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Méditation sur le 4e mystère douloureux

 Tirée des Méditations sur les mystères de notre sainte foi
du vénérable père Du Pont, s. j.

 

LE PORTEMENT DE CROIX 

 

I. — Jésus porte sa croix

Jésus, portant lui-même sa croix, alla au mont Calvaire, nommé en hébreu Golgotha.

1) Considérons quelle confusion éprouva Notre Seigneur lorsqu'il sortit de la maison de Pilate, la croix sur les épaules, entre deux voleurs, précédé des ministres de la justice, qui publiaient le sujet de sa condamnation au milieu des clameurs d'un peuple innombrable accouru de toutes parts pour assister à ce spectacle. — Ô saints anges, témoins des ignominies de votre Maître, comment ne descendez-vous pas du ciel pour déclarer aux hommes la vraie cause de sa mort et venger ainsi son honneur ? Ô Père éternel, que faites-vous lorsque vous voyez votre Fils chargé du bois de sa croix, sur lequel il va être immolé ? Abraham, ayant mis sur son fils Isaac le bois de l'holocauste, portait dans ses mains le fer et le feu. Mais vous, Seigneur, de quel feu vous êtes embrasé ! Quel glaive est dans vos mains ! C'est l'amour qui vous oblige à tirer le glaive de la justice contre votre propre Fils pour rendre, par la mort de l'innocent, la vie aux coupables !

Embrasez-moi, ô mon Dieu, de ce feu céleste, afin que j'aime celui qui m'a tant aimé ; percez mon cœur de ce glaive, afin que je meure à tout ce qui peut vous déplaire. Mais je remarque, Seigneur, que vous ne sortez point de nuit, ni accompagné seulement de deux serviteurs, comme fit Abraham vous sortez, au contraire, en plein jour, au milieu d'une foule immense qui s'était rassemblée pour être présente au sacrifice de votre Fils. C'est que vous voulez que vos œuvres resplendissent à tous les regards et qu'elles échauffent tous les cœurs, semblables au soleil qui, dans son midi, n'a pas moins d'ardeur que d'éclat. Comprends, ô mon âme, la sublime charité du Père, comprends l'humilité profonde et l'héroïque obéissance du Fils, et alors tu te glorifieras de ses opprobres, et tu les embrasseras avec amour devant tous les hommes.

2) Considérons quelle intolérable douleur ressentit le corps affaibli de notre divin Sauveur lorsqu'il fut chargé de sa lourde croix ; combien de fois, épuisé par les tourments déjà soufferts, il chancela et tomba sur ses genoux, succombant sous le faix ; comment la sueur coula de son front dans ces angoisses ; comment le sang qui ruisselait de ses plaies récentes, arrosa les rues de Jérusalem ; enfin, comment sa chair sacrée, ainsi que le raisin dans le pressoir, fut broyée par le bois pesant de sa croix.

Ô sang du Dieu vivait, sang d'un prix infini, comment êtes-vous mêlé à la boue des rues et foulé aux pieds des mortels ! Anges du ciel, pourquoi ne venez-vous pas recueillir ce sang adorable ? Et que n'êtes-vous ici, près de votre Roi, qui perd ses forces avec son sang, pour l'aider à porter ce pénible fardeau ? Ô mon Jésus, que ne puis-je prendre votre croix sur mes épaules et procurer ainsi quelque soulagement aux vôtres ! Souhait téméraire : il faut les épaules d'un Dieu pour porter l'instrument de la Rédemption du monde. Aujourd'hui s'accomplissent en vous les oracles de votre Prophète : Il portera sur son épaule le signe de sa domination, qui commencera par la croix ; Il portera la clef de la maison de David, avec laquelle Il ouvrira aux hommes les portes du ciel, qui demeureront fermées jusqu'à ce qu'Il y entre le premier.

3) Considérons que nos péchés furent pour Jésus-Christ un poids plus accablant sans comparaison que le bois de sa croix. Nos iniquités, disait un roi pénitent, se sont élevées jusqu'au-dessus de ma tête ; elles se sont appesanties sur moi comme un fardeau insupportable. Quel fardeau ne sont donc pas pour notre Rédempteur les péchés de tous les hommes qui ont existé, existent et doivent exister jusqu'à la fin du monde ! Et cependant telle est la charge que porte ce divin Sauveur, suivant cette parole d'Isaïe : Nous nous étions tous égarés comme des brebis errantes ; chacun de nous s'était détourné de la voie du Seigneur pour suivre sa propre voie ; et Dieu l'a chargé lui seul de l'iniquité de nous tous.

Ô bon Jésus, ce sont mes péchés qui font ployer vos épaules ; je suis la brebis égarée, et vous êtes l'Agneau immaculé que l'on conduit à la boucherie, je veux dire au Calvaire, où vous devez être immolé en expiation de mes fautes. Oh ! Que je voudrais ne m'en être jamais rendu coupable l que je souhaiterais vous avoir épargné de si cruels tourments I Mais, puisque j'ai eu le malheur de vous offenser, il est juste du moins que j'accepte une partie de la peine, et que je ne refuse pas de porter la croix que j'ai méritée. Je suis prêt, Seigneur, à la porter jusqu'à la mort, comme vous avez porté la vôtre.
 

II. — Les Juifs forcent un étranger de porter la croix de Jésus

Or comme ils le conduisaient à la mort, ils arrêtèrent un homme de Cyrène appelé Simon, qui venait des champs, et le forcèrent de porter la croix après Jésus.

1) Considérons à quel excès de fatigue fut réduit Notre-Seigneur allant au Calvaire. Ses ennemis prennent de là occasion pour le railler de sa faiblesse. Voilà, disaient-ils, cet homme qui s'est fait passer pour le Fils de Dieu et qui s'est vanté de rebâtir le temple en trois jours. Jésus souffrait ces injures avec une admirable patience jusqu'à ce que les princes des prêtres, craignant de le voir expirer dans le chemin, le déchargèrent de sa croix, non à dessein de le soulager, mais pour satisfaire l'envie qu'ils avaient de le crucifier. — Tirons de là un puissant motif de consolation dans nos peines. Si pesantes que soient les croix qui peuvent nous atteindre, nous devons avoir une ferme confiance que Jésus-Christ, notre Sauveur, ne nous refusera pas le secours nécessaire pour les porter avec patience, nous rappelant les paroles de saint Paul aux fidèles de Corinthe : Les maux que nous avons eu à souffrir ont été excessifs et au-dessus de nos forces ; la vie nous était un fardeau, et nous n'attendions plus que la mort ; mais Dieu nous a délivrés de toutes nos afflictions et il nous en délivrera à l'avenir, comme nous l'espérons de sa bonté.

2) Considérons que Notre-Seigneur Jésus-Christ pouvait assurément porter seul sa croix jusqu'au Calvaire : Il n'avait pour cela qu'à fortifier son corps d'une manière miraculeuse. Toutefois Il ne voulut pas user de ce pouvoir divin ; Il aima mieux être aidé par un autre à la porter. Son intention était de nous enseigner que la croix doit être le partage de tous les chrétiens, que tous doivent la porter à son exemple et accomplir cette parole de l'Évangéliste : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il porte sa croix tous les jours et me suive.

Ô bon Jésus, si vous marchez devant moi chargé de cette croix pesante qui vous fait plier les genoux, est-ce beaucoup que je vous suive, chargé, moi aussi, d'une croix dont votre grâce diminue le poids ? La croix que je porte, Seigneur, est à la fois la vôtre et la mienne : elle est vôtre, car vous l'avez portée le premier, elle me vient par votre ordre, et je la porte à cause de vous ; elle est mienne, parce que vous l'avez proportionnée à mes forces, et que vous me l'envoyez pour le bien de mon âme : car si vous me gratifiez de votre croix, c'est afin que je recueille les fruits abondants et glorieux qu'elle produit.

3) Considérons qu'il ne se trouva personne pour consentir à se charger de la croix de Jésus et lui venir en aide au milieu de ses souffrances. Les Juifs s'imaginaient qu'on ne pouvait toucher le bois de la croix sans encourir la malédiction du ciel, parce qu'il est écrit dans leur loi : Maudit de Dieu est celui qui meurt suspendu à un bois infâme. Pour les soldats, qui étaient des Gentils, ils regardaient la croix comme un opprobre. Enfin, nul des disciples et des amis du Sauveur n'osait se montrer, tant ils redoutaient la fureur des Juifs. On fut donc obligé de contraindre un étranger qui passait à la porter. Nous voyons ici figurées plusieurs sortes de personnes qui fuient la croix de Jésus-Christ. Les uns l'abhorrent, parce qu'ils n'en connaissent pas la vertu : ce sont les infidèles. Les autres la méprisent, comme contraire à leur dignité personnelle : ce sont les orgueilleux et les ambitieux. D'autres en ont peur, comme d'un fardeau trop pesant pour leurs épaules : ce sont les hommes délicats et sensuels.

Oh ! qui changera mes yeux en deux sources de larmes, pour pleurer avec saint Paul l'aveuglement des ennemis de la croix de Jésus-Christ, qui auront pour fin la damnation, qui font leur Dieu de leur ventre, qui mettent leur gloire dans leur propre honte, et qui n'ont de pensées et d'affections que pour la terre ! Ne permettez pas, ô Roi de gloire, que je sois l'ennemi de votre croix, car je serais infailliblement le vôtre. Ne permettez pas que je fasse mon Dieu de mon corps, ni mon idole de la gloire du monde. Vous seul, ô Jésus crucifié, êtes mon Dieu, vous seul ma gloire. Votre croix sera mon ambition et mes délices : ami de la croix, je serai aussi l'ami de celui qui s'est immolé pour moi sur la croix.

 III. — Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa croix

Considérons Simon le Cyrénéen portant la croix du Sauveur. De son nom, de sa qualité, de sa résignation, et de sa récompense, tirons quelques réflexions utiles à notre âme : car ces circonstances ne peuvent être attribuées au hasard.

1) Il se nomme Simon, c'est-à-dire, obéissant. Cela signifie que le principal exercice de l'obéissance chrétienne est de combattre les répugnances de notre volonté propre pour accepter avec soumission les croix que Dieu nous envoie, de quelque côté et en quelque manière qu'elles nous arrivent. Ce sont les obéissants qui allègent le fardeau de Jésus-Christ et de ses ministres, tandis que les indociles sont à charge à leurs supérieurs et les font gémir dans l'accomplissement de leur emploi, selon la remarque de saint Paul.

Ô mon Jésus, vous avez porté votre croix par obéissance, et vous vous êtes humilié au point de vous rendre obéissant jusqu'à la mort de la croix ; aussi montrez-vous tant d'amour pour les, enfants d'obéissance, que, par une prédilection spéciale, vous cédez votre croix à un homme qui tire son nom de cette vertu : accordez-moi donc la grâce de faire et de souffrir tout ce qu'il vous plaira d'ordonner à mon sujet, lors même que la soumission à votre volonté serait pour moi une pesante croix.

2) Cet homme est un étranger, et il vient des champs à Jérusalem. Nous voyons par là que ceux qui désirent rencontrer Jésus-Christ et mériter de porter sa croix, doivent se résoudre à vivre comme des pèlerins, renonçant au monde et à ses coutumes grossières et terrestres, marchant à grands pas, par la droiture de leurs intentions et la sainteté de leurs œuvres, vers la Jérusalem céleste. Si nous consentons à vivre de la sorte, nous rencontrerons Jésus-Christ au moment où nous y penserons le moins, et Il nous fera la grâce inestimable de souffrir avec lui et pour lui. Oh ! Qu’elle est heureuse la rencontre de Jésus chargé de sa croix ! Que n'avons-nous le bonheur de Le rencontrer ainsi et de recevoir de sa main sur nos épaules la croix qu'Il a portée sur les siennes ! Il s'appelait également Simon, l'apôtre qui, sortant de Rome pour fuir la persécution, rencontra Jésus-Christ et entendit ces paroles de sa bouche : Je vais à Rome pour être crucifié une seconde fois.

Ô mon Sauveur, marchons ensemble, et portons ensemble la croix. Mais je ne veux point me contenter de ressembler à Simon le Cyrénéen, qui porta la croix et ne mourut pas sur la croix ; je préfère le sort de Simon Pierre, qui fut crucifié avec vous, parce que vous étiez crucifié en lui.

3) Simon se résigne à porter la croix de Jésus. Les hommes ont naturellement horreur de la croix, et tous la portent en quelque sorte malgré eux, mais de différentes manières. Les uns, selon la pensée de saint Bernard, la portent avec impatience et sans aucun mérite ; les autres avec patience et avec mérite, faisant de nécessité vertu, comme Simon le Cyrénéen ; quelques-uns, doucement pressés par la puissance de la grâce, se rendent à l'inspiration divine, surmontent toutes les répugnances de la chair et embrassent la croix avec tant d'empressement et d'amour qu'ils se font gloire, à l'exemple de l'Apôtre, de la porter en tout temps et en tout lieu.

Ô mon doux Sauveur, qui ne voulez forcer personne à porter votre croix, et qui avez dit pour ce sujet : St quelqu'un veut venir après moi, qu'Il prenne sa croix et me suive ; vous voyez que j'éprouve dans la partie inférieure de mon âme une répugnance comme invincible à me charger d'un si pesant fardeau : fortifiez-moi donc par votre grâce, afin que, sourd aux réclamations des sens, j'embrasse courageusement la croix et vous suive, vous qui l'avez portée de si grand cœur par amour pour moi.

4) Remarquons enfin que la peine du Cyrénéen fut de courte durée et que néanmoins, aujourd'hui encore, on fait mention de lui et de ses enfants dans l'Église, comme de personnes remarquables par leur vertu ; saint Marc les a tous nommés dans son Évangile. Ainsi, ceux mêmes qui d'abord portent la croix malgré eux, s'ils finissent par la porter avec patience, verront promptement la fin de leurs travaux, tandis que leur mémoire ne périra jamais : car quiconque portera la croix avec Jésus-Christ régnera éternellement avec Jésus-Christ dans sa gloire.
 

IV. — Jésus console les filles de Jérusalem

Or Jésus était suivi d'une grande multitude de peuple et de femmes qui le pleuraient et se frappaient la poitrine. Il se tourna vers elles et leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Car voici que des jours s'approchent, dans lesquels on dira : Heureuses les femmes stériles ; heureuses les entrailles qui n'ont point enfanté, et les mamelles qui n'ont point nourri. Alors ils commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. Car, s'ils traitent de la sorte le bois vert, que feront-ils du bois sec ?

1) Considérons les intentions diverses de ceux qui accompagnent le Fils de Dieu au Calvaire. Les soldats et les bourreaux vont le crucifier ; les prêtres et les scribes le suivent pour l'insulter et contenter leur haine en lui voyant subir le supplice des scélérats ; le plus grand nombre, attiré par la nouveauté du spectacle, obéit à un mouvement de curiosité ; quelques-uns, qui ne sont point sans connaître et aimer Jésus, l'accompagnent par un sentiment de compassion naturelle et gémissent de le voir traité si indignement : mais nul ne le suit pour l'aider à porter sa croix ; nul n'a le désir de mourir avec lui ; nul ne se souvient de sa parole : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il prenne sa croix et me suive.

Ô bon Jésus, faites-moi la grâce de vous suivre, non à l'exemple de cette multitude, mais comme vous désirez que Je vous suive, c'est-à-dire portant ma croix, et dans le dessein de mourir avec vous sur la croix.

2) Considérons comment Notre-Seigneur Jésus-Christ, environné de cette foule confuse, abreuvé de tant d'ignominies, conserve sa divine autorité. Il se tourne vers les femmes qui le suivent en pleurant, et Il leur enseigne comment elles doivent pleurer pour rendre leurs larmes utiles et méritoires : Ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants. Il ne leur défend pas de pleurer sa Passion ; il est juste que nous la pleurions tous avec des larmes amères : mais Il n'agrée pas une compassion tout humaine qui s'arrêterait aux souffrances, sans remonter à leur cause. Or la cause des souffrances du Sauveur, ce sont les péchés. Il veut donc leur dire : Pleurez moins sur moi et sur les tourments que j'endure, que sur vous-mêmes, sur vos péchés et sur les péchés de vos enfants ; car vos prévarications à la loi de Dieu sont la véritable cause de ma Passion.

Ô mon divin Rédempteur, qui, au plus fort de vos douleurs, n'oubliez pas de remplir auprès de nous l'office de maître ; enseignez-moi à pleurer sur vous, sur moi-même et sur mon prochain : sur vous, à la vue des maux extrêmes que vous souffrez pour mon salut ; sur moi, au souvenir des péchés sans nombre que j'ai commis contre votre souveraine majesté ; sur mon prochain, à la pensée des iniquités qui inondent la terre et ont tiré de vos yeux tant de larmes.

3) Considérons la charité infinie de Notre-Seigneur qui, insensible à ses propres maux, nous invite à pleurer les nôtres et ceux de nos frères, à pleurer surtout les châtiments des pécheurs qui négligent de profiter de sa Passion et de sa mort pour obtenir le pardon de leurs offenses. C'est à eux qu'il adresse cette parole terrible : Si on traite de la sorte le bois vert, que fera-t-on du bois sec ? C'est-à-dire : Si nous, qui sommes un arbre vert et fructueux, nous éprouvons toutes les rigueurs de la justice divine en punition des péchés d'autrui, que doivent attendre pour leurs propres crimes les pécheurs qui sont des arbres secs et infructueux ? Si nous, tout innocents que nous sommes, nous avons été flagellés, souffletés, couronnés d'épines et chargés d'opprobres si, dans peu de temps, nous allons être abreuvés de fiel et cloués à la croix, que deviendront les coupables ? Quels fouets, quelles épines, quels soufflets, quels mépris, quel fiel, quels tourments leur sont réservés au jour des vengeances ?

Ô mon âme, comment ne redoutes-tu pas les malheurs effroyables qui s'apprêtent à fondre sur toi si tu restes un arbre stérile et desséché ? Si la vue des souffrances d'un Dieu ne suffit pas pour te faire pleurer tes péchés, pleure-les du moins à la pensée de ce que tu souffriras un jour en punition de ta négligence à te rendre profitables les tourments de ton Sauveur. Si tu ne te réveilles pas au cri de miséricorde qui sort du sang de Jésus répandu avec tant d'amour ; réveille-toi au cri de justice qu'élève contre les rebelles ce même sang versé avec tant de douleur. Ô Père éternel, que la Passion de votre Fils innocent apaise votre colère ; que les fruits abondants produits par cet arbre de vie satisfassent à votre justice ; et, encore que je ne sois qu'un arbre sec qui mérite, d'être coupé et jeté au feu de l'enfer, entez-moi de nouveau sur ce tronc vivifiant, afin que, ranimé par sa vertu, je porte enfin des fruits dignes de la vie éternelle. Ainsi soit-il.

V. — Jésus rencontre sa très sainte Mère ; Il sort de Jérusalem

1) Considérons enfin comment la très sainte Vierge selon une pieuse croyance, ayant appris que son divin Fils venait d'être condamné à mort, et qu'on le menait au supplice, sortit aussitôt accompagnée de saint Jean, de Madeleine et de quelques autres saintes femmes, pour l'atteindre dans le chemin. Plongée dans une douleur inexprimable, elle le suivait aux traces de son sang. Au moment donc où le Sauveur se tourna vers les filles de Jérusalem, ses yeux s'arrêtèrent sur sa Mère, et la Mère aussi jeta les yeux sur son Fils. Ce mutuel regard leur perça le cœur à tous les deux. Oh ! Quel glaive à deux tranchants pénétra l'âme de la Vierge, lorsqu'elle aperçut son Fils bien-aimé portant ce diadème d'épines dont la Synagogue, sa marâtre, l'avait couronné, lorsqu'elle Le vit tout défiguré, courbé sous le poids de sa croix, entre deux voleurs, au milieu de satellites et de bourreaux qui ne cessaient de le tourmenter ! Si les filles de Jérusalem pleuraient et s'attendrissaient sur lui, parce qu'elles Le regardaient comme un prophète ; quels torrents de larmes dut répandre celle qui reconnaissait en lui et son Fils et son Dieu ! Il est à croire que Marie éleva ses pensées vers le ciel et que, voyant le Père éternel, avec le glaive et le feu, prêt à immoler son Fils unique, elle dit en gémissant profondément : Ô feu de l'amour divin, qui ne dites jamais : C'est assez ; dites-le une fois, dites-le maintenant ; car ce que mon Fils a souffert suffit pour racheter le monde. Ô glaive de la justice divine, rentrez dans votre fourreau ; car le sang que vous avez fait couler est plus que suffisant pour effacer les péchés de tous les hommes. Ô Père éternel, cessez de sévir contre votre Fils qui est aussi le mien ; Il a payé par ses humiliations et ses souffrances tout ce que peut réclamer votre justice. Ou bien, tournez en même temps le fer contre nous, afin que nous mourrions avec Lui pour les pécheurs ; car vivre sans Lui serait pour nous une mort cruelle, et mourir avec Lui sera notres vie ; toutefois que votre volonté s'accomplisse et non la notre.

2) Touché des plaintes de la plus affligée des mères, disons au Père céleste : Ô Père des miséricordes, lorsque Abraham, votre serviteur, alla par votre commandement sur la montagne, dans le dessein d'immoler son fils Isaac, vous ne lui avez point prescrit d'en instruire Sara, mère de l'enfant. Comment donc exigez-vous que Marie non seulement ait connaissance du sacrifice de son Fils, mais encore qu'elle y assiste en personne ? Pour tous les deux, c'est un nouveau tourment. Et pourquoi augmenter le martyre de l'un par la présence de l'autre ? Ah ! Seigneur, nous savons que vous avez coutume de beaucoup éprouver ceux que vous aimez beaucoup. Vous en usez de la sorte, afin de les faire croître dans votre amour ou de leur fournir l'occasion de prouver celui qu'ils ont pour vous, soit en préférant votre volonté à la leur, soit même en vous offrant le sacrifice de leur vie pour le salut de leurs frères.

Ô Vierge sainte, qui aimez les pécheurs Jusqu'à vous offrir pour eux avec votre Fils, montrez-moi l'amour que vous me portez, en me faisant ressentir les douleurs dont votre cœur est pénétré à la vue de l'affliction immense de ce Fils bien-aimé ; donnez-moi surtout la force de mourir avec lui à toutes les choses de la terre, crucifiant ma chair avec ses passions par amour pour lui.

3)  Considérons comment Notre-Seigneur Jésus-Christ, ayant traversé, dans l'état où nous venons de Le contempler, les rues de Jérusalem, arriva à la porte de la ville et quitta cette cité coupable pour aller au Calvaire. Imaginons quels furent les sentiments de Jésus lorsqu'Il sortit de Jérusalem avec les insignes d'un criminel. Il songeait sans doute que cette malheureuse cité qui Le chassait de ses murs, serait saccagée et détruite à cause de son ingratitude et que ceux qui n'auraient point pris part à sa trahison et à ses crimes trouveraient leur salut et leur bonheur dans la croix.

Ô bon Jésus, qui sortez de la ville afin d'offrir en holocauste votre chair très pure, figurée par celle des animaux dont on brûlait les corps hors du camp pour l'expiation des péchés du peuple ; aidez-moi à quitter le monde et à me séparer des partisans du monde, me glorifiant de porter vos opprobres, et embrassant vos souffrances avec amour. Ainsi soit-il.

 

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