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Méditation sur le 2e mystère douloureux

La flagellation

 Tirée des Méditations sur les mystères de notre sainte foi
du vénérable père Du Pont, s. j.

 

DE LA FLAGELLATION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

ATTACHÉ À LA COLONNE

  

I. — Pourquoi Pilate condamna Jésus à être flagellé

Pilate, voyant que les Juifs s'obstinaient à demander que Jésus fût crucifié, le condamna d'abord à être flagellé ; puis il le livra aux soldats, qui exécutèrent aussitôt cette première sentence.

1) Examinons les raisons qui déterminèrent Pilate à porter ce sanglant arrêt : voici les deux principales :

L'intention du gouverneur était d'apaiser le peuple en lui donnant une satisfaction, et de sauver ainsi Jésus-Christ du dernier supplice : je le châtierai, se disait-il à lui-même, et je le renverrai. Aussi est-il probable qu'il donna ordre aux soldats de le flageller cruellement, afin que le spectacle d'un homme déchiré par les fouets excitât la commisération de tous ceux qui le verraient.

De plus, dans le cas où il serait contraint de condamner Jésus au supplice de la croix, le crucifiement devait être précédé de la flagellation. Ainsi l'ordonnait la loi des Romains, afin que le peuple fût plus ému à la vue des plaies du crucifié qu'offensé de sa nudité. C'est pour cela que quelques auteurs contemplatifs pensent que Jésus-Christ fut flagellé deux fois : l'une, pour la première raison que nous avons dite ; l'autre, pour la seconde, lorsqu'il eut été condamné à mourir sur la croix.

Quoi qu'il en soit, la sentence fut à la fois injuste, infamante et cruelle ; car le juge n'ignorait pas que ce captif était innocent, et néanmoins il le condamne à un châtiment ignominieux et douloureux, réservé aux voleurs et aux esclaves ; il répand le sang du Juste ; il confirme le choix d'un peuple passionné qui a préféré à son bienfaiteur un meurtrier ; il fait souffrir au Saint des saints la peine que Barabbas a méritée par ses vols et meurtres.

2) Cette sentence qui nous révolte, Jésus l'accepte dans son cœur. Il n'en appelle point, Il n'entreprend pas de se justifier, Il ne se plaint pas, Il ne témoigne pas le moindre ressentiment de l'injustice criante dont Il est la victime. Loin de là, Il livre volontiers son corps aux coups des bourreaux en expiation de nos péchés, afin de guérir, dit le prophète Isaïe, les plaies de notre âme par celles de sa chair innocente, et de nous exciter par cette marque d'amour à le servir et à l'aimer.

Comment, en effet, considérer les entrailles de notre Sauveur, et refuser de Lui donner notre cœur avec toutes nos affections ? On peut croire que, dans ce moment, Jésus leva les yeux vers le ciel et dit à son Père éternel ces paroles de David : « Mon Père, puisque Vous l'avez ainsi ordonné, me voici prêt à être battu de verges. Mon corps devait être impassible et immortel ; le mal ne devait point venir jusqu'à lui, ni les fouets approcher du tabernacle où habite mon âme. Mais votre Providence a voulu me revêtir d'une chair accessible à la souffrance, et dès lors je me suis préparé à la peine que je vais subir maintenant. J'ai dit : Je paierai ce que je n'ai point dérobés, pour acquitter les dettes de ceux qui ont audacieusement tenté de vous ravir votre gloire. »

Je vous rends grâces, ô mon aimable Rédempteur, de ce que Vous avez daigné Vous soumettre à un châtiment si cruel, si honteux et si injuste. À votre exemple, me voici prêt à souffrir les fouets pour votre amour. J’accepte d’avance la sentence que Vous porterez à mon égard. Elle ne sera point injuste, puisque je l’ai méritée par mes péchés ; elle ne sera ni honteuse pour moi ni cruelle, puisque cette sentence sera celle d’un père qui châtie l’enfant qu’il aime pour l’aider à se corriger.

II. — Jésus dépouillé de ses vêtements 

Dès que Pilate eut prononcé la sentence, les soldats se saisirent avec insolence de Jésus, et l'ayant mené dans une salle, ils lui ôtèrent ses vêtements, jusqu'à sa tunique sans couture.

1) Considérons quelle étrange confusion souffrit notre divin Sauveur, si beau et si chaste, quand Il se vit nu au milieu d'une foule de soldats, à qui sa pudeur ne pouvait être qu'un sujet de raillerie. Ô affront incompréhensible ! Jésus le supporte avec patience, en expiation de tant de péchés que j'ai commis, sans rougir de dépouiller mon âme de la grâce dont Il l'avait revêtue et parée ; Il le supporte afin de me procurer, au prix d'une humiliation si profonde, ce vêtement sacré que j'ai perdu, et sans lequel je suis misérable, pauvre, et nu.

Ô Sauveur plein d'amour, qui me conseillez d'acheter de Vous l'or très pur et très ardent de la charité pour m'enrichir, et les vêtements blancs de l'innocence, pour me préserver de la confusion que j'ai méritée, en me dépouillant moi-même de ces ornements précieux, vendez-moi, je Vous en conjure, cet or et ces vêtements. Je Vous offre en retour le mérite de la nudité volontaire que Vous souffrez aujourd'hui ; je Vous offre mon cœur disposé à se dépouiller de tous les biens de la terre : enfin, je Vous supplie, par l'état auquel je Vous vois réduit, de me revêtir de votre divine grâce, afin que je n'aie point le malheur de tomber dans la confusion qui doit durer éternellement.

2) Considérons comment les soldats attachèrent le Sauveur à une colonne, les bras en haut selon quelques autres, afin de pouvoir le frapper par tout le corps. Sans doute, ce ne fut pas là un léger tourment ; car ils Le lièrent par les pieds et par les poignets avec une extrême violence. Mais quand ils ne L'eussent point lié à la colonne avec des cordes, Il y était plus fortement attaché par les liens de son amour, et par le désir qui Le pressait de se sentir déchirer à coups redoublés pour notre salut.

Ô Agneau sans tache, qui, avec une douceur admirable et sans pousser le moindre cri, souffrez que de cruels bourreaux Vous lient, non seulement pour Vous dépouiller de votre laine, je veux dire de vos vêtements, mais encore pour mettre en lambeaux à coups de fouets votre corps délicat ; daignez, je Vous en prie, m'attacher si étroitement à Vous par les liens de la charité, que ni les fouets, ni les peines de cette vie ne puissent me détacher de Vous. Ainsi soit-il.

III. — Jésus flagellé 

1) Jésus-Christ étant attaché à la colonne, les bourreaux commencèrent à Le flageller avec une cruauté inouïe. Ils se succédaient les uns aux autres, employant tour à tour, d'après plusieurs commentateurs, trois sortes d'instruments : les verges pliantes couvertes d'épines, les nerfs de bœuf armés de rosettes de fer à l'extrémité, les chaînes de fer garnies de pointes très aiguës qui entraient dans la chair et pénétraient jusqu'aux os. Avec ces divers instruments, ils déchargent un prodigieux nombre de coups sur les épaules du Sauveur qui en sont d'abord toutes meurtries, puis écorchées, et enfin ouvertes par des blessures si profondes qu'il en coule des flots de sang jusqu'à terre. Ils Lui déchirent ainsi à force de coups tout le corps, sans épargner ni les bras, ni les côtés, ni la poitrine. Le prophète Isaïe nous représente le peuple juif, qui est le corps mystique de Jésus-Christ, couvert de plaies depuis les pieds jusqu'à la tête ; il n'y a rien de sain en lui, parce que tous ceux qui le composent, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, sont infectés de la lèpre du péché. De même aujourd'hui, le vrai corps de notre Rédempteur, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, est traité avec tant de cruauté, qu'il n'y a en Lui que contusions et que blessures, et qu'il ressemble à un lépreux. C'est dans cet état lamentable que L'avait vu le même prophète, lorsqu'il s'écria : « Il est sans beauté et sans éclat. Nous l'avons vu, il était tout défiguré et méconnaissable. Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs, familiarisé avec la souffrance. Son visage était obscurci par les opprobres et par l'ignominie, et nous l'avons tenu pour un homme de néant. Il a vraiment porté lui-même nos infirmités ; il s'est chargé de nos douleurs. Nous l'avons considéré comme un lépreux, comme frappé de la main de Dieu et humilié. Il a été blessé à cause de nos iniquités, il a été brisé pour nos crimes : le châtiment qui doit nous rendre la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures. » (Isaïe LIII, 2-5)

Ô mon Rédempteur, que n'ai-je une lumière assez vive pour Vous contempler, ainsi défiguré, attaché à la colonne ! Que n'ai-je une charité assez brûlante pour me transformer par la force de la compassion en votre image ! Ô Jésus, le plus beau des enfants des hommes, comment a disparu la grâce qui était répandue dans tous vos traits ? Ô splendeur de la gloire du Père, qui donc a obscurci l'éclat de votre visage ? Ô le plus parfait des hommes, le Désiré des nations, qui Vous a changé en un homme de douleurs ? Qui Vous a fait l'opprobre de la terre ? Vous qui avez rendu la santé à tant de lépreux, d'où vient que Vous êtes semblable à un lépreux ? Ô Père éternel, comment permettez-Vous que votre Fils bien-aimé soit traité comme un voleur, qu'Il soit regardé comme un homme que votre main a frappé ? Si mes péchés en sont la cause, n'est-il pas plus conforme à la justice que j'en porte la peine ? C'est moi, oui, c'est moi qui ai péché ; cet innocent Agneau n'a fait aucun mal ; tournez votre main contre le coupable ; déchargez sur mes épaules les coups de fouets ; que la punition retombe sur l'auteur de la faute. Ô charité infinie du Père qui, pour réconcilier l'esclave avec Lui, châtie si sévèrement son propre Fils ! Ô charité immense du Fils qui, pour réconcilier l'esclave avec son Père, se soumet à un si terrible châtiment ! Père éternel, je Vous rends grâces de votre charité incompréhensible. Fils unique de Dieu, Verbe incarné, je Vous rends grâces de l'inestimable amour que Vous me témoignez dans votre cruelle flagellation.

2) Pour mieux comprendre la grandeur de ce tourment, réfléchissons sur quatre points particuliers qui en sont les principales circonstances.

La première est tirée des qualités du corps de Notre-Seigneur. Il était délicat, tendre, très sensible à la douleur ; Il était de plus extrêmement affaibli par la sueur de sang, par les fatigues de la nuit précédente et par celles de la matinée. Comme donc les blessures que Lui faisaient les fouets étaient profondes, comme les pointes de fer Lui déchiraient même les entrailles, Il en ressentit d'excessives douleurs. Aussi dans le psaume où nous lisons ces paroles, les pécheurs ont frappé sur mon dos, le texte hébreu porte, ils ont labouré, parce que, comme le soc fend la terre et forme un sillon profond, de même les instruments de la flagellation ouvrirent la chair de Jésus-Christ, et y firent des blessures semblables à des sillons.

Corps adorable de mon Sauveur, terre virginale, Vous n'aviez pas besoin d'être sillonnée de la sorte pour produire des fruits de salut ; mais la dureté de mon cœur, Vous le saviez, avait besoin d'être amollie par vos souffrances. Excitez en moi, ô mon Dieu, de vifs sentiments de compassion, et faites que je ressente dans ma chair les douleurs que Vous éprouvez dans la vôtre.

La seconde circonstance se prend du côté des bourreaux. Hommes naturellement cruels et féroces, ils avaient encore reçu ordre du gouverneur de ne garder en cette exécution aucune mesure, pour les raisons que nous avons dites ; ils étaient de plus excités par Satan, afin que le Sauveur laissât au moins échapper quelque mouvement d'impatience ; enfin, ils se sentaient animés par les princes des prêtres et par tout le peuple. Et comme ils se relevaient souvent, ces derniers Le frappaient toujours avec une nouvelle force et Lui causaient de plus intolérables douleurs. Irrités par sa douceur et par son silence, peut-être rivalisaient-ils de cruauté dans le dessein de tirer de sa bouche une plainte ou un soupir.

La troisième circonstance se trouve dans le nombre des bourreaux et la multitude incroyable de coups dont ils accablèrent le corps délicat et affaibli de Jésus. Plusieurs auteurs pensent que ces coups s'élevèrent au moins à cinq mille[1] ; et l'inhumanité des ennemis du Sauveur rend cette opinion probable. Loin d'observer à son égard la loi qui fixait le nombre de coups à quarante moins un, comme nous le voyons par l'exemple de saint Paul, ils multiplièrent bien des fois ce nombre, notre divin Rédempteur le permettant ainsi, afin d'accomplir Lui-même la pénitence que méritaient les péchés de tous les hommes.

Or, et c'est ici la quatrième circonstance, nos péchés étant énormes et sans nombre, les coups de fouets que reçut le Fils de Dieu pour les expier ne pouvaient être que très cruels et comme innombrables.

3) À l'aide de ces considérations, tâchons de nous former une idée de la patience invincible de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Tout le temps que dure la flagellation, Il reste muet, Il ne fait entendre aucune plainte, Il ne donne aucune marque d'impatience, de trouble ou d'ennui ; Il reçoit, comme une enclume, tous les coups, les offrant à son Père éternel en satisfaction de nos péchés, avec un amour sans mesure. Il est couvert de plaies, et cependant Il désire en recevoir de nouvelles, plus douloureuses encore, s'il faut de nouvelles et de plus atroces souffrances pour opérer notre salut. Aussi se garde-t-Il de dire c'est assez ; Il attend que la rage de ses persécuteurs soit assouvie, et la justice divine pleinement satisfaite. – Concevons de là une juste horreur de nos péchés qui ont été la cause d'un si redoutable châtiment, et excitons en nous le désir de les expier par des pénitences et des mortifications volontaires. Enfin, prosternons-nous aux pieds de notre Sauveur, près de la colonne ; considérons-Le abandonné de tous, privé de toute consolation, perdant ses forces avec son sang. Tantôt, baisons en esprit la terre baignée du sang de notre Sauveur et de notre Créateur ; tantôt, prenons dans nos mains les fouets teints de ce sang précieux, appliquons-les sur notre cœur, priant Jésus de guérir nos affections déréglées et de nous blesser de son divin amour ; puis embrassons cette colonne sacrée, saluons-la avec respect, et disons :

Ô colonne sainte, à laquelle a été lié et fouetté Celui qui est la colonne du monde et le soutien de l'univers ! Ô précieuse colonne, couverte et embellie du sang de mon Rédempteur, sang répandu pour faire de tous les hommes autant de colonnes dans le temple du Dieu vivant ! Que n'ai-je eu le bonheur d'être attaché à vous, d'être arrosé de ce sang adorable, dont la vertu m'eût affermi dans le service du Seigneur qui a tant souffert pour me sauver ! Esprits célestes, colonnes du ciel, que faites-vous ? Comment ne tremblez-vous pas en voyant votre Créateur lié et frappé par les mains sacrilèges de ses bourreaux ? Ô mon Jésus, colonne sur laquelle repose le monde, ayez compassion de Vous-même ; étendez, étendez vos bras et armez-les de force. Car Vous êtes tout ensanglanté, affaibli et près de défaillir ! Ô mon Dieu, puisque c'est pour mes péchés que Vous souffrez tant de maux, fortifiez-moi de votre grâce, donnez-moi le courage de m'en punir moi-même et de m'en corriger. Ainsi soit-il.

4) Considérons en dernier lieu, comment, après cette exécution injuste et barbare, les soldats détachèrent Notre-Seigneur Jésus-Christ de la colonne. Brisé par les coups, affaibli par la quantité de sang qu'Il a perdu, il est probable qu'Il tomba par terre. Comme Il était nu et que ses vêtements avaient été jetés assez loin de Lui, Il alla les chercher Lui-même, se traînant avec beaucoup de peine, et nageant dans son propre sang qui inondait le sol autour de la Colonne ; puis Il s’habilla seul comme il Lui fut possible, sans que personne daignât L'aider, tant on montrait à son égard de cruauté ou de mépris. Passons quelque temps dans cette pieuse contemplation, compatissant à l'abandon et à la faiblesse de notre Seigneur.

Ô Roi du ciel, qui aidez toutes les créatures, et sans lequel aucune ne peut ni agir ni se mouvoir, comment ne trouvez-Vous personne qui Vous assiste dans cette extrême nécessité ! Vêtements sacrés qui guérîtes d'une perte de sang l'Hémorroïsse, dès qu'elle vous eut touchés, et qui tant de fois avez rendu la santé aux malades, fermez les plaies de mon Sauveur ; arrêtez les ruisseaux de son sang, afin qu'il Lui reste assez de forces pour souffrir encore et achever l'œuvre de notre Rédemption. Oh ! Que n'ai-je été présent pour Le servir et Le soulager, quand il eût dû m'en coûter jusqu'à la dernière goutte de mon sang ! Agréez, ô mon Dieu, ce témoignage de ma bonne volonté ; et, puisque c'est de Vous que je la tiens, fortifiez-la, afin que je Vous serve désormais en tout ce que je pourrai, avec le désir de faire beaucoup plus que je ne puis pour votre service.

[1] Sainte Gertrude, dans le livre 4e de ses Révélations, ch. 35e, semble faire entendre que Notre-Seigneur reçut 5 466 coups. Le P. Coster, dans la 24e de ses Méditations sur la Passion, donne le nombre de 5 400, d'après le témoignage de plusieurs saints qui l'ont appris par révélation.

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