée ? Depuis vingt siècles, et de plus en plus, toutes les nations, bénies dans le Fils, ont béni la Mère, l’ont acclamée, l’ont enveloppée d’une vénération et d’une tendresse incomparables. À elle seule, cette gloire de Notre-Dame pourrait prouver la vérité de l’Incarnation et la divinité du christianisme.

La deuxième strophe commence à célébrer l’œuvre de Dieu en Notre-Dame et par elle. Ce que le Tout-Puissant a réalisé en elle, Notre-Dame ne le précise point : « Il a réalisé de grandes choses, il a fait grand pour moi, celui qui est puissant ; et son nom est saint. Et sa miséricorde s’étend, de génération en génération, sur ceux qui le craignent », c’est-à-dire, en langage biblique, qui le regardent, qui l’aiment et qui lui sont fidèles. Notons le caractère large, volontairement imprécis, de toutes ces paroles qui rappellent le style des Psaumes. Même en remerciant Dieu d’un bienfait très déterminé, Notre-Dame et les auteurs inspirés dirigent leur parole comme si elle devait servir toujours et devenir l’expression éternelle de la reconnaissance chrétienne. Observons aussi que la Sainte Vierge, comme son Fils, comme l’apôtre saint Paul, aperçoit la miséricorde de Dieu s’étendant universellement sur tous les hommes. C’est l’annonce de l’Église et de sa catholicité.

Même, dans la troisième strophe, Notre-Dame, voyant réalisées déjà les dernières conséquences de ce qui s’est accompli en elle, annonce, en style prophétique, que la force du bras divin a désormais déplacé l’axe des choses, dissipé la vanité des sages remplis d’eux-mêmes, fait descendre les potentats de leur trône et exalté les humbles, appelé au festin les pauvres affamés et écarté les opulents. C’est, à grands traits, la description d’une révolution qui a déçu les Juifs charnels, recueilli les gentils, déconcerté la pensée purement humaine. Nous retrouverons le développement de cette idée au cours de tout le récit évangélique.

Enfin, la Sainte Vierge termine par la louange un cantique commencé par la louange. Elle rend hommage à la fidélité de Dieu. Dieu est venu au secours d’Israël, son serviteur, en envoyant le Messie dont le monde avait besoin, mais non le Messie conquérant et guerrier que rêvait la Judée. Après une longue attente, durant laquelle l’humanité a eu le loisir d’éprouver sa faiblesse, Dieu s’est souvenu enfin de sa miséricorde, selon qu’Il l’avait promis à nos pères, à Abraham surtout, et à sa postérité, pour jamais. Mais cette postérité éternelle, c’est le Christ et tous ceux qui sont nés de lui (Gal. III, 16). Notre-Dame a bien retenu et compris la parole de l’auge ; c’est la même chose de parler, comme Gabriel, du roi « dont le règne n’aura point de fin », et de « la postérité d’Abraham, pour l’éternité ».

Il nous paraît très probable que la Sainte Vierge est demeurée près de sa cousine jusqu’après la naissance de saint Jean Baptiste ; mais pour achever aussitôt ce qui concerne Notre Dame, saint Luc fait ici une interversion ; il nous dit que la Mère de Dieu retourna, chez elle après trois mois environ. L’Annonciation ayant eu lieu au sixième mois de la maternité d’Élisabeth, et Notre-Dame étant partie presque aussitôt pour Hébron ou Juttah, la nativité du Précurseur dut coïncider avec la fin du séjour de Notre-Dame en cette région.

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