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Méditation sur le 5e mystère douloureux

Le crucifiement

 Tirée des Méditations sur les mystères de notre sainte foi
du vénérable père Du Pont, s. j.

 

LE CRUCIFIEMENT DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST 

  

I. — Jésus est de nouveau dépouillé de ses vêtements

Considérons qu'avant de crucifier le Sauveur, on le dépouilla de nouveau de ses vêtements. Notre divin Rédempteur subit cet affront quatre fois, en expiation de tant de péchés que nous avons commis, sans rougir de nous dépouiller de sa grâce. La première, au moment de la flagellation ; la seconde, quand on voulut le revêtir d'un manteau de pourpre et le couronner d'épines ; la troisième, lorsqu'on lui ôta ce manteau pour lui remettre ses habits ; la quatrième, lorsqu'il fut sur le point d'être crucifié. Cette quatrième fois fut la plus douloureuse et la plus ignominieuse pour Jésus. Il ressentit une extrême douleur ; car il est à croire que sa tunique était collée à sa peau toute sanglante, et que ses bourreaux, lui arrachant ce vêtement avec violence, renouvelèrent toutes ses plaies et enlevèrent des lambeaux de sa chair divine : de même que celui qui tond sans précaution une brebis lui emporte souvent la peau avec la laine. Il fut couvert d'une extrême confusion ; car il se voyait ainsi exposé aux yeux d'une multitude éhontée qui ne lui épargnait ni les moqueries ni les sarcasmes. Mais cet agneau plein de douceur souffrait tout avec une humilité et une patience inexprimables, priant son Père d'accepter cette humiliation pour nous préserver de celle que nous avons méritée par nos péchés ; il nous enseignait aussi à supporter avec résignation le manque de vêtements ou des autres choses nécessaires à l'entretien corporel ; il nous exhortait surtout au détachement des biens de la terre et à la pauvreté évangélique qu'il avait recommandée par ses discours, et dont il n'avait cessé, depuis le premier instant de sa vie mortelle, de donner l'exemple.

Ô mon Sauveur, que vous accomplissez à la lettre cette parole de Job : Je suis sorti nu du sein de ma mère, et je retournerai nu au lieu de mon origine. Vous êtes arrivé nu au monde, et votre Mère vous enveloppa aussitôt de pauvres langes ; maintenant que vous allez sortir de ce monde, on vous ôte les vêtements dont elle vous a couvert, et on ne lui permet pas de vous en procurer de nouveaux. Ô Adam céleste, quelle honte vous a causée à vous-même la nudité à laquelle s'est réduit par sa désobéissance notre premier père, puisqu'il a fallu que vous fussiez dépouillé avec tant d'ignominie pour le revêtir de la robe de votre grâce. Ô amour ! Comme un vin nouveau, vous avez plongé dans l'ivresse le second Noé, le réparateur du monde ; vous l'avez laissé nu, exposé à la risée et aux railleries d'un peuple qu'il appelait son enfant : enivrez-moi de la même sorte, afin que, me dépouillant de toutes les choses de la terre, et ne possédant plus rien ici-bas, je suive Jésus attaché nu à la croix, et que j'aie le bonheur de participer aux mépris dont il est l'objet. Ô mon divin modèle, comme vous, je veux sortir nu de ce monde. Mon vêtement sera votre dénuement, mes livrées seront vos opprobres ; je n'aurai point d'autres richesses que votre pauvreté, d'autre gloire que votre confusion, d'autre vie que votre mort, car, mourant avec vous, Je ressusciterai un jour avec vous, à qui soit honneur et gloire dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

II. — Jésus étendu sur le bois de la croix

Dès que les soldats eurent dépouillé le Sauveur, ils lui commandèrent de se coucher sur l'instrument de son supplice, qui était étendu par terre. Il obéit aussitôt, et offrit ses mains et ses pieds à ceux qui devaient les percer de clous.

1) Admirons l'obéissance parfaite du Fils de Dieu. Il accomplit sans aucun délai l'ordre des bourreaux, malgré la difficulté de l'exécution, car il ne s'agit de rien moins pour lui que d'étendre ses membres tout déchirés sur un bois dur et raboteux et d'y être crucifié ; il nous enseigne par son exemple comment nous devons obéir à nos supérieurs, même lorsqu'ils sont rudes et fâcheux, et nous soumettre en vue de Dieu à tous ceux dont nous dépendons en quelque manière, pourvu qu'ils ne commandent rien de contraire à la loi du Seigneur.

Ô Adam venu du ciel, qui avez étendu vos mains, non comme l'ancien Adam formé de la terre, pour cueillir par esprit de désobéissance le fruit de l'arbre défendu, mais pour être attaché, obéissant jusqu'à la mort, à un arbre nouveau, fertile en fruits salutaires ; aidez-moi à lever les mains pour exécuter vos commandements, et à les étendre, s'il est nécessaire, sur la croix, lit mystérieux où je veux mourir pour votre amour.

2) Considérons ce que fit Notre-Seigneur Jésus-Christ lorsqu'il se vit étendu sur cette couche si dure de la croix. Il leva les yeux au ciel et rendit grâces à son Père de ce que cette heure, si longtemps désirée, était enfin venue ; il s'offrit de grand cœur à être immolé comme une victime d'expiation pour nos péchés ; il se laissa lier, comme Isaac, lorsque son père le mit sur l'autel et sur le bois où ce fils obéissant attendait le coup de la mort. Ainsi Jésus attendait les clous et les marteaux, couché sur ce bois auquel il était déjà attaché par les liens invisibles de son amour.

Ô Père éternel, puisque la soumission et l'obéissance d'Isaac vous furent si agréables que vous envoyâtes du ciel un ange pour arrêter le bras de son Père prêt à le frapper ; contentez-vous, s'il est possible, de la soumission de ce nouvel Isaac, votre Fils bien-aimé, déjà étendu sur l'autel de la croix, et envoyez un ange pour retenir la main des bourreaux. Il vous a donné assez de preuves de son entière obéissance ; acceptez comme une juste satisfaction sa volonté Inébranlable de vous obéir jusqu'à la mort ; mais n'allez pas jusqu'à exiger l'effusion de son sang. Ah ! Je comprends, Seigneur, l'inutilité de ma prière. Vos œuvres et celles de votre Fils sont toujours parfaites ; et vous voulez tous deux que rien ne manque au sacrifice, afin que notre rédemption soit abondante. Par votre charité infinie, qui soit à jamais bénie, accordez-moi, ô mon Dieu, la grâce de vous offrir de moi-même un sacrifice entier, parfait et agréable à votre divine majesté.

III. — Jésus attaché à la croix

Le Sauveur étant couché sur la croix, les soldats lui prirent les mains et les attachèrent au bois chacune avec un gros clou enfoncé à grands coups de marteaux. Ils clouèrent également les pieds, soit avec deux clous, soit avec un seul ; et de ces larges plaies coulèrent quatre ruisseaux de sang.

1) Considérons l'extrême douleur que causèrent à Jésus ces cruelles blessures dans les parties les plus nerveuses de son corps très sensible et très délicat. Si nous ressentons vivement la piqûre d'une aiguille, quelles souffrances dut éprouver Notre-Seigneur quand on lui perça les pieds et les mains avec des clous aigus qui lui ouvrirent les veines, rompirent ses nerfs et déchirèrent sa chair si tendre !

Ô mon Dieu, c'est avec raison que le prophète Isaïe vous appelle l'homme de douleurs, puisqu'il n'y eut jamais de douleurs en cette vie qui égalassent les vôtres. Ô mains puissantes, dans lesquelles est cachée la force de Dieu, qui vous a ainsi attachées aux bras de la croix ? Ô pieds sacrés, devant lesquels les démons prennent la fuite publiant leur défaite, qui vous a cloués à ce bois si dur ? Ô doux Jésus, au lieu des pierres précieuses qui devraient les orner, quelles sont ces plaies au milieu de vos mains et de vos pieds ? Quels marteaux, quels clous ont tiré le sang des veines de mon Créateur ? C'est à mes péchés qu'il faut imputer un pareil attentat. Mes mains et mes pieds, c'est-à-dire mes œuvres criminelles et mes affections désordonnées ont fait à mon âme de profondes blessures, et ces blessures vous ont été plus sensibles que celles dont votre divin corps est percé. Ô Père éternel, jetez les yeux sur les plaies de votre Fils, il vous les offre pour qu'elles soient le remède des miennes, acceptez mon offrande et guérissez-moi ; car, dans vos éternels desseins, les plaies de ce Fils innocent doivent être le salut et la guérison des esclaves malades et coupables.

2) Considérons que Jésus souffrit dans son crucifiement une autre douleur plus terrible encore que la précédente. Quand on eut cloué l'une de ses mains, les nerfs blessés par le clou se contractèrent de telle sorte, que l'autre ne pouvait atteindre l'endroit où on devait l'attacher. Les bourreaux se mirent donc à tirer le bras avec tant d'efforts, qu'ils en disloquèrent presque tous les os. Ainsi se vérifia cette parole que le Sauveur dit de lui-même au livre des Psaumes : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os. » C'est-à-dire : quand mes ennemis m'ont attaché au bois de ma croix, ils ont tiré et tendu avec tant de violence mes membres affaiblis et décharnés, qu'il leur a été possible de compter tous mes os. Cette douleur fut une des plus intolérables que Notre-Seigneur endura sur la croix ; car bien qu'on n'ait brisé aucun de ses os, comme le témoigne l'Écriture, cette tension violente qui alla jusqu'à la dislocation, fut douloureuse au-delà de toute expression. Jésus offrit cette souffrance à son Père en expiation des péchés que commettent les membres de son Église par l'esprit de désunion, et par les schismes qui rompent le lien de la charité.

Ô mon Sauveur, c'est maintenant que je me sens porté à emprunter ces paroles de David : Tous mes os vous rendront gloire et s'écrieront : Seigneur, qui est semblable à vous ? Oui, que tous mes os se changent en autant de langues pour vous bénir de ce que vous avez souffert dans les vôtres ! Qui jamais fut semblable à vous dans les douleurs, les tourments, les ignominies et les mépris que vous avez endurés sur la croix ? Aucun mortel ne peut se comparer à vous, s'il contemple les infinies grandeurs de votre divinité ; aucun mortel ne peut s'égaler à vous, s'il considère les abaissements inouïs et volontaires de votre humanité. Que ne m'est-il donné de compter vos os, je veux dire d'étudier une à une les vertus admirables que vous cachez sous les dehors les plus humiliants ? Ce serait pour moi le moyen de les imiter et de me rendre semblable à vous. Je vous en conjure par vos douleurs, ô mon Dieu, faites que les prélats et les hommes parfaits qui soutiennent, comme les os, le corps de votre Église, vivent unis entre eux et avec tous les fidèles, portion la plus faible et pour ainsi parler, la chair de ce corps mystique ; afin que tous ensemble nous vous glorifiions et exaltions vos grandeurs par la sainteté de nos œuvres, répétant unanimement : Seigneur, qui est semblable à vous ? Qui pourra, comme vous, de tant de volontés différentes, ne former qu'une seule et même volonté par un seul et même amour ?

3) Considérons quelle douleur dut ressentir la très sainte Vierge lorsqu'elle entendit les bourreaux enfoncer à coups de marteaux les clous dans les mains et dans les pieds de son divin Fils. Chacun de ces coups terribles retentissait dans son cœur maternel ; et à mesure que les clous pénétraient dans les chairs de Jésus, ils entraient dans le cœur de Marie.

Ô Vierge sainte, si l'on nomme à bon droit votre Fils l'homme de douleur, on peut pour la même raison vous nommer la femme de douleur ; car, mieux que personne, vous pouvez dire à la foule réunie sur le Calvaire, et à ceux qui passent par le chemin : Regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne ! Puissent ces coups de marteaux retentir dans mon âme comme ils retentissent dans la vôtre ! Puissent les pointes de ces clous me percer le cœur comme elles percent le vôtre ! Ah ! si j'étais plus attentif aux coups que la main toute miséricordieuse du Seigneur frappe à la porte de mon âme ; si j'étais plus docile aux saintes inspirations de sa grâce ; je me sentirais bientôt le cœur brisé de douleur, en songeant que j'ai tant de fois offensé celui qui reçoit des coups si cruels pour mon amour.

IV. — Jésus élevé en croix

Notre-Seigneur étant cloué à la croix, les soldats la dressèrent et, selon toute apparence, la laissèrent tomber d'un seul coup dans la fosse où ils devaient la planter : ce qui ébranla violemment tout le corps de Jésus et lui causa d'horribles douleurs. Élevons-nous, avec notre Sauveur, élevons nos sens et nos affections, et attachons-les inséparablement à la croix.

1) Considérons la douleur, l'affliction, la confusion que ressent Jésus de se voir ainsi exposé aux regards d'une foule immense, nu, honni, chargé de malédictions, et accablé de souffrances dans tous les membres de son corps. Regardons sa tête ; il ne peut la reposer nulle part, car s'il l'appuie sur la croix, il fait entrer plus avant les épines. Regardons ses mains, la pesanteur de son corps suspendu en l'air les tire avec violence et les déchire cruellement. Regardons ses pieds ; leurs plaies s'agrandissent et se dilatent par le poids dont ils sont chargés. Contemplons notre adorable Sauveur ; et le voyant couvert de blessures profondes et multipliées en satisfaction de nos péchés, soyons du moins pénétré d'un vif regret de les avoir commis.

2) Considérons les quatre ruisseaux de sang qui coulent de ses quatre principales plaies, non pour arroser la terre, comme les quatre fleuves du paradis terrestre, mais pour arroser le cœur de l'homme et le rendre fertile en bonnes œuvres. Approchons-nous en esprit de ces sources de bénédictions, goûte la douceur de ce sang répandu avec tant d'amour et tant de douleurs, lavons-nous et purifions-nous de nos fautes dans ce bain salutaire, à l'exemple de ceux dont il est écrit dans l'Apocalypse : « Ils ont lavé et blanchi leurs vêtements dans le sang de l'Agneau. »

Ô sang précieux, lavez-moi, purifiez-moi, échauffez-moi, enivrez-moi. C'est l'amour qui vous a tiré des veines de Jésus au prix d'innombrables douleurs ; rendez-moi participant des douleurs et de l'amour de Jésus.

3) Écoutons les cris de joie féroce que poussent les ennemis de notre Sauveur, dès qu'ils le voient élevé entre le ciel et la terre, tout défiguré, épuisé de forces, attendant une mort désormais inévitable. Écoutons les sanglots des filles de Jérusalem, les plaintes et les soupirs des saintes femmes présentes à ce spectacle. — Ô Seigneur, quel supplice pour vous d'entendre à la fois et les clameurs de vos ennemis et les gémissements de vos amis ! Lorsque les amis de Job, levant les yeux, le virent étendu sur un fumier, couvert d'ulcères, presque méconnaissable, ils ne purent s'empêcher de jeter un grand cri, de verser des larmes amères, de déchirer leurs vêtements et de se couvrir la tête de poussière ; puis ils demeurèrent auprès de lui sept jours entiers, sans oser lui adresser un seul mot, parce qu'ils voyaient que sa douleur était violente. Et maintenant, Seigneur, vos amis lèvent les yeux, et ils vous voient cloué sur le lit douloureux de la croix, couvert depuis les pieds jusqu'à la tête de plaies plus horribles et plus cruelles que celles de Job. Vous êtes tellement défiguré, qu'ils vous reconnaissent à peine : aussi ne peuvent-ils retenir ni leurs cris ni leurs larmes. La force de la douleur déchire leurs entrailles ; la vue de votre corps adorable dépouillé de ses vêtements les oblige à baisser les yeux ; ils se couvrent la tête de cendre, et, tout hors d'eux-mêmes, ils gardent un morne silence, sans qu'il leur soit possible de vous adresser une parole de consolation, parce qu'ils comprennent l'excès de votre douleur. Oh ! Que ne sommes-nous touchés d'une semblable compassion ! Assurément, nous avons plus sujet de compatir à vos souffrances, que les amis de Job n'en avaient de ressentir les siennes. Car enfin, votre serviteur Job ne souffrait pas pour les péchés de ses amis ; et vous, notre Sauveur, vous souffrez pour les nôtres. De plus, si la douleur de ce saint homme fut grande, la vôtre l'est sans comparaison davantage ; car lui ne mourut pas de ses maux, tandis que vous perdez cruellement la vie au milieu de vos tourments.

Pleure donc, ô mon âme, pleure sans cesse la Passion de ton Rédempteur ; sois profondément attristée de ses peines, couvre-toi la tête de cendres, fais pénitence de tes péchés ; et, bien que ta langue ne sache ou ne puisse articuler un seul mot, médite en toi-même les opprobres et les souffrances de ton Jésus, non durant sept jours, mais tous les jours de ta vie, établissant ta demeure au pied de la croix.

4) Enfin, considérons l'inexprimable affliction dans laquelle fut plongée la très sainte Vierge, à la première vue de son divin Fils élevé en croix. Le Fils et la Mère, par leurs mutuels regards, se communiquent l'un à l'autre une navrante tristesse. La Mère est crucifiée en esprit à la vue de son Fils ; le Fils ressent un surcroît de tourments à la vue de sa Mère ; et tous deux, réduits au silence par l'excès de la souffrance, gémissent sur les maux l'un de l'autre sans songer à leurs propres maux.

Prends place, ô mon âme, entre ces deux crucifiés ; lève les yeux sur le Fils attaché à la croix avec des clous de fer, puis abaisse-les sur la Mère clouée à ce même bois par la violence de sa compassion et de sa douleur. Conjure-les tous deux de partager avec toi leurs souffrances, en sorte que tu sois crucifiée avec eux par une entière conformité de sentiments.

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